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Dans le nord du Soudan du Sud, l’eau empoisonne les habitants

Reportage · Indépendant depuis le 9 juillet 2011, le plus jeune État au monde doit organiser ses premières élections générales le 22 décembre, dans un contexte politique extrêmement tendu. Frappé par le réchauffement climatique, le pays connaît par ailleurs des inondations permanentes dans l’État d’Unité où se trouvent des infrastructures pétrolières vieillissantes et des milliers de déplacées internes. La catastrophe sanitaire qui s’annonce reste pourtant largement ignorée.

Une jeune fille marche le long de la digue, une bassine de linge posée sur la tête. Derrière elle, son petit frère traîne un bidon vide qu’il remplira avec l’eau stagnante qui s’étend au-delà du remblai. D’un côté s’alignent les tentes du camp de déplacés. De l’autre, à perte d’horizon, l’eau qui, depuis des années, ne se retire plus. Nous sommes à Bentiu, dans le comté de Rubkona, au cœur de l’État d’Unité, dans le nord du Soudan du Sud.

Ce qui est aujourd’hui devenu une installation permanente est sortie de terre en décembre 2013 à l’intérieur de la base de la Mission des Nations unies au Soudan du Sud (Minuss), lorsque la guerre civile a éclaté, deux ans à peine après l’indépendance du plus jeune État du monde, proclamée le 9 juillet 2011. Des milliers de civiles y ont trouvé refuge pour échapper à un conflit qui a fait plus de 400 000 morts et des millions de déplacées. Le Soudan du Sud demeure un État fragile, où les services publics sont presque inexistants et où la survie dépend largement de l’aide humanitaire. Aujourd’hui, plus de 140 000 personnes vivent encore ici, à Bentiu. Et des milliers d’autres arrivent régulièrement du Soudan voisin, chassées par la guerre qui y fait rage depuis trois ans. Pour beaucoup, il n’existe plus d’endroit où retourner : la guerre les a chassés une première fois, puis les inondations ininterrompues depuis 2020 ont englouti les villages et les pâturages qu’ils espéraient retrouver.

Une jeune fille marche sur l'une des digues de terre qui protègent Bentiu, une bouteille à la main. Autour d'elle, les eaux stagnantes témoignent d'un paysage transformé par des années d'inondations. État d'Unité, Soudan du Sud, mars 2026.
Une jeune fille marche sur l’une des digues de terre qui protègent Bentiu, une bouteille à la main. Autour d’elle, les eaux stagnantes témoignent d’un paysage transformé par des années d’inondations. État d’Unité, Soudan du Sud, mars 2026.
© Marco Simoncelli

La digue est tout ce qui sépare le camp de la plaine inondée. Vue du ciel, la zone, accessible uniquement par avion pour des raisons de sécurité, ressemble à une île artificielle au milieu d’une région transformée en lac, où une grande partie du réseau routier disparaît sous les eaux plusieurs mois par an. Un peu plus loin, un débarcadère improvisé déborde d’activités. Des pirogues chargées de poissons accostent les unes après les autres. D’autres sont préparées par des hommes ruisselants de sueur qui les chargent de grands sacs remplis de longues guirlandes de petits poissons séchés destinés aux marchés des environs.

« La soupe sent parfois la pénicilline »

Simon Gatkuoth, un habitant du camp d’une quarantaine d’années, soulève une brouette de poissons. Son large front porte les gaar, les cicatrices horizontales traditionnelles qui marquent l’appartenance au peuple nuer, le deuxième groupe ethnique du pays. Il est arrivé ici en 2015, après un passage en Ouganda. « J’ai passé toute ma vie à fuir, entrant et sortant de cette nouvelle patrie que nous avions tant désirée », témoigne-t-il. En montrant l’étendue d’eau vers le nord, Simon affirme que cette dernière n’est pas propre et que les poissons qui y sont pêchés se vendent moins cher au marché. « Tout le monde sait qu’ils sont contaminés. C’est du “lueng” », dit-il, avant d’ajouter : « Quand on les cuisine, la soupe sent parfois la pénicilline. Mais nous n’avons pas le choix. Il faut bien manger. »

En langue nuer, le mot « lueng » désignait traditionnellement quelque chose de pourri ou d’avarié. Aujourd’hui, ce mot est utilisé pour parler de la contamination de l’eau et des sols. Simon regarde au-delà de la digue : « La pollution, c’est l’environnement dans lequel nous vivons désormais. » Il continue : « Autrefois, on évitait le “lueng”. Aujourd’hui, même si vous dites que quelque chose est empoisonné, les gens répondent : “de toute façon, je vais mourir un jour”. »

