Musique

Quand l’espoir hurlait à plein volume au Zimbabwe

Long format · Premier groupe de mbira punk du Zimbabwe, Chikwata 263 a ressuscité les espoirs nés avec l’indépendance. En suivant sa trace du Book Café à Chimanimani, en passant par le Mannenberg et les quartiers miteux de Harare, le journaliste Liam Brickhill - dont le frère et le père ont joué un rôle majeur dans cette épopée culturelle - ne dresse pas seulement le portrait d’un groupe de musique, il raconte en toute subjectivité l’histoire d’un pays et de ceux qui se sont battus pour la liberté.

Un concert (non daté) de Chikwata 263 à « Chikwata House ».
© Chikwata 263

[L’auteur de cet article, Liam Brickhill, est le fils de Paul Brickhill, qui a fondé le Solidarity Band, la librairie Grassroots Books et le Book Café, qui sont au cœur de cette histoire. Il est le frère de Tomás Brickhill, l’un des membres de Chikwata 263, et de Amy Brickhill, également mentionnée brièvement à la fin de l’article.]
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C’est une chanson d’amour, composée de trois accords et de la vérité. C’est l’histoire d’une guitare, plantée devant une mbira1, lui demandant d’aimer le punk. C’est l’histoire de Chikwata 263, le premier groupe de mbira punk du Zimbabwe. Cette histoire résonne à travers les générations, se répercute dans le bourdonnement métallique de la mbira, élève la fréquence des points de rencontre et de métissage à la jonction du sacré et du profane. C’est le son de la musique qui retourne chez elle et remonte le courant avec un mélodisme chatoyant jusqu’à la source. Le chant du bourdonnement profond du mystère de ce lieu, le Zimbabwe.

Unique, imprévisible, pratiquement inconnu en dehors du seul pays où une telle expérience artistique a pu avoir lieu, à un moment donné, à un endroit donné, Chikwata 263 est l’espoir et l’optimisme zimbabwéens transfigurés par le mukwa2 et le métal, et hurlés à plein volume.

Dans sa formation d’origine - Tomás Lutuli Brickhill, « Hectic » Hector Rufaro Mugani, Blessing « Bled » Chimanga et Ray « Ray » Mupfumira - le groupe Chikwata 263 se distingue par sa bravade punk. Des gosses assez effrontés pour oser brandir le reflet d’un miroir fissuré d’un endroit magnifique et brisé.

« Dès le début, Chikwata n’a jamais respecté les règles, parce qu’on enfreignait toutes les lois, me dit Ray. Mélanger la mbira et le punk. On a enfreint toutes les lois. » Nous sommes assis sur la pelouse à l’arrière d’un restaurant de la banlieue de Harare, juste avant Noël 2021, et les garçons de Chikwata prennent une pause après une longue journée passée à rouler dans le pick-up cabossé de Ray, à distribuer bénévolement des colis alimentaires aux sans-abri et aux affamés de la ville, au milieu d’une pandémie qui a rendu les temps difficiles encore plus durs. « Alors vous êtes des punks ? Vous avez entendu parler des Ramones ?3 » leur demande un autre volontaire. « Eux, ils ont entendu parler de nous ? » réplique Ray du tac au tac.

Le Book Café, cœur battant de la culture à Harare

Une nuit à Harare, en novembre 2010, quelque chose de nouveau s’est produit. Novembre est la période de l’année propice aux nouveautés au Zimbabwe, lorsque la pluie arrive enfin et que les tons bruns beiges brûlés par le soleil d’un hiver desséchant cèdent la place à une éruption de verts de toutes les nuances imaginables, et partout il y a un regain de vie, partout quelque chose germe et pousse.

Les nuages d’orage glissent et se déploient dans un ciel jamais figé, les vents enfiévrés soufflent de l’équateur tandis que la terre s’incline vers le solstice d’été austral. Au coucher du soleil, les bancs de nuages s’épaississent, se disloquent et s’éparpillent dans la soirée au rythme des éclairs soudains, qui se dessinent sur le gris des nuages de pluie, et du tonnerre qui s’échappe de gigantesques nuages orageux en forme d’enclume dressés comme des bêtes effrayées au bord de l’horizon.

On pouvait voir un tel ciel d’été depuis presque chaque table du Book Café, un espace artistique situé non loin du centre-ville, car l’endroit se trouve au deuxième étage et présente de larges baies vitrées sur trois côtés, donnant sur le ciel électrique et sur l’agitation brumeuse de la ville. Cette partie un peu miteuse mais très sympathique du centre-ville de Harare est connue sous le nom de The Avenues. Si quelque chose se joue à Harare, c’est à The Avenues que ça se passe. C’est un quartier résidentiel, commerçant, libéral et, si j’ose dire, conjugal.

Le Book Café était aussi polyvalent que la banlieue qui l’entourait. C’était le cœur battant de la culture dans la capitale. Ici, il y avait des concerts en live, de la poésie, de la comédie, des discussions, des débats, des ateliers et des présentations de livres, six soirs par semaine. Le Book Café s’adressait directement à la ville, une conversation menée face à face, diffusant son énergie à grande échelle, laissant entrer le ciel et la ville par ces fenêtres panoramiques, cette grande cour sous chapiteau.

« Et si je mettais la mbira là-dessus ? »

En cette nuit de novembre, Hector, jeune organisateur d’arts communautaires et joueur de mbira, animait la séance hebdomadaire de scène ouverte (open mic) du Book Café, comme il le faisait chaque semaine, lorsqu’il a vu quelque chose qui ne lui plaisait pas : Tomás, le fils du fondateur et paterfamilias du Book Café, Paul Brickhill, traînait dans le coin.

« Je ne voulais pas que le fils du patron vienne à mon open mic, dit Hector, se laissant aller à son rire rocailleux si particulier. Alors, sans qu’il le sache, j’ai mis son nom sur la liste des participants à l’open mic. C’est vraiment par mauvais esprit que je lui ai dit de monter sur scène, et je voulais continuer à le faire jusqu’à ce qu’il en ait marre. C’était aussi pour sonder son caractère - genre, qui est ce type ? Et quand il est monté sur scène, je me suis dit : ’OK, bon sang, je vais y mettre du mien’. »

« C’était la première personne à l’open mic qui jouait des accords punk, poursuit Hector. Et il avait une voix bluesy, donc il jouait des accords punk, mais il avait en quelque sorte une influence blues. J’ai pensé : “C’est intéressant. Et si je mettais la mbira là-dessus ?” Il ne s’agissait pas de créer un genre ou quoi que ce soit, mais juste de faire infuser les deux. Ce tout premier soir, sans savoir ce qui se passait, Shi’loh [Binyamin Shimon, le premier bassiste de Chikwata] a bondi sur scène pour jouer avec nous. Et puis la semaine suivante, Bled a rejoint la scène à la batterie, et la musique est née instantanément. »

Hector a ce que les Zimbabwéens appellent un « solide bagage rural ». Né en 1983 à Chimanimani, un hameau de montagne situé dans les hauts plateaux de l’est du Zimbabwe, fils cadet de Tendai et Rachel Mugani, il fut dans sa jeunesse un athlète accompli et il a étudié les sciences. Puis il a découvert l’Everest Menthol (une cigarette si forte qu’elle est illégale dans certains pays), a été pris d’une soif d’aventure et d’un amour et d’un respect constants pour la mbira. Alors il est descendu des montagnes pour se diriger vers la grande ville : Harare.

Un élément central des cérémonies religieuses

La mbira est un instrument imprégné d’une histoire et de traditions remontant à plusieurs milliers d’années et, bien qu’il en existe différentes versions sur tout le continent, elle a été adoptée de manière unique par les cultures des peuples Shona du Zimbabwe. Elle se compose d’un gwariva (table d’harmonie en bois dur), traditionnellement fabriqué à partir du bois de l’arbre mubvamaropa ou mukwa, sur lequel sont montées 22 lamelles métalliques ou plus, jouées à la main. Des perles métalliques, des capsules de bouteilles ou des coquillages fixés à la partie inférieure de l’instrument produisent un bourdonnement caractéristique, qui contraste avec les tons clairs et métalliques des touches et les approfondit : c’est un élément fondamental du son et de l’effet spirituel que recherchent les joueurs de mbira avertis. La mbira est un élément central des cérémonies religieuses traditionnelles et des rassemblements sociaux.

« Comme c’est un instrument traditionnel, on le croise ici et là dans les zones rurales, en ville et ailleurs, on apprend une ou deux chansons de celui-ci, on oublie les chansons, on les réapprend, et ça continue comme ça, explique Hector. J’avais un oncle qui jouait un peu, et j’ai découvert que le grand-père de mon père était surnommé Maridza Mbira Mukayesango (ce qui en dit long sur ses prouesses comme joueur de mbira). Mais c’est une histoire de famille, je n’ai jamais pu le rencontrer. J’ai juste entendu des histoires à son sujet ».

En 2001, Hector est en internat, au foyer Shangani du lycée Allan Wilson à Harare. Il partage à la fois un dortoir et un vif intérêt pour l’architecture ancienne du Zimbabwe, pour l’histoire orale et pour la spiritualité avec un ami qu’il s’est fait là-bas, Ignatius Kamanga. Grâce à une rencontre fortuite avec le célèbre joueur de mbira Kevin Muchena, Ignatius a commencé à prendre des cours et a acquis sa propre mbira, avec laquelle il a appris à Hector à jouer. Hector pense que la première chanson qu’il a apprise était Nhemamusasa.

À l’adolescence, Hector a également noué une profonde amitié avec Chiwoniso Maraire, la fille du célèbre maître et professeur de mbira Dumisani Maraire, et une interprète de mbira avant-gardiste à part entière, qui a fait le tour du monde en tant que membre de The Storm, le groupe d’Andy Brown, et comme leader de son propre groupe, Vibe Culture. Après ce qu’il appelle « un malentendu lié à l’alcool avec les autorités scolaires », Hector a quitté l’internat et s’est installé chez son cousin, qui vivait également à Harare. « Mon cousin Masimba Biriwasha était lui aussi un grand amateur de musique mbira, et il l’est toujours, dit-il. Il m’a offert ma première mbira. Puis elle a été volée. Je traînais, je jouais de la mbira, j’allais dans différents coins, pour écouter de la mbira. C’est drôle, à cette époque, je séchais les cours pour aller au Book Café écouter de la mbira (le Book Café a été le premier grand lieu artistique de la ville à inclure un programme hebdomadaire dédié à la mbira). Et puis après ça, la mbira te conduit vers différents univers où tu commences à t’interroger et à réfléchir profondément à cette chose. »

« Une culture qui n’évolue pas est une culture morte »

Le voyage d’Hector à travers la mbira l’a ramené à Chimanimani et dans les Eastern Highlands, où il a contribué à la création d’un festival, étudié l’ethnomusicologie à Mutare Polytechnic, et commencé à former des groupes avec des amis, tels que Mutare Poly Band et The Black Imani. Plus tard, il a fait une tournée en Algérie en tant que joueur de mbira dans le groupe de Rute Mbangwa, Jazz Sensation. Il s’est profondément imprégné des différents aspects de la mbira en tant qu’étudiant, ingénieur du son, interprète et fan. Il fabrique des mbiras, après avoir développé son propre prototype de mbira électrique, et travaille sur son premier livre, basé sur ses expériences de création musicale pour l’album de 2014 de Chikwata 263, Chauya.

Bien que Chikwata 263 ait été nommé groupe de mbira de l’année par la Mbira Society du Zimbabwe en 2012, certains membres de la petite communauté ne sont pas à l’aise avec le changement et l’évolution d’un instrument aussi sacré que celui défendu par Hector. Lors d’une conversation téléphonique un après-midi de la fin de l’année 2021, je l’ai entendu allumer une Everest Menthol, expirer profondément et exposer un vibrant manifeste progressiste sur la mbira. Il retrace le développement de l’architecture en pierre dans la région, de Mapungubwe, Great Zimbabwe et Danangombe aux ruines de Khami, décrivant le « développement constant » de leur conception. « Il en va de même pour la mbira », martèle-t-il, affichant sa connaissance intime de son évolution, depuis l’ancien instrument à lamelles de roseau jusqu’à la multitude de modèles en bois et en métal que l’on trouve aujourd’hui.

« Je pense qu’au moment de la colonisation, la culture africaine a été définie et figée et laissée dans un contexte où elle ne pouvait pas évoluer, explique-t-il. Une culture qui n’évolue pas est une culture morte. La colonisation a fait croire aux gens que les traditions et les pratiques n’évoluent pas vers quelque chose de nouveau, quelque chose de moderne. Cela a ralenti ce qui aurait pu être. Nous sommes dans cette ère maintenant, et il y a de l’électricité, il y a des machines, donc il n’y a aucune raison pour que la mbira doive cesser d’être jouée et fabriquée d’une manière différente. Le piano a commencé sous la forme d’un clavecin, il a évolué au fil du temps et aujourd’hui, il existe des claviers électriques. Pourquoi pas la mbira ? Pourquoi devrait-elle rester figée ? »

Ce sont ces convictions qui ont guidé la carrière musicale d’Hector. « Ce que j’ai toujours voulu faire, c’est rechercher quelque chose d’unique et de novateur dans la musique », dit-il. Ainsi, lorsque Tomás est arrivé à son open mic et qu’il a posé quelques accords punk simples aux accents afro, Hector était prêt à s’affranchir des normes et à essayer quelque chose de nouveau. Tomás était le guitariste qu’Hector attendait, et une amitié qui a changé sa vie est née.

Un retour au pays porté par l’optimisme

« Hector était très intéressé par ce que je faisais, dit Tomás. Très vite, j’ai appris qu’en plus d’être le gars qui organisait et dirigeait l’open mic, Hector était aussi un joueur de mbira, mais un joueur de mbira précisément intéressé à faire quelque chose de plus expérimental avec la mbira. » « Je suis toujours en train de le découvrir, explique Hector. C’est un instrument avec lequel on découvre constamment de nouvelles choses, même dans la première chanson que j’ai jouée. »

C’est ainsi qu’un soir pluvieux de novembre, le punk a rencontré la mbira lors d’une soirée de scène ouverte dans le centre-ville de Harare, Hector a rencontré Tomás, et quelque chose de vraiment nouveau s’est produit. Ce soir-là, Tomás n’était pas là par hasard. Il travaillait juste à côté, au Mannenberg, la salle voisine du Book Café, plus intimiste et plus branchée, aux murs bordeaux et à la lumière tamisée, avec des rideaux en velours, un comptoir en acajou et des coins sombres et enfumés.

Quelques semaines plus tôt, « Tom » (le surnom de Tomás) était rentré chez lui après treize ans passés à l’étranger – treize années au cours desquelles il a obtenu un diplôme de cinéma et a créé un groupe punk nommé Dhindindi avec sa sœur Amy à la batterie. Il avait retrouvé un Zimbabwe encore porté par l’optimisme du gouvernement d’unité nationale et le sentiment persistant que quelque chose de différent pourrait se produire, aussi naïf que cela puisse paraître, après les violences politiques de 2008.

Le Mannenberg avait besoin d’un manager et Tomás, qui avait organisé des soirées à Londres avec des artistes zimbabwéens de la diaspora, était le candidat idéal. « C’est le travail que j’ai choisi, qui m’a ramené chez moi », dit-il.

Les premiers mois de l’indépendance « ont été fiévreux »

La maison a une longue histoire, et l’archéologie du Book Café a été façonnée par la quête constante d’émancipation culturelle et de libération du Zimbabwe. Les racines de ce lieu sont profondes, elles remontent à une époque où Tomás n’était même pas encore né. À l’âge de 19 ans, à la fin des années 1970, Paul, le père de Tomás, a refusé de faire son service dans l’armée rhodésienne [NDLR : la Rhodésie est l’ancien nom du Zimbabwe, à l’époque où le pays était régi par un système d’apartheid], rejoint son frère aîné Jeremy dans la lutte en tant que membre de la ZAPU de Joshua Nkomo4 et est devenu un communiste engagé à vie. Tout en travaillant comme ramasseur de métaux et chauffeur à temps partiel pour Central Books, la librairie du parti communiste à Londres, il a produit et distribué The Zimbabwe Democrat, un journal militant gratuit, et entrepris un travail d’infiltration périlleux en tant que membre de l’unité de renseignement militaire de la ZIPRA [NDLR : la Zimbabwe People’s Revolutionary Army, l’aile militaire de la ZAPU].

Avec la fin de la guerre et l’avènement de l’indépendance [en 1980], il est rentré au Zimbabwe. « Le moment le plus glorieux de toute ma vie a été de recevoir un tout nouveau passeport de citoyen du Zimbabwe en 1980, après la lutte, m’a-t-il dit. J’ai porté ce passeport dans ma poche de chemise extérieure pendant des semaines. Les premiers mois ont été fiévreux. Nous nous élancions vers la liberté et nous embrassions toutes les sensations du nouveau Zimbabwe. » Auparavant, il avait épousé Pat Bolton, la fille des célèbres syndicalistes sud-africains James et Harriet Bolton, et Tomás est né de leur union en 1978.

De retour d’exil, Paul commence à jouer du saxophone dans un groupe, Solidarity Band, aux côtés de Washington Kavhai, Charles Viyazhi, Shakespeare Kangwena et Jackie Cahi. Washy et Shaky allaient former le célèbre groupe Bhundu Boys, mais ils ont commencé avec Solidarity Band. « Paul a rencontré les Bhundu Boys à Highfield au Club Hideout, comme beaucoup de groupes, a déclaré Cahi, le claviériste de Solidarity Band, dans une interview avec le journaliste Larry Kwirirayi en 2015. Nous voulions un groupe qui affirme quelque chose, d’où le nom de Solidarity Band. Mais bien sûr, il s’agissait avant tout de musique, il s’agissait de jouer pour différents publics. Et nous avons joué partout, dans tout le pays, des boîtes de nuit des petites villes, aux hôtels des bas quartiers, en passant par les complexes agricoles et miniers. Nous avions une voiture, une Commer, et nous roulions les week-ends, chargés de matériel, pour nous rendre à des concerts à Mutare, Bulawayo, Kariba. Il s’agissait aussi d’apprendre à se connaître. Nous étions juste des jeunes avec de grands rêves, de musique, d’unité, mais Paul avait toujours une vision plus ambitieuse et un autre agenda. Il a toujours été un grand rêveur, et cela n’a jamais changé. »

« Voilà ton capital de départ, ne le gaspillez pas »

Les membres du groupe ont vécu ensemble dans une maison à deux étages, spacieuse et délabrée, sur Harrow Avenue, dans la banlieue de Harare. Animés par l’esprit révolutionnaire de ces premières années du nouveau Zimbabwe, ils géraient le groupe et la maison comme une coopérative. Ils étaient très pauvres, mais ils étaient jeunes, libres et heureux. Tomás, tout petit, les a accompagné dans plusieurs voyages à travers le pays.

« Le groupe avait l’habitude de répéter à la maison, et la police venait souvent nous rendre visite, parce que les voisins se plaignaient, se souvient Pat. Mais ils étaient très gentils avec nous, les policiers. Je suppose qu’il y avait une certaine curiosité à avoir un groupe multiracial vivant ensemble dans leur quartier. Ils s’asseyaient souvent pour se laisser distraire par les répétitions du groupe, et fumaient parfois un peu de dagga5 avec nous. »

« Nous étions peut-être un peu naïfs, mais c’était une tentative très sincère de construire ce que nous espérions être une nouvelle société, dit-elle de leur vie à l’époque. Tout ce qu’il y avait dans la pièce où nous vivions, c’était un lit de rotin, un matelas, et pas grand-chose d’autre. J’ai juste accroché des morceaux de tissu pour faire des rideaux. Nous n’avions aucun mobilier de salon, mais nous avions une télévision en noir et blanc que nous louions à Radio Limited pour 1,50 dollar par mois.  » En regardant l’émission de télévision « Mukadota Family » à la télé, et en passant ses journées à jouer avec Chiratidzo, le fils d’un des autres membres du groupe, Tom a rapidement appris à parler le chiShona [NDLR : la langue shona].

Quelques années plus tard, après la dissolution de Solidarity Band, Paul et Pat ont fondé Grassroots Books, une librairie progressiste. « En juin 1982, un camarade plus âgé, Albert Ndindah, m’a remis une enveloppe marron, m’a raconté Paul. À l’intérieur, il y avait 4 000 dollars en liquide. Ndindah était un homme plaisant et charmant, mais il pouvait être grave quand la situation l’exigeait. D’un ton très sérieux, il m’a dit que cet argent avait été collecté par les camarades. “Voilà ton capital de départ pour la librairie. Ne le gaspillez pas”, a-t-il dit. Nous avions pour mission de créer une librairie progressiste qui remettrait en cause l’ordre ancien de la censure et de la propagande, et qui inculquerait une philosophie révolutionnaire de “liberté d’expression” qui avait été niée par les autorités coloniales. »

En première ligne contre l’apartheid

La librairie entretenait des liens étroits et actifs avec le mouvement de libération de l’Afrique du Sud et est devenue célèbre dans la région pour son fonds de littérature anti-apartheid. De nombreux Sud-Africains traversaient la frontière pour se procurer chez Grassroots des livres interdits, et les ramener clandestinement en Afrique du Sud.

À la fin des années 1980, la guerre de l’Afrique du Sud contre les « Front Line states »6 s’invite dans la petite librairie. À 8 h 30 le 13 octobre 1987, une énorme déflagration secoue le calme d’un petit matin de Harare. C’est une voiture piégée qui visait Jeremy Brickhill, le frère aîné de Paul - un vétéran de la lutte de libération du Zimbabwe qui avait servi sous les ordres de Dumiso Dabengwa dans la ZIPRA, et qui avait poursuivi son travail de militant anti-apartheid après l’indépendance. Un véhicule équipé d’explosifs était garé à côté de la voiture de Jeremy qui s’était arrêté prendre un café avec sa femme Joan dans une boulangerie du centre commercial Avondale. Le véhicule a explosé alors qu’ils retournaient à leur voiture.

À des kilomètres de la librairie, Pat a entendu le bruit sourd de la bombe quelques minutes après être arrivée au travail. Jean, la mère de Paul et Jeremy, a elle aussi entendu l’explosion depuis sa maison à Avondale. Intuitivement, elle a su, comme seule une mère en est capable, que Jeremy avait été attaqué, et elle a immédiatement téléphoné à Pat. Paul s’est rendu directement à l’hôpital. Miraculeusement, Jeremy a survécu malgré d’horribles blessures. Sa femme Joan a également été blessée, et tous deux portent encore aujourd’hui les cicatrices de cet épisode.

Il s’est avéré par la suite que les hommes responsables de l’attaque - une équipe hétéroclite d’agents doubles et de voyous recrutés par le redoutable Civil Cooperation Bureau du régime sud-africain7 - avaient surveillé et planifié l’attaque de la librairie, mais qu’ils avaient été incapables de distinguer les deux frères, Jeremy et Paul.

Hélas, l’engagement de Grassroots Books en faveur de la liberté d’expression et de l’adhésion aux principes progressistes allait également donner lieu à des cas de persécution de la part des autorités zimbabwéennes au fil des ans.

La légende de Louis Armstrong

Quinze ans après sa fondation, Grassroots Books est devenu le Book Café. Selon les mots de Paul, « le Book Café a été inspiré par une idée simple. Nous avons commencé à réaliser qu’en termes d’émancipation culturelle et dans une perspective afro-centrée, une immense quantité de témoignages culturels populaires était contenue dans la musique, la poésie vivante, le théâtre, les contes, la comédie, les débats publics et autres arts de la scène éphémères. Les livres publiés n’étaient en réalité qu’une partie de la littérature nationale. »

C’est cette enfance qui a marqué le reste de la vie de Tomás, et ces idéaux qui l’ont guidé vers le projet qu’est devenu Chikwata 263, un concept musical qui résonnait avec de curieux échos de Solidarity Band, avec son mélange de styles, sa philosophie collective liée à la classe ouvrière, et ses tournées souvent chaotiques dans les coins les plus reculés du pays.

Hector Mugani et Tomás Brickhill.
© Liam Brickhill

Au milieu des années 1990, Paul et le célèbre guitariste de jazz David Ndoro créent Luck Street Blues, un groupe de soul et de blues. Au cours des dix années suivantes, le groupe a donné plus de mille concerts dans tout le pays. Tomás a rejoint Luck Street Blues en tant que chanteur alors qu’il était encore au lycée, reprenant des chansons de James Brown, Wilson Pickett et Louis Armstrong (dont la tournée de 1960 en Rhodésie du Sud avait été gérée par le grand-père de Tomás, Roger Brickhill. La légende familiale veut que « Satchmo » [NDLR : l’un des surnoms de Louis Armstrong] ait pris sur ses genoux le petit Paul, âgé de deux ans, alors qu’il rendait visite à la famille de Roger pendant la tournée).

« Luck Street Blues a rencontré un succès fou, dit Tomás. C’était presque comme un travail à temps plein. Il nous arrivait souvent de jouer quatre soirs par semaine, puis de répéter le lundi soir, ce qui nous faisait cinq soirs par semaine, en plus de nos études. »

Malgré tout, Tomás a réussi à obtenir son baccalauréat et, comme beaucoup de ses camarades, il a quitté le Zimbabwe pour aller étudier à l’étranger à la fin des années 1990. Le Book Café, en son absence, organise plus de 600 événements culturels et spectacles par an. En 2000, le Book Café ouvre le Mannenberg Jazz Club, juste à côté, avec trois célèbres concerts du pianiste sud-africain Abdullah Ibrahim.

« Une façon de boucler la boucle »

Les deux lieux étaient une tribune pour la liberté d’expression dans son acception la plus large, englobant à la fois l’art et les idées, ce qui a inévitablement entraîné des frictions avec les autorités de plus en plus répressives du Zimbabwe. La blague qui court au sein de la communauté des artistes du Book Café est qu’au Zimbabwe, la liberté d’expression existe, mais pas la liberté après l’expression. Néanmoins, en 2011, l’année où le Chikwata 263 a atteint son apogée, les deux lieux organisaient plus de 900 événements et ateliers par an.

Cette même année 2011, Hector et Tomás ont emménagé ensemble dans une petite maison délabrée de la modeste banlieue d’Avondale, qui était à deux doigts d’être considérée comme un squat. Tomás se souvient : « Nous avons été cambriolés la toute première nuit où nous avons emménagé. » À cette époque, il n’y avait pas de clé pour la porte d’entrée. L’endroit a rapidement été surnommé « Chikwata House » par leur entourage.

« Nous travaillions ensemble et vivions ensemble, dit Hector. Nous avions donc une meilleure compréhension l’un de l’autre. Avec la musique et un groupe, il s’agit de comprendre les autres ». « Nous avions tellement de conversations sur la musique et la mbira à cette époque, enchaîne Tomás. Nous vivions une existence heureuse. Hector et moi avions cette connexion immédiate, à la fois en termes de musique que nous écoutions et qui nous intéressait, et que nous avions envie de jouer, mais aussi en ce qui concerne la théorie et l’histoire de la musique. Pour nous, reprendre le punk et l’associer au son original de la mbira nous a semblé une façon de boucler la boucle. »

Chikwata 263 a commencé à donner régulièrement des concerts, et bien qu’ils aient eu un succès immédiat au Book Café, où le public a été rapidement séduit par leur programme éclectique et provocateur, l’accueil a été un peu plus mitigé ailleurs. Malgré cela, ils ont souvent constaté que leur son pouvait convaincre des spectateurs perplexes, même si la première réaction était souvent confuse.

« Qu’est-ce qu’ils foutent ces mecs ? »

Lors d’un concert donné dans les ruelles de Chitungwiza, un township de plus d’un demi-million d’habitants, Tomás se souvient que pendant les balances, « les gens étaient presque hostiles. Certains ont déplacé leurs chaises pour venir nous voir, mais ils ne faisaient que nous regarder. Ils se disaient : “Mais qu’est-ce que c’est que ça ? On n’a jamais vu un truc pareil dans notre bar, c’est dingue. On ne peut pas rentrer chez nous, ça pourrait ne jamais se reproduire. Qu’est-ce qu’ils foutent ces mecs ?” » Lors d’un autre concert à Mbare, la foule a chahuté le groupe pendant les premières chansons, et leur a même jeté des canettes de bière.

Pourtant, au cours de ces deux concerts, Chikwata 263 a réussi à retourner la foule initialement hostile. À Chitungwiza, c’est leur interprétation punk de chansons traditionnelles qui a brisé la glace. À Mbare, le groupe s’est aperçu qu’il n’était chahuté qu’entre les chansons, alors il a joué tout le concert sans aucune interruption. « Ensuite, ils n’ont pas arrêté de danser, ils s’amusaient et tout, se souvient Hector. Après le set, ils en voulaient encore ! Nous changions l’état d’esprit des gens du début à la fin du spectacle. »

L’originalité brute de leur son a rapidement attiré sur Chikwata 263 l’attention d’un membre vénéré de la scène musicale zimbabwéenne. Le guitariste Andy Brown, en plus de jouer avec le groupe à quelques occasions avant sa mort en 2012, a dispensé des conseils vitaux aux jeunes punks.

« Il était un grand fan de Chikwata, avant qu’il ne rejoigne brièvement le groupe, me dit Tomás. J’aurais aimé que nous fassions plus de choses avec lui, mais ça n’a pas été le cas. Je me souviens qu’au tout début, nous avons donné un concert, et il était là. C’était un de ces concerts difficiles, le public ne nous suivait pas. Mais Andy a dit : “Super concert !” On ne pensait pas qu’on était si bons. Et il a dit : “Non, vous ne comprenez pas. Jouer pour dix mille personnes, c’est facile. Jouer pour dix personnes, c’est plus difficile. Parce que leur énergie n’est pas là, vous devez tout apporter de votre côté”. Je n’ai jamais oublié cela. »

« Chikwata est guidé par le public, confirme Ray. S’il y a un public difficile, c’est là que Chikwata devient super actif, tu vois ».

Un « lapin » et un concert fondateur

Chikwata 263 a rapidement affiné sa musique et sa présence sur scène, et il n’a pas fallu longtemps pour qu’ils soient prêts à jouer sur de plus grandes scènes. Hector décrit la genèse du groupe en trois étapes simples : « La naissance du groupe a été l’open mic du Book Café. Ensuite, il y a eu la question du nom. Nous devions trouver un nom qui soit assez inclusif. Nous avons pensé à Chikwata 263, qui signifie « groupe du Zimbabwe » ou « équipe du Zimbabwe » [NDLR : 263 est l’indicatif téléphonique du Zimbabwe]. Tout était simplement ancré dans le son. Mbira, punk, rock, reggae. Puis il y a eu le lancement du groupe, et ça s’est passé à Chimanimani. »

Le festival des arts de Chimanimani est un immense festival gratuit de culture en plein air qui a pour cadre la ville natale d’Hector. De nombreux habitants des villages de montagne environnants font le voyage - parfois pendant plusieurs jours - pour y participer. Des milliers de personnes y assistent, transformant la place du village en une masse bruyante et poussiéreuse de corps dansants, de stands de nourriture, de fumée de cigarettes et de scud (bière traditionnelle) renversée. Grâce aux relations d’Hector dans sa ville natale, et à la réputation qu’ils avaient vite acquise à Harare, Chikwata 263 a été programmé pour jouer sur la scène centrale en août 2011.

Personnalité quelque peu imprévisible du groupe, le bassiste Shi’loh Binyamin Shimon a décidé à ce moment-là de quitter Chikwata 263. « C’était notre premier grand concert, et il nous a posé un lapin », raconte Hector. Sans bassiste la veille du festival, le batteur Blessing Chimanga, en désespoir de cause, appelle un vieil ami. « Je suis pote avec Blessing depuis longtemps, explique Ray. Un jour, Blessing m’a téléphoné et m’a dit : “Shi’loh ne peut pas venir au concert, peux-tu venir à Chimanimani avec nous ?” Ensuite, je me suis retrouvé dans le bus, et il a essayé de me faire écouter des trucs. Mais il n’y avait pas de musique enregistrée de Chikwata, donc c’était difficile. Mais j’y suis arrivé, le concert était génial et c’est comme ça que j’ai rejoint le groupe. »

« Shi’loh était vraiment le plus fou du groupe », dit Hector. Les autres membres du groupe ont décidé entre eux, avant de monter sur scène à Chimanimani, qu’ils devraient augmenter leur propre niveau d’énergie pour compenser son absence. « Ray a pensé que c’était l’humeur habituelle du groupe, et c’est presque devenu un concours de folie sur scène. La folie a vraiment pris le dessus, dans les montagnes. C’était la naissance du numéro 263 de Chikwata. Le son, l’image, tout ne faisait plus qu’un. Pour beaucoup de gens, c’était la première fois qu’ils nous voyaient. C’était un moment déterminant pour le groupe. C’est ce concert qui nous a construit. »

« Chikwata, c’est juste être libre et s’exprimer »

Avec l’arrivée de Ray, Chikwata 263 a pris la forme qui allait définir leur voyage musical, avec la guitare de Tomás et la mbira d’Hector rejointes par la batterie de Blessing, formé au jazz, et le génie créatif multi-instrumental et multidimensionnel de Ray. « Le style de composition était désormais basé sur la libre expression, explique Hector. Et même maintenant, il est basé sur l’expression, plutôt que sur une structure établie ».

« Chikwata, c’est juste être libre et s’exprimer, acquiesce Ray. Chaque concert est différent. Nous n’avons jamais joué deux fois le même set. Nous avons seulement la structure d’une chanson en répétition, mais le feeling vient sur scène et c’est très spontané. Nous puisons de l’énergie les uns des autres et tout ce qui se passe survient sur le moment. Ce n’est pas planifié. »

L’énergie explosive et anarchique de Chikwata 263 ne peut être ni capturée ni retenue : c’est impossible. Ils ont joué des concerts qui ont dégénéré en désordre total, et qui sont restés gravés dans la psyché de tous ceux qui en ont été témoins, notamment cette performance légendaire dont on parle encore : il s’agissait d’un concert de lancement d’une nouvelle édition du festival Chimanimani, au Londoner’s, une taverne de la banlieue de Harare un peu malfamée mais très populaire. Chikwata 263 devait jouer, se souvient Tomás, « sur la petite scène latérale où se trouvaient les strip-teaseuses le jeudi soir. Ce n’était pas un jeudi soir ». Le groupe était censé jouer à minuit, mais le spectacle a pris du retard et il n’a commencé que deux heures plus tard, et deux bouteilles de cognac Viceroy (l’une achetée, l’autre offerte par un responsable de l’événement qui s’est excusé) étaient tombées dans les mains de Tomás et Hector.

« Inutile de dire qu’au moment où nous sommes montés sur scène, nous étions vraiment dans l’ambiance, se souvient Tomás. Peut-être un peu trop pour jouer, mais nous sommes montés sur scène. C’était une soirée chaotique et folle. Je me souviens très bien des cris aigus de Colin (Ratisai, célèbre styliste zimbabwéen et bon ami du groupe) alors qu’il était projeté dans les airs, surfant sur la foule. Hector a plongé dans la foule en jouant de la mbira. Ray est le seul à ne pas avoir bu, mais il est monté sur le haut d’une colonne de baffle, pour y jouer son solo de basse, et il n’a pas remarqué le ventilateur au plafond, qui a attrapé le haut de sa basse, et il a failli tomber du mur de baffle, alors tout le monde a pensé que Ray était saoul lui aussi. Cela s’est transformé en un de ces spectacles légendaires que les fans de Chikwata nous ont souvent rappelé au fil des ans. »

Un groupe tellement punk

Il est de coutume qu’Hector et Tomás emportent une bouteille de Viceroy sur scène, et on les a souvent retrouvés, après un concert, recroquevillés dans un coin. Blessing et Ray, quant à eux, sont tous deux des chrétiens fervents et abstinents, ce qui était peut-être un contrepoids nécessaire aux instincts « bon vivants » de Tomás et Hector, bien qu’ils ne soient pas moins extravertis sur scène.

Ensemble, ils dégageaient une énergie contagieuse, et nombre de leurs spectateurs se sont volontiers laissés embarquer, dansant main dans la main dans le délire carnavalesque. Lors d’un festival de la bière à Harare, dans les premières années du groupe, Chikwata 263 est monté sur scène habillé en ouvrier, avec des combinaisons bleues, des casques de chantier et des bavettes réfléchissantes. Cette entrée sur scène a provoqué une mini révolution à l’extérieur du festival, avec des centaines de jeunes sans billet qui ont franchi la barrière et envahi les lieux.

« J’ai commencé à jouer l’intro de Chikwata Chauya, et quand les autres gars sont arrivés, les gens ont ressenti cette énergie et tout le reste, raconte Hector. Les gens ont fait tomber les barricades et se sont précipités sur la scène. » « Environ 300 personnes se sont immédiatement retrouvées sur la scène, ajoute Tomás, et tout à coup, la foule devant laquelle nous jouions a doublé de taille. »

Ils vous lanceraient des regards interrogateurs et vous insulteraient si vous leur disiez cela, mais il est clair qu’il y a des sensibilités que l’on pourrait qualifier de dadaïstes inhérentes à ce groupe - un lien ombilical avec ce qui rend l’éthique punk si subversive partout dans le monde. De nombreux concerts de Chikwata se sont terminés avec Tomás arrachant les cordes de sa guitare dans une cacophonie de larsen et de bruit, et avec Hector fracassant ses mbiras. Chikwata 263 se glissent dans votre oreille avec un grognement de street punk pour déclarer qu’ils sont contre tout ce qui diminue / l’impulsion aveugle de l’individu.

Quelles sont les règles, et comment les transgresser ?

Les concerts de Chikwata 263 ont révélé un art fondé sur le rejet de la raison et de la logique, et sur l’acceptation du non-sens comme une autre voie vers la vérité. Un refus de tout compromis sur la liberté d’expression. Une force anarchique issue des marges déviantes de la société zimbabwéenne, qui pousse une culture à se réinventer. Embrassant les contradictions et la folie, ils ont également puisé leur humour dans l’absurde et ne se sont jamais pris trop au sérieux. Ils ont donné vie à l’idée dissidente d’un punk étant comme, tout à la fois quelque chose d’importé et quelque chose d’ancré localement. Un nouvel archétype du fripon dans l’imagination créative zimbabwéenne, osant demander : qu’est-ce qui compte en tant que musique zimbabwéenne ? L’art zimbabwéen ? La musique mbira ? La musique punk ? La tradition ? Qu’est-ce qui compte ? Quelles sont les règles, et comment les transgresser ?

Alors qu’ils se façonnaient un nom et une réputation en reprenant des chansons des Bhundu Boys, de Bill Withers, de Wilson Pickett, de Bob Marley et de Britney Spears, les membres de Chikwata 263 se sont également mis à écrire leurs propres compositions, et leurs sets ont commencé à tourner. Ils s’inspirent alors de la ville et de la vie qui les entoure, et l’une des premières chansons que Ray a écrites s’appelle Bhutsu, une chanson qui parle d’une chaussure qui a perdu son talon : un symbole puissant de la pauvreté, et un symbole omniprésent du vécu des Zimbabwéens en dehors des minuscules enclaves de l’élite. La chanson a connu un succès immédiat auprès des foules du centre-ville et des townships.

Quelques mois après leur concert à Chimanimani, Chikwata 263 a joué dans un autre grand événement, le Zimbabwe Youth Festival. « Dès la première chanson, quand nous sommes montés sur scène à ce festival de la jeunesse, cette foule de jeunes s’est déchaînée, se souvient Tomás. On jouait Bhutsu, on se balançait et on sautait partout, et il y avait ce gamin à un mètre de moi, juste devant la scène. Même maintenant, je peux encore le voir en face de moi. Il me montrait sa chaussure. Il sautait de partout et il avait enlevé sa chaussure pour me la montrer, genre “regarde mec, c’est la chaussure sur laquelle tu chantes”, et il était heureux et joyeux qu’un groupe ait écrit une chanson sur sa vie et la chante là, maintenant. C’était comme une passion brute et de l’excitation et j’ai vraiment senti que, putain, nous sommes le groupe qui raconte l’histoire. L’histoire de ce qu’est la vraie vie. »

Un emblème d’ouverture

Les amours, les espoirs et les soucis quotidiens des Zimbabwéens ordinaires ont inspiré de nombreuses autres chansons, comme la polémique Bata Mwana, qui exprime un cri de déception face aux échecs des dirigeants de la génération précédente, ou l’hymne prolétarien Zuva Radoka.

Il y a aussi Chenjerai, qui utilise l’image d’un crocodile submergé, clairement chargé de symboles dans le contexte zimbabwéen, pour un résultat brillant et prémonitoire, le cri de ralliement unificateur de Hope and Optimism, et Sokwanele, une berceuse au chevet du rêve post-colonial. Mhondoro est à bien des égards l’hymne spirituel du groupe, une réfraction punk d’une chanson traditionnelle mbira, avec un refrain en écho direct à la chanson chantée par Paul dans Solidarity Band au tout début de l’indépendance de ce pays, en 1980, lorsque nous étions tous à l’orée du nirvana, donnant vie au rêve : hama ngatibatanei !

Hector et Tomás sont au cœur de l’écriture des chansons du groupe. « Tout est centré sur Tomás et Hector parce que ces deux-là, la guitare et la mbira, sont la force motrice, explique Ray, qui a lui-même apporté une contribution non négligeable à l’œuvre du groupe. Je savais qu’Hector jouait des chansons traditionnelles et que Tom jouait des accords puissants, mais la combinaison de la façon dont ils ont choisi de marier les deux, ça m’a époustouflé ».

« Chikwata peut jouer avec n’importe quel batteur, mais on ne peut pas avoir un autre Tom, on ne peut pas avoir un autre Hector, parce que ce sont eux qui tiennent le groupe et le son. Si Blessing et moi n’étions pas disponibles, le concert sonnerait toujours comme un concert de Chikwata. Si Hector n’est pas disponible, nous ne faisons pas de concert. Si Tomás n’est pas disponible, nous ne faisons pas de concert. Parce que sans eux, il n’y a pas de Chikwata, tu vois ? »

La camaraderie, la fraternité et l’amour entre Tomás et Hector ont fait de Chikwata 263 ce qu’il est. En tant que concept, Chikwata a été un emblème d’ouverture. Ils ont accueilli avec eux sur scène un large éventail d’artistes. Asmund Prytz, le guitariste du groupe punk norvégien Nullskattesnylterne, a joué avec Chikwata 263 pendant un an, et la liste des musiciens qui ont partagé la scène avec eux comprend des personnalités comme Andy Brown, Chiwoniso Maraire, Hope Masike, Paul Brickhill, Sylent Nqo, Othnell Mangoma, Amy Brickhill, les frères Mukarati, Tafadzwa Marova, Dudu Manhenga, Freedom Manatsa, Naphtali Chivandikwa, Leo Bescotti, Max Covini, et bien d’autres.

L’oiseau de passage

Humpfrey « Mboks » Domboka, compositeur et producteur de talent, est devenu un élément essentiel du groupe en participant à la production de leur premier album, Chauya. Humpfrey était plus qu’un simple producteur, il faisait partie du groupe et était un ami proche. Il a joué lors de plusieurs concerts extraordinaires, à la basse, à la guitare et à la batterie, y compris lors d’une soirée mémorable au cours de laquelle le groupe s’est produit dans une œuvre d’art créée par l’artiste angolais Yonamine. Humpfrey, jouant d’un pad de percussion électronique, a poussé le son du groupe au-delà du simple mbira-punk vers ce qu’on pourrait appeler la mbira-industrielle, ou la mbira-noise music, avec un style expérimental et audacieux.

Alors même que le groupe étendait sa musique à de nouveaux horizons et continuait à se faire de nouveaux amis, Chikwata 263 personnifiait le meilleur de ce que le Book Café a représenté pendant toutes ces années : un vaisseau d’émancipation et de créativité, et un point de rencontre des cultures. À la fin de l’année 2011, le Book Café a surmonté l’expulsion de ses locaux emblématiques de l’avenue Fife (il a trouvé un nouveau local, tout près, sur l’avenue Samora Machel). Nous marchions tous ensemble vers un avenir courageux, semblait-il, au bord du rêve. Mais la vie n’est pas un rêve.

Chiwoniso Maraire est décédé le 24 juillet 2013, à l’âge de 37 ans seulement. Quelques semaines plus tard, Chikwata 263 a joué un spectacle émouvant au festival des arts de Chimanimani, sous le vent de la grande chaîne de montagnes qui s’étend le long de la frontière orientale du Zimbabwe. Sur le chemin du retour du festival, nous nous sommes arrêtés sur sa tombe, et alors que nous étions debout dans une introspection silencieuse, Colin a chanté une de ses chansons, Usacheme, des tonalités fraîches d’eau de source dans sa voix, au milieu de toute cette chaleur et de toute cette poussière. Nous étions tous là, debout, quand soudain, très fort et très insistant, un oiseau de passage a chanté depuis l’arbre au-dessus de nous.

Exactement un an plus tard, à la mi-2014, on a diagnostiqué à Paul Brickhill une forme extrêmement rare et très agressive de cancer. À l’hôpital, il nous a parlé d’un rêve qu’il avait fait. Il a dit que Chiwoniso lui avait rendu visite dans son rêve, et lui avait dit : « N’aie pas peur. Il y a quelque chose que je veux te montrer. » Des mois plus tard, j’étais avec lui dans ses derniers instants. La fenêtre était ouverte dans la chaleur accablante d’un jour d’octobre. À cet instant, j’ai entendu un chant d’oiseau, fort et insistant, venant de l’arbre à l’extérieur.

La fin d’une histoire...

« C’est peut-être étrange à dire, mais c’est vrai, je me sens béni, à bien des égards, écrivait Paul juste avant de mourir. Cette vie extraordinaire et riche, une vie africaine, tant de personnes merveilleuses et aimées, tant d’événements, ma vie débordante de bonté, d’amour, de beauté, de musique, de livres, de gens - toutes sortes de merveilles - et la majestueuse Afrique. Aluta continua ! Luttes africaines, émancipation ! J’ai la chance d’avoir été dans des circonstances où je pouvais faire quelque chose. Soit tout est un miracle, soit rien ne l’est, pour paraphraser Albert Einstein. C’est à nous de choisir. Pour moi, