Elaine Mokhtefi. De New York à Alger, de Fanon aux Black Panthers

Elaine Mokhtefi s’est éteinte le 11 septembre à New York, à l’âge de 97 ans. Sept semaines plus tôt, un décret présidentiel avait fait de cette États-Unienne née en 1928 une citoyenne algérienne. Militante anticolonialiste, elle fut l’un des témoins privilégiés d’une décennie où Alger était la capitale des révolutions. Retour sur une trajectoire que ses Mémoires ont sortie de l’oubli, alors qu’un documentaire sur sa vie sortira prochainement.

De droite à gauche : Elaine Mokhtefi, Eldridge Cleaver et Kathleen Cleaver, membres des Black Panthers.
© Collection personnelle d’Elaine Mokhtefi

Elaine Klein naît le 10 décembre 1928 à New York, dans une famille juive non pratiquante que le krach de 1929 précipite dans la pauvreté. Ses parents, commerçants dans le textile, déménagent dans le Connecticut, puis au Texas. C’est de cette errance qu’elle tire sa première éducation politique. « Quand nous sommes arrivés dans le Sud, au pays de la ségrégation, nous avons de nouveau observé une pauvreté insoutenable », écrit-elle dans ses Mémoires1 parues en 2019.

En septembre 1945, à 16 ans, elle part seule pour la Géorgie, au Wesleyan College, une université pour femmes. « J’étais vraiment inconsciente », dira-t-elle de ce départ pour le Sud profond. Ce qu’elle y découvre n’a rien de l’invisibilité qu’elle avait observée dans le Nord : la ségrégation « sautait aux yeux, jour et nuit, à travers une réglementation et des lois appliquées par les citoyens et imposées par les forces de l’ordre ». Elle devient rebelle, écrit-elle, assez du moins pour que la doyenne lui refuse sa réinscription l’année suivante. « Mes idées sur le racisme, la culture et la religion se sont intensifiées avec le temps pour devenir des convictions politiques. »

Retour à New York en 1946, au Latin American Institute, pour deux ans de traduction en espagnol. Une conférence sur son campus lui fait découvrir le mouvement des United World Federalists (UWF), qui plaident pour un gouvernement mondial. Elle y adhère, devient directrice nationale de la section étudiante en 1950. L’année suivante, au congrès de l’Assemblée mondiale de la jeunesse à l’université Cornell, elle dénonce publiquement le racisme états-unien devant des délégations africaines. Les services de renseignements, le FBI, commencent à interroger son entourage. L’UWF, lui, se défait : parti d’un objectif simple, un gouvernement fédéral mondial garantissant la paix entre les nations, il a reformulé ses buts jusqu’à ne plus réclamer que le renforcement des Nations unies. La rupture entre les jeunes idéalistes et la direction centriste est consommée ; on la met à la porte. Quelques jours après ses 23 ans, elle prend le large.

Paris, un égalitarisme en trompe-l’œil

Elle arrive à Paris au début de l’année 1952 et travaille comme interprète pour diverses organisations internationales. La jeune femme y prend la mesure de la condition faite aux travailleurs nord-africains, notamment lorsqu’elle se rend dans les bidonvilles, en banlieue. Lors du défilé du 1er Mai, auquel elle participe, arrivent en fin de cortège des milliers d’ouvriers maghrébins. Ils n’y étaient pas conviés : la Confédération générale du travail (CGT) était revenue sur l’accord conclu avec les nationalistes algériens refusant qu’une revendication d’indépendance s’exprime dans ses rangs, au moment où la France entendait étouffer toute contestation de sa présence en Afrique du Nord2. Elaine Klein ne le comprendra que quelques semaines plus tard, à l’arrestation du leader nationaliste algérien Messali Hadj3. L’image, elle, la frappe immédiatement. Ces hommes lui rappellent la condition des Noirs du sud des États-Unis : « J’ai fait un lien, et peut-être même un transfert de mes combats américains4. » Son engagement anticolonialiste s’enracine là, au moment où la guerre d’Algérie se profile.

Ce n’est pourtant pas à Paris que se noue le fil décisif de son parcours, mais dans une autre capitale : Accra. En août 1960, à l’université du Ghana, elle indique le chemin de la salle de conférences à un homme en chemise blanche qui l’interroge dans un anglais approximatif. Il s’appelle Frantz Fanon et représente le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) au Ghana. Avec Mohamed Sahnoun, délégué de l’Union générale des étudiants musulmans algériens (Ugema), ils forment pendant quelques jours un trio qui milite pour des résolutions sur la Palestine, l’Afrique du Sud et la fin du colonialisme. « L’entente fut immédiate », écrit-elle. Un an plus tard, elle rendra visite chaque week-end à Fanon mourant, à l’hôpital de Bethesda, près de Washington.

New York, l’ambassade d’un État qui n’existe pas

Mohamed Sahnoun la présente à Abdelkader Chanderli, qui dirige à New York la représentation du Front de libération nationale (FLN) auprès des Nations unies et compte parmi les principaux artisans de sa diplomatie. Celui-ci lui expose sa stratégie : l’indépendance ne se gagnera pas sur le terrain, mais par l’internationalisation du conflit. En 1960, elle rejoint ce bureau, proto-ambassade d’un État qui n’existe pas encore. Elle traduit, rédige, organise, fait circuler Yasmina et Djazaïrouna, ces films, produits par le GPRA, réalisés par Djamel-Eddine Chanderli et Mohammed Lakhdar-Hamina, destinés à porter la question algérienne devant les délégations afro-asiatiques.

Ce travail est tout sauf accessoire. Il constitue l’une des armes principales d’une guerre asymétrique où le FLN, conscient de son infériorité militaire, mise sur l’opinion internationale et sur l’arithmétique nouvelle de l’Assemblée générale, que l’admission massive des anciennes colonies vient de bouleverser. Elle y côtoie de nombreux hommes qui formeront l’élite du pays indépendant – M’hamed Yazid, Mohamed Benyahia, Lakhdar Brahimi, Ahmed Boumendjel – et deux hommes écartés après la crise de l’été 1962 et la prise de pouvoir par le groupe de Tlemcen5 : Krim Belkacem, condamné à mort par contumace avant d’être assassiné à Francfort en 1970, et Benyoucef Benkhedda.

« La Mecque des révolutionnaires »

Elaine Klein s’installe à Alger en 1962, la veille des célébrations du 1er Novembre, date anniversaire du déclenchement de l’insurrection de 1954. Le pays manque de tout : sur neuf à dix millions d’habitants, quelque 1 500 étudiants et 500 diplômés de l’université. « L’improvisation était la règle. » Office national du tourisme, bureau de presse de la présidence, Algérie Presse Service puis la Radio-Télévision algérienne : Elaine devient l’une des traductrices les plus sollicitées du régime, y compris auprès d’Abdelaziz Bouteflika, alors ministre des Affaires étrangères.

Ces années sont celles où l’Algérie fait de sa victoire un capital diplomatique. Anti-impérialiste par doctrine autant que par expérience, elle accueille, forme et finance les mouvements de libération : « Quasiment toutes les organisations de libération dans le monde avaient un bureau à Alger », écrit-elle, du Vietcong au Congrès national africain (ANC), de l’Organisation du peuple du Sud-Ouest africain (Swapo) au Front de libération du Mozambique (Frelimo) et au Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), sans oublier les militants indépendantistes basques d’Euskadi ta Askatasuna (ETA), les exilés d’Espagne, du Portugal et d’Amérique latine. La formule d’Amílcar Cabral, dirigeant du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert, restera comme le résumé de cette séquence : « Les chrétiens vont au Vatican, les musulmans à La Mecque, et [les révolutionnaires vont à Alger6. »

Le point culminant est le premier Festival culturel panafricain7, en juillet 1969, qu’elle contribue à organiser : trente et un États africains, six mouvements de libération, Nina Simone, Oscar Peterson, Archie Shepp jouant avec des musiciens touareg, et des concerts en plein air qui tiennent la ville éveillée. C’est aussi le moment où ses combats la rattrapent. Éconduits par La Havane, les Black Panthers d’Eldridge Cleaver sont envoyés en Algérie, où ils ouvrent une « ambassade ». Ils ne parlent ni arabe ni français ; elle sert d’interprète et d’intermédiaire avec les autorités.

Stokely Carmichael (centre), l'un des fondateurs du Black Power, s'entretient avec Elaine Mokhtefi (gauche). Alger, le 11 septembre 1967.
Stokely Carmichael (centre), l’un des fondateurs du Black Power, s’entretient avec Elaine Mokhtefi (gauche). Alger, le 11 septembre 1967.
© Collection privée Elaine Mokhtefi

C’est également à cette époque qu’elle rencontre Mokhtar Mokhtefi, ancien combattant de l’Armée de libération nationale passé par le ministère de l’Armement et des Liaisons générales (MALG), puis devenu écrivain. Elle l’épouse en 1972 et porte depuis son nom. « Il cherchait la justice en toute chose », dira-t-elle de cet homme mort en 2015, dont les Mémoires, J’étais français-musulman, Itinéraire d’un soldat de l’ALN, paraîtront l’année d’après chez Barzakh.

Son histoire algérienne s’interrompt pourtant brutalement. En 1974, après avoir refusé à deux reprises de renseigner les services algériens sur son amie Zohra Sellami, mariée à l’ancien président Ben Bella, alors détenu, elle est contrainte de quitter le pays. Un billet d’avion pour Paris l’attend à l’aéroport. Dès lors interdite de séjour, elle ne pourra retourner en Algérie que quarante-quatre ans plus tard.

Algérienne, enfin

Elle revient en novembre 2018, à la veille de la parution française de ses Mémoires, Alger, capitale de la révolution, qu’elle a elle-même traduits en français et que Barzakh publie en Algérie. Son livre restitue de l’intérieur, mais sans complaisance, une décennie au cours de laquelle Alger s’est imposée comme l’un des centres de la politique révolutionnaire internationale. Il raconte aussi les contradictions de l’Algérie indépendante, les déceptions et les coups d’éclat.

Une poignée de mois après, alors qu’elle est de retour chez elle, le Hirak éclate. Interrogée sur son sentiment par Contretemps, la « revue de critique communiste », elle dira voir dans ce soulèvement « l’ouverture des cœurs et des esprits pour demander le départ du “pouvoir”, l’exigence du peuple pour la restitution de la démocratie, le pays pour tous ses citoyens… » « C’est en effet une deuxième révolution ! » conclura-t-elle.

Décembre 2025 prend des allures de consécration8. Invitée d’honneur de la 12e édition du Festival international du film d’Alger, elle enchaîne, en une semaine, rencontres et colloques, puis, le 10 décembre, jour de ses 97 ans, deux hommages et une standing ovation au Théâtre national algérien. On lui annonce ce soir-là que la nationalité algérienne lui sera accordée, décision formalisée par décret présidentiel le 23 juillet 20269.

Elaine Mokhtefi s’éteint le vendredi 11 septembre à New York, la ville où elle était née, quelques semaines avant un ultime voyage à Alger, où une réception était prévue pour célébrer sa nationalité. La réalisatrice serbe Mila Turajlić, autrice de Ciné-guérillas, Scènes des archives Labudović (2022), lui consacre un documentaire aujourd’hui en montage. L’occasion de maintenir vivante la flamme qui animait cette militante infatigable et de célébrer une longue histoire d’engagement auprès de celles et ceux qui luttaient pour leur émancipation.

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1Alger, capitale de la révolution, De Fanon aux Black Panthers, La fabrique, 2019.

2L’année suivante, la CGT revient sur son refus et associe le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) de Messali Hadj au défilé du 14 juillet 1953, où plusieurs milliers de militants algériens se rassemblent. La police tire sur le cortège place de la Nation : six d’entre eux sont tués, ainsi qu’un syndicaliste français.

3Considéré comme le père du nationalisme nord-africain, Ahmed Messali (1898-1974) fonde successivement trois mouvements déterminants dans la lutte pour l’indépendance. Avec le Mouvement national algérien, il s’engagera dans une lutte fratricide avec le Front de libération nationale.

4«  Dans les années 1960, l’Algérie était très généreuse avec les mouvements de libération  », entretien avec Elaine Mokhtefi, Libération, 16 juillet 2019.

5Alliance formée durant la crise de l’été 1962 entre Ahmed Ben Bella et l’état-major de l’Armée de libération nationale des frontières, dirigé par Houari Boumediène. Son noyau d’officiers, réunis à Oujda, au Maroc, à partir de 1960 – le «  clan d’Oujda  » –, occupera ensuite les positions clés de l’appareil d’État et portera Boumediène au pouvoir après le coup d’État du 19 juin 1965. Voir notamment, Ferhat Abbas, L’Indépendance confisquée, 1962-1978, Flammarion, 1984.

6Jeffrey James Byrne, Mecca of Revolution : Algeria, Decolonization, and the Third World Order, Oxford University Press, 2016.

7Voir le film documentaire Festival panafricain d’Alger 1969 réalisé par William Klein.

8«  Rencontre littéraire avec Elaine Mokhtefi aujourd’hui à Alger  », Le Soir d’Algérie, 6 décembre 2025  ; «  Hommages, émotion et nationalité : la folle semaine d’Elaine Mokhtefi à Alger  », El Watan, 16 décembre 2025.

9Voir notamment «  Elaine Klein obtient la nationalité algérienne à 97 ans : la couronne de toute une vie d’engagement  », El Moudjahid, 29 juillet 2026  ; «  Algérie : une Américaine de 98 ans obtient la nationalité algérienne par décret présidentiel  », RFI, 2 août 2026.

10Alger, capitale de la révolution, De Fanon aux Black Panthers, La fabrique, 2019.

11L’année suivante, la CGT revient sur son refus et associe le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) de Messali Hadj au défilé du 14 juillet 1953, où plusieurs milliers de militants algériens se rassemblent. La police tire sur le cortège place de la Nation : six d’entre eux sont tués, ainsi qu’un syndicaliste français.

12Considéré comme le père du nationalisme nord-africain, Ahmed Messali (1898-1974) fonde successivement trois mouvements déterminants dans la lutte pour l’indépendance. Avec le Mouvement national algérien, il s’engagera dans une lutte fratricide avec le Front de libération nationale.

13«  Dans les années 1960, l’Algérie était très généreuse avec les mouvements de libération  », entretien avec Elaine Mokhtefi, Libération, 16 juillet 2019.

14Alliance formée durant la crise de l’été 1962 entre Ahmed Ben Bella et l’état-major de l’Armée de libération nationale des frontières, dirigé par Houari Boumediène. Son noyau d’officiers, réunis à Oujda, au Maroc, à partir de 1960 – le «  clan d’Oujda  » –, occupera ensuite les positions clés de l’appareil d’État et portera Boumediène au pouvoir après le coup d’État du 19 juin 1965. Voir notamment, Ferhat Abbas, L’Indépendance confisquée, 1962-1978, Flammarion, 1984.

15Jeffrey James Byrne, Mecca of Revolution : Algeria, Decolonization, and the Third World Order, Oxford University Press, 2016.

16Voir le film documentaire Festival panafricain d’Alger 1969 réalisé par William Klein.

17«  Rencontre littéraire avec Elaine Mokhtefi aujourd’hui à Alger  », Le Soir d’Algérie, 6 décembre 2025  ; «  Hommages, émotion et nationalité : la folle semaine d’Elaine Mokhtefi à Alger  », El Watan, 16 décembre 2025.

18Voir notamment «  Elaine Klein obtient la nationalité algérienne à 97 ans : la couronne de toute une vie d’engagement  », El Moudjahid, 29 juillet 2026  ; «  Algérie : une Américaine de 98 ans obtient la nationalité algérienne par décret présidentiel  », RFI, 2 août 2026.