  • Un pêcheur déplacé lance son filet depuis une digue de Rubkona. Faute de terres cultivables et de troupeaux, de nombreuses familles se sont tournées vers la pêche pour survivre. État d'Unité, Soudan du Sud, mars 2026.
    Un pêcheur déplacé lance son filet depuis une digue de Rubkona. Faute de terres cultivables et de troupeaux, de nombreuses familles se sont tournées vers la pêche pour survivre. État d’Unité, Soudan du Sud, mars 2026.
    © Marco Simoncelli
  • Simon Gatkuoth montre un poisson au marché du camp de déplacés de Bentiu. Comme beaucoup d'autres habitants, il affirme que certaines captures provenant des zones proches des installations pétrolières sont vendues à prix réduit parce qu'elles sont jugées contaminées. État d'Unité, Soudan du Sud, mars 2026.
    Simon Gatkuoth montre un poisson au marché du camp de déplacés de Bentiu. Comme beaucoup d’autres habitants, il affirme que certaines captures provenant des zones proches des installations pétrolières sont vendues à prix réduit parce qu’elles sont jugées contaminées. État d’Unité, Soudan du Sud, mars 2026.
    © Marco Simoncelli

À une trentaine de kilomètres au nord se trouve l’Unity Oilfield, l’un des principaux sites pétroliers du Soudan du Sud, exploité depuis les années 1990. Bentiu se situe dans le bloc 2, considéré comme l’un des plus rentables du pays pour l’extraction pétrolière. C’est de là que part le Greater Nile Oil Pipeline, l’oléoduc de plus de 1 600 kilomètres qui rejoint Port-Soudan, dans le Soudan voisin. Le pétrole représente plus de 90 % des recettes de l’État et la quasi-totalité des exportations nationales. Pour beaucoup, à Juba, il incarne la richesse du pays. Pour ceux qui vivent ici, il fait simplement partie du paysage.

Pour les communautés majoritairement nuers, les inondations n’ont jamais été une exception. Le territoire appartient au Sudd, l’une des plus vastes zones humides de la planète, et les crues saisonnières du Nil blanc faisaient partie du cycle naturel : l’eau arrivait, puis se retirait, laissant derrière elle des pâturages fertiles. Depuis 2020, cet équilibre s’est rompu. Les pluies sont devenues plus intenses et plus longues. L’eau ne laisse plus de place à la terre. Saison après saison, ce phénomène naturel épisodique est devenu permanent.

L’un des premiers exemples de déplacées climatiques permanentes

Selon les Nations unies, plus d’un million de personnes ont été affectées par les inondations, et jusqu’à 70 % de l’État d’Unité s’est retrouvé submergé, alimentant de nouvelles tensions entre communautés pastorales contraintes de se disputer les rares terres restées au sec. Pour certaines chercheureuses1, il pourrait s’agir de l’un des premiers exemples au monde de populations déplacées de manière permanente en raison du changement climatique.

Tout résulte d’une combinaison entre les eaux venues de l’amont et des précipitations de plus en plus extrêmes. « En 2020, les autorités ougandaises nous avaient prévenus que le niveau du lac Victoria augmentait et que d’importants volumes d’eau seraient relâchés dans le Nil blanc », explique l’écologiste sud-soudanaise Nyamach Hoth Mai. « Mais le pays ne dispose ni de barrages ni d’un système efficace de gestion de l’eau. Nous sommes extrêmement vulnérables. » Puis elle poursuit : « Nous ne pouvons pas prévoir quand cette eau se retirera. Les modèles climatiques sont en train de changer. Un nouvel épisode El Niño est attendu cette année. Si les pluies continuent à ce rythme, je ne crois pas que ces terres redeviendront un jour ce qu’elles étaient auparavant. »

Des troncs d'arbres morts émergent des eaux qui recouvrent la plaine au nord de Bentiu. Les inondations permanentes ont profondément transformé le paysage et détruit une grande partie de la végétation originelle. État d'Unité, Soudan du Sud, mars 2026.
Des troncs d’arbres morts émergent des eaux qui recouvrent la plaine au nord de Bentiu. Les inondations permanentes ont profondément transformé le paysage et détruit une grande partie de la végétation originelle. État d’Unité, Soudan du Sud, mars 2026.
© Marco Simoncelli

Bentiu vit elle aussi sous la menace permanente de la submersion. La ville fonctionne au ralenti : on s’y déplace, on y commerce, on y pêche, on y répare ce qui peut encore l’être. Mais ces activités relèvent avant tout de la survie. Tout semble provisoire. L’air est lourd, saturé d’humidité. Dans les rues, on croise des carcasses rouillées, des poteaux électriques dont les câbles pendent depuis des années et des bâtiments en ruine. Avant l’indépendance, Bentiu était une petite ville fonctionnelle. La guerre civile l’a mise à terre.

Gabriel Mayoi, l’un des rares éleveurs encore présents, traverse lentement ce qui fut autrefois l’entrée d’une maison, guidant un maigre troupeau de zébus. « C’est tout ce qu’il me reste, ma richesse », dit-il. Il y a quelque temps, il a perdu une dizaine de bêtes qui avaient bu une eau qu’il décrit comme « empoisonnée ». Il secoue encore la tête en y repensant. « Elles n’étaient pas malades. Elles ne présentaient aucun signe. Je ne trouve pas d’autre explication. »

« Les conditions de vie de mon peuple sont désastreuses »

Les habitants affirment que les inondations ont submergé des puits pétroliers et des bassins de rétention des eaux usées insuffisamment protégés. Les substances toxiques se seraient dispersées, elles se seraient déposées dans les sédiments et se seraient infiltrées dans les sols. L’eau et la nourriture pourraient tout simplement être toxiques.

« De nombreux animaux meurent à cause de cette pollution, de ce fameux “lueng”. Beaucoup de personnes souffrent également de symptômes qu’elles lui attribuent. Tout cela est visible, mais nous ne disposons pas encore de preuves suffisantes ni d’études épidémiologiques permettant de l’affirmer avec certitude », explique le chercheur Marko Gatkuoth. « La crue qui a commencé il y a plus de quatre ans est devenue un vecteur de pollution. Elle a rendu les contaminants mobiles. »

Gabriel Mayoi, l'un des rares éleveurs encore présents dans la périphérie de Bentiu, pose auprès des quelques bovins qui lui restent. Comme beaucoup d'autres familles, il a perdu une grande partie de son troupeau au cours des dernières années. État d'Unité, Soudan du Sud, mars 2026.
Gabriel Mayoi, l’un des rares éleveurs encore présents dans la périphérie de Bentiu, pose auprès des quelques bovins qui lui restent. Comme beaucoup d’autres familles, il a perdu une grande partie de son troupeau au cours des dernières années. État d’Unité, Soudan du Sud, mars 2026.
© Marco Simoncelli

Originaire de la région, il a commencé à étudier ce phénomène il y a plusieurs années, et, l’année dernière, il a publié les premiers résultats dans une étude2 réalisée pour le Rift Valley Institute. « Ce qui m’a frappé, c’est que ce sujet revenait dans presque tous les entretiens. Les gens savent que quelque chose est en train de se produire, ils en voient les conséquences, mais ils n’ont aucun moyen de le prouver. » Puis il marque une pause : « Les conditions de vie de ces populations, de mon peuple, sont véritablement désastreuses. »

Ces inquiétudes trouvent également un écho dans plusieurs études, travaux de recherche et analyses indépendantes réalisés au cours des dernières années. En 2020, l’ONG allemande Sign of Hope publie un rapport3 à la suite des analyses de l’eau et des cheveux de la population dans l’État d’Unité qui met en évidence des niveaux préoccupants de plomb et de baryum. Elle estimait qu’environ 600 000 personnes étaient potentiellement exposées. Peu après, l’organisation fut expulsée du pays et aucune évaluation environnementale indépendante à grande échelle n’a été menée.

« J’ai peur qu’il ne survive pas »

En 2023, une analyse géospatiale4 menée par l’organisation PAX for Peace a montré que, dans le bloc pétrolier numéro 2, qui englobe Bentiu et Rubkona, 159 puits étaient submergés à la suite des inondations de 2021, soit environ 41 % des infrastructures d’extraction de la zone. Dans le cadre de ce projet, PlaceMarks a cartographié plus de 400 puits de pétrole dans l’État d’Unité et identifié plus d’une cinquantaine de puits inondés depuis les crues de 2021. La majorité d’entre eux reste aujourd’hui encore sous les eaux.

À Bentiu, il n’est pas compliqué de trouver des victimes présumées de ces pollutions. Dans cette ville, la chaleur est étouffante. L’hôpital civil est un petit ensemble de bâtiments bas aux murs jaunes défraîchis et aux toits de tôle, légèrement surélevés sur des piliers de béton pour échapper à l’eau qui progresse chaque année. Sous les arbres, des patients attendent leur tour sur des lits de fortune installés à l’ombre. Non loin de là, de vieilles ambulances rouillées qui sont inutilisables faute de pièces de rechange.

  • À l'hôpital civil de Bentiu, Nyapuka Nios tient son nouveau-né contre elle. Originaire de Rotriak, elle a donné naissance quelques jours plus tôt à un enfant présentant des malformations visibles aux mains et à la lèvre supérieure. État d'Unité, Soudan du Sud, mars 2026.
    À l’hôpital civil de Bentiu, Nyapuka Nios tient son nouveau-né contre elle. Originaire de Rotriak, elle a donné naissance quelques jours plus tôt à un enfant présentant des malformations visibles aux mains et à la lèvre supérieure. État d’Unité, Soudan du Sud, mars 2026.
    © Marco Simoncelli
  • Dans une autre salle de l'hôpital, Nyekal Nuok veille sa petite fille née avec un spina-bifida quelques jours plus tôt. Elle aussi est originaire de Rotriak, localité située au nord de l'Unity Oilfield. État d'Unité, Soudan du Sud, mars 2026.
    Dans une autre salle de l’hôpital, Nyekal Nuok veille sa petite fille née avec un spina-bifida quelques jours plus tôt. Elle aussi est originaire de Rotriak, localité située au nord de l’Unity Oilfield. État d’Unité, Soudan du Sud, mars 2026.
    © Marco Simoncelli

À l’intérieur, dans la pénombre du service de maternité, une jeune mère est assise sur un lit métallique, son bébé serré contre elle. Nyapuka Nios est arrivée de Rotriak, dans le comté de Budang. Elle a 19 ans. Épuisée par la chaleur, les cheveux en désordre, vêtue d’une simple chemise de nuit, elle paraît encore sous le choc. Quelques jours plus tôt, elle a accouché au bord de la route alors qu’elle tentait de rejoindre l’hôpital. Son nouveau-né présente des malformations visibles aux mains et à la lèvre supérieure. « Je ne sais pas ce qui va lui arriver », murmure-t-elle. « J’ai peur qu’il ne survive pas. » Puis elle baisse les yeux : « C’est la volonté de Dieu. Dieu me l’a donné ainsi. »

« Nous craignons une hausse de l’infertilité et des cancers »

Les infirmiers évoquent des dizaines de cas similaires observés ces derniers mois et plus d’une centaine au cours des dernières années, provenant de différentes localités de l’Unity State. Dans une autre salle, Nyekal Nuok veille sa petite fille née avec un spina-bifida cinq ours plus tôt. Elle aussi vient de Rotriak, cette localité située au nord de l’Unity Oilfield qui revient sans cesse dans les récits du personnel soignant. Il n’existe aucun registre médical régional permettant d’établir un tableau précis de la situation. La littérature scientifique5 associe l’exposition prolongée à certains hydrocarbures et métaux lourds à un risque accru de malformations congénitales, parmi lesquelles les anomalies du tube neural comme le spina-bifida.

Mais dans l’État d’Unité, aucune étude épidémiologique systématique n’a jamais été menée pour établir un lien direct, et il n’existe aucun registre médical régional permettant de dresser un tableau précis de la situation. Interrogée dans le cadre de cette enquête, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) indique que les données de surveillance sanitaire disponibles ne montrent pas d’augmentation statistiquement significative des fausses couches, des complications obstétricales ou des malformations congénitales à l’échelle de l’État.

Pourtant, un détail revient régulièrement dans les témoignages recueillis auprès du personnel médical : nombre des cas qui inquiètent le plus les soignants proviennent de zones situées à proximité des champs pétroliers. C’est ce que reconnaît Dorgan Patai, directeur des services de santé du comté de Rubkona, en montrant sur une carte les zones autour de Budang, où se situe Rotriak. « Depuis les inondations de 2020, nous observons davantage de fausses couches et davantage d’enfants nés avec des malformations », explique-t-il. Il ajoute qu’au cours des dernières années les cas de diarrhées chroniques et d’infections cutanées persistantes ont également augmenté. « Si cette contamination se poursuit, nous craignons des conséquences à long terme, notamment une hausse de l’infertilité et des cancers. Des investigations à grande échelle seraient nécessaires. »

Rotriak, une ville au milieu des puits de pétrole

La route B58 qui mène à Rotriak n’est guère plus qu’une digue de terre battue qui file vers le nord. Pendant la saison des pluies, ce ruban de terre disparaît sous les eaux pendant des mois. À l’entrée de la piste qui traverse l’immense Unity Oilfield, un soldat armé abaisse une corde tendue entre deux poteaux et laisse passer le véhicule. La zone est l’une des plus militarisées du pays. Le paysage est plat, aride, interrompu seulement par quelques arbres rabougris.

Peu à peu apparaissent les installations pétrolières : grands réservoirs métalliques, puits d’où émergent des conduites, conteneurs, camions-citernes et clôtures de barbelés. De longs oléoducs suivent la piste. À proximité des infrastructures s’ouvrent des bassins de rétention, vastes excavations où stagnent les résidus de production. Des panneaux blancs portant le sigle GPOC, pour Greater Pioneer Operating Company, signalent les zones opérationnelles et le numéro des puits. La GPOC est le consortium qui contrôle l’exploitation pétrolière dans l’Unity State. Il est dominé par des investisseurs chinois et indiens, tandis que la compagnie publique Nilepet détient une participation de 5 %.

Un puits de pétrole et ses installations techniques émergent au milieu d'une vaste plaine. Des dizaines de sites similaires jalonnent la région. D'ici, le brut est acheminé vers Port-Soudan par le Greater Nile Oil Pipeline. État d'Unité, Soudan du Sud, mars 2026.
Un puits de pétrole et ses installations techniques émergent au milieu d’une vaste plaine. Des dizaines de sites similaires jalonnent la région. D’ici, le brut est acheminé vers Port-Soudan par le Greater Nile Oil Pipeline. État d’Unité, Soudan du Sud, mars 2026.
© Marco Simoncelli

Pendant une dizaine de kilomètres, la route traverse des dizaines de puits dispersés dans la plaine, dont beaucoup sont dépourvus de clôtures ou de protections contre les inondations. Puis apparaissent les premières habitations de plastique et de tôle. Rotriak a grandi ici, au milieu des infrastructures pétrolières. De petits kiosques vendent des cigarettes et des produits de première nécessité ; des motos chargées de charbon soulèvent des nuages de poussière en traversant la piste.

Pendant la guerre civile, entre 2013 et 2018, des milliers de personnes cherchaient un endroit relativement sûr. L’Unity Oilfield, étroitement contrôlé par la compagnie pétrolière qui opère dans la zone, constituait l’un des rares espaces protégés. En quelques années, Rotriak est passée de presque rien à une localité de plus de 30 000 habitants. Après les inondations inédites, l’afflux s’est encore accentué, alimenté à la fois par les populations fuyant les eaux et par l’arrivée de personnes déplacées par la guerre au Soudan voisin.

« Nous ne savions pas que cet endroit était pollué »

À première vue, rien ne révèle la présence des infrastructures pétrolières au cœur du village. Ce sont les images satellites analysées par PlaceMarks qui signalent une zone inhabituelle avec ce qui ressemble à des tuyaux et à une couette. En s’approchant, on peut voir des conduites pétrolières émerger du sol. Des enfants jouent parmi les tuyaux rouillés. Un peu plus bas, dans une dépression où stagne une eau sombre, des femmes lavent leur linge. Autrefois, cet endroit servait de bassin de rétention pour les eaux usées de l’exploitation pétrolière. Non loin de là, un ancien puits abandonné reste ouvert, sans aucune protection.

Un ancien puits pétrolier désaffecté, aujourd'hui occupé par une communauté de personnes déplacées dans le village de Rotriak. Une vingtaine d'abris ainsi que plusieurs parcelles cultivées ont été aménagés à proximité.
Un ancien puits pétrolier désaffecté, aujourd’hui occupé par une communauté de personnes déplacées dans le village de Rotriak. Une vingtaine d’abris ainsi que plusieurs parcelles cultivées ont été aménagés à proximité.
© Placemarks. Données cartographiques : Google/Airbus 2025

Anna Nyashing Bul s’exprime devant sa hutte. Grande et élancée, elle vient de se préparer pour la messe avec sa fille : robe verte et blanche, boucles d’oreilles, bracelets et chapelet de perles blanches autour du cou. Elle vit ici avec ses cinq enfants, son mari handicapé et plusieurs proches devenus orphelins. Quinze personnes partagent deux huttes. « Nous sommes venus ici parce que c’était le seul endroit resté au sec », raconte-t-elle. Avant, elle cultivait la terre dans son village. Puis les inondations sont arrivées.

« Nous ne savions pas que cet endroit était pollué », dit-elle. Chaque matin, avec d’autres femmes, elle récolte des nénuphars dans l’eau et des racines dans les bosquets voisins pour nourrir les enfants. L’eau qu’elles utilisent n’est pas traitée. « Je l’ai vu de mes propres yeux », dit-elle en montrant une zone toute proche. « Il y avait une pellicule noire à la surface. Mais nous n’avions rien d’autre à boire. » Après avoir consommé cette eau, elle et sa fille ont été malades pendant plusieurs jours.

Les images satellites et les analyses produites par PlaceMarks pour ce projet montrent que, encore aujourd’hui, des dizaines de puits et d’infrastructures demeurent abandonnés ou submergés à proximité de nombreuses zones habitées. Selon les données compilées par PlaceMarks, plus de 400 puits ont été cartographiés dans la région. Depuis les grandes inondations de 2021, une cinquantaine d’entre eux ont été directement touchés par les crues, et la majorité reste encore aujourd’hui partiellement ou totalement sous l’eau.

  • Période 2016-2020.
    Période 2016-2020.
    © Placemarks
    Données : GLAD – Google Earth Engine
  • Période 2021-2025.
    Période 2021-2025.
    © Placemarks
    Données GLAD – Google Earth Engine

Cette carte met en évidence l’évolution des zones inondées de manière saisonnière ou permanente entre les périodes 2016-2020 et 2021-2025. Les différentes nuances de jaune indiquent la présence temporaire (jaune clair) ou permanente (jaune foncé) des eaux de surface. Elle montre clairement que, durant les cinq dernières années, les équilibres environnementaux de la région ont été profondément bouleversés, avec une superficie inondée de façon permanente représentant désormais près de 10 % du territoire. La carte met également en évidence que les inondations semi-permanentes ou permanentes ont affecté de nombreux champs pétroliers (points blancs). Plusieurs dizaines de puits se trouvent aujourd’hui régulièrement ou durablement inondés, favorisant la dispersion des eaux potentiellement contaminées provenant des bassins de rétention.

Plus inquiétant encore : une grande partie des infrastructures pétrolières de l’Unity State étaient déjà obsolètes avant les grandes inondations et n’avaient pas été conçues pour rester immergées pendant de longues périodes. Des conduites endommagées, des bassins de rétention laissés à ciel ouvert, des fuites chroniques, des incendies de puits et des déversements répétés avaient déjà été signalés. « Le conflit n’a pas seulement endommagé les infrastructures. Il a aussi empêché la mise en place de contrôles indépendants et de programmes de dépollution systématiques », explique Bul Duot Kuer, chercheur qui partage les résultats de deux études6 publiées cette année.

Des alertes, mais « seulement le silence »

Dans les rivières Nahm et Abuk, autour de Bentiu et de Rotriak, des dépassements persistants des seuils de sécurité ont été observés par le chercheur. Les concentrations de plomb ont atteint jusqu’à 18 microgrammes par litre, soit presque le double du seuil des 10 microgrammes fixé par l’Organisation mondiale de la santé. Les hydrocarbures ont, quant à eux, atteint 5,2 milligrammes par litre, soit plus de cinq fois la limite recommandée de 1 milligramme. « L’eau est l’élément le plus contaminé », souligne Kuer. « Le gouvernement et les compagnies pétrolières ne se préoccupent pas de la santé des populations. »

À Rotriak et dans les villages voisins de l’Unity Oilfield, « la contamination des sols et de l’eau n’est ni ponctuelle ni accidentelle. Elle est structurelle. Mais il n’existe aucun contrôle », conclut-il. Dans le camp de déplacées de Bentiu, Kuon Duop, le représentant de la communauté, affirme que les alertes ne datent pas d’hier. « Nous avons signalé à plusieurs reprises les problèmes de pollution et de maladies aux Nations unies. L’ONU a transmis ces informations au gouvernement. Mais il n’y a jamais eu de suite. Seulement le silence », explique-t-il. Puis il ajoute : « Il n’y a pas d’ambulance, il n’y a pas de soins. Personne ne compte ces morts. »

Des femmes et leurs enfants se rassemblent près d'une étendue d'eau dans une dépression de Rotriak. Selon les habitants, cet endroit faisait autrefois partie d'un bassin de rétention lié aux activités pétrolières. État d'Unité, Soudan du Sud, mars 2026.
Des femmes et leurs enfants se rassemblent près d’une étendue d’eau dans une dépression de Rotriak. Selon les habitants, cet endroit faisait autrefois partie d’un bassin de rétention lié aux activités pétrolières. État d’Unité, Soudan du Sud, mars 2026.
© Marco Simoncelli

Des responsables des Nations unies et d’organisations sanitaires interrogés par Afrique XXI confirment que ces préoccupations sont connues depuis des années. Ils indiquent également que des collectes de données sur les naissances présentant des malformations ont récemment commencé, le phénomène étant considéré comme un « schéma préoccupant ». Mais sans mandat clair du gouvernement, les possibilités d’intervention demeurent limitées. Plusieurs sources rappellent également que la présence des organisations internationales dans la région reste politiquement sensible et soumise à des pressions récurrentes.

Salva Kiir sait, mais « rien n’a changé »

Au sein même de la classe politique sud-soudanaise, certaines voix tentent depuis longtemps d’alerter sur la situation. Dans sa maison à Juba, la députée Ayen Mijok Kiir affirme avoir présenté des motions sur la question dès 2012. « J’ai montré au président Salva Kiir des photographies de nouveau-nés présentant des malformations. Il m’a dit que quelque chose serait fait. Jusqu’à aujourd’hui, rien n’a changé », déclare-t-elle. Joint par téléphone, un autre responsable politique du comté de Koch, dans l’État d’Unité, estime que la situation est « sérieuse et urgente ». Craignant d’éventuelles représailles, il a requis l’anonymat. Il a également transmis plusieurs photographies récentes de cas similaires signalés dans sa circonscription.

En 2019, sous la pression du Parlement, un audit environnemental a été lancé dans les zones pétrolières. Le rapport n’a toutefois jamais été rendu public, « tout comme la part des revenus pétroliers qui aurait dû être consacrée au développement de la région », poursuit notre homme politique. « Les habitants continuent de se demander : où est passé cet argent ? » La législation sud-soudanaise prévoit en effet que 2 % des revenus pétroliers soient reversés aux États producteurs, conformément au Petroleum Act de 2012 et au Petroleum Revenue Management Act de 2013. Ces fonds sont censés financer les services de santé, l’éducation ainsi que des mesures destinées à limiter les impacts environnementaux de l’exploitation pétrolière.

Selon un rapport7 publié en 2018 par le Sudd Institute, un centre de recherche indépendant sud-soudanais, les communautés vivant dans les régions productrices de pétrole auraient été privées d’au moins 305 millions de dollars qui leur étaient destinés. Une somme qui n’a fait qu’augmenter au cours des années suivantes.

Cette situation n’étonne guère dans un pays où le clientélisme et la corruption sont profondément enracinés. En 2025, Transparency International a classé le Soudan du Sud comme le pays le plus corrompu du monde. Le gouvernement de Juba est le produit fragile de l’accord de paix signé en 2018, qui a instauré un système de partage du pouvoir entre les anciennes factions belligérantes. Aujourd’hui, cet équilibre paraît de plus en plus précaire et favorable à l’ethnie la plus nombreuse, les Dinkas, à laquelle appartient le président Salva Kiir. Riek Machar, d’ethnie nuer, principal chef de l’opposition armée et figure centrale de l’accord, est en détention depuis l’année dernière et fait l’objet de poursuites judiciaires depuis septembre, ce qui ravive les craintes d’un retour à un conflit à grande échelle.

Une corruption endémique chez les élites politico-militaires

Un rapport8 publié en septembre par la Commission des Nations unies sur les droits de l’homme au Soudan du Sud documente l’ampleur systémique de la corruption institutionnalisée et du pillage des ressources nationales par les élites politico-militaires au pouvoir depuis l’indépendance. Le document évoque des milliards de dollars soustraits aux finances publiques dans l’un des pays les plus pauvres du monde. Il cite notamment le programme « Oil for Roads », à travers lequel 2,2 milliards de dollars auraient été détournés entre 2021 et 2024 au profit de réseaux proches du pouvoir, tandis que l’essentiel des routes promises n’a jamais été construit.

Alors même que la production pétrolière a récemment dépassé les 170 000 barils par jour, retrouvant son niveau le plus élevé depuis 2005, personne ne semble assumer la responsabilité des conséquences environnementales et sanitaires observées dans les zones d’exploitation. La GPOC n’a pas répondu aux demandes de commentaires adressées dans le cadre de cette enquête.

 Samuel Gadit Biel, 73 ans, dans sa maison à Rubkona. Considéré comme l'un des anciens les plus respectés parmi les déplacés de la communauté nuer, il est une mémoire vivante des transformations qu'a connues la région. État d'Unité, Soudan du Sud, mars 2026.
Samuel Gadit Biel, 73 ans, dans sa maison à Rubkona. Considéré comme l’un des anciens les plus respectés parmi les déplacés de la communauté nuer, il est une mémoire vivante des transformations qu’a connues la région. État d’Unité, Soudan du Sud, mars 2026.
© Marco Simoncelli

Assis sur un tabouret dans la pénombre de sa maison à Rubkona, Samuel Gadit Biel, 73 ans, parle lentement. Considéré comme l’un des anciens les plus respectés parmi les déplacés de la communauté, il est souvent sollicité pour ses conseils et sa connaissance de l’histoire locale. Son visage émerge à peine de l’obscurité. Les rides profondes qui marquent son front et les cicatrices traditionnelles nuers qui traversent son visage racontent une vie entière passée dans cette région. Pendant un instant, ses yeux s’illuminent lorsqu’il évoque le temps où il possédait près de deux cents têtes de bétail.

« Notre richesse, c’étaient les vaches. Nous ne connaissions même pas l’argent », dit-il avec un sourire fugace. Depuis, les troupeaux ont disparu, comme une partie du monde à qui ils appartenaient. Lorsque le pétrole a été découvert, Samuel et les siens espéraient autre chose : des écoles, des centres de santé, de l’eau potable et un avenir meilleur pour leurs enfants. Il secoue lentement la tête. « Rien de tout cela n’est arrivé. Le pétrole ne nous a rien apporté. Il tue nos vaches et rend nos enfants malades. »

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1Lire notamment Liz Stephens et Jacob Levi, «  South Sudan floods : the first example of a mass population permanently displaced by climate change  ?  », The Conversation, 10 septembre 2024.

3«  Causing a Black Tide of Oil –South Sudan’s Polluting Pipeline  », Sign of Hope, [PDF à télécharger ici→https://www.hoffnungszeichen.de/sites/default/files/documents/causing_a_black_tide_of_oil_-_south_sudans_polluting_pipeline_-_sign_of_hope.pdf].

4Wim Zwijnenburg, Roberto Jaramillo Vasquez, Jannis Hoch, «  Toxic Floods  ? Climate, Natural Hazards and Risksto South Sudan’s Oil Infrastructure  », Pax for Peace, mai 2023, PDF à télécharger ici.

5Lauren A Eaves, Giehae Choi, Emily Hall, Fenna CM Sillé, Rebecca C Fry, Jessie P Buckley, Alexander P Keil, «  Prenatal Exposure to Toxic Metals and Neural Tube Defects : A Systematic Review of the Epidemiologic Evidence  », 30 août 2023, National Library of Medicine.

6Bul. Duot. Kuer, Dr. David. Mugendi, Dr. Sammy. Letema, «  Effectiveness of Environmental Governance in Bentiu Oil And Gas Production Fields in Unity State, South Sudan  », Kosmos Publishers, 8 janvier 2026  ; Zedekia J. Ongeri et Bul Duot Kuer, «  The Impacts of Oil and Gas Production to Soil in Bentiu Unity State, South Sudan  », Ideas, 2025.

7Nhial Tiitmamer, «  Compliance with Petroleum Industry Transparency and Accountability Rules in South Sudan  », Sudd Institute, 16 juillet 2019, PDF disponible ici.

8«  Plundering a Nation : how rampant corruption unleashed a human rights crisis in South Sudan  », Commission on Human Rights in South Sudan, 16 septembre 2025, PDF disponible ici.

9Lire notamment Liz Stephens et Jacob Levi, «  South Sudan floods : the first example of a mass population permanently displaced by climate change  ?  », The Conversation, 10 septembre 2024.

11«  Causing a Black Tide of Oil –South Sudan’s Polluting Pipeline  », Sign of Hope, [PDF à télécharger ici→https://www.hoffnungszeichen.de/sites/default/files/documents/causing_a_black_tide_of_oil_-_south_sudans_polluting_pipeline_-_sign_of_hope.pdf].

12Wim Zwijnenburg, Roberto Jaramillo Vasquez, Jannis Hoch, «  Toxic Floods  ? Climate, Natural Hazards and Risksto South Sudan’s Oil Infrastructure  », Pax for Peace, mai 2023, PDF à télécharger ici.

13Lauren A Eaves, Giehae Choi, Emily Hall, Fenna CM Sillé, Rebecca C Fry, Jessie P Buckley, Alexander P Keil, «  Prenatal Exposure to Toxic Metals and Neural Tube Defects : A Systematic Review of the Epidemiologic Evidence  », 30 août 2023, National Library of Medicine.

14Bul. Duot. Kuer, Dr. David. Mugendi, Dr. Sammy. Letema, «  Effectiveness of Environmental Governance in Bentiu Oil And Gas Production Fields in Unity State, South Sudan  », Kosmos Publishers, 8 janvier 2026  ; Zedekia J. Ongeri et Bul Duot Kuer, «  The Impacts of Oil and Gas Production to Soil in Bentiu Unity State, South Sudan  », Ideas, 2025.

15Nhial Tiitmamer, «  Compliance with Petroleum Industry Transparency and Accountability Rules in South Sudan  », Sudd Institute, 16 juillet 2019, PDF disponible ici.

16«  Plundering a Nation : how rampant corruption unleashed a human rights crisis in South Sudan  », Commission on Human Rights in South Sudan, 16 septembre 2025, PDF disponible ici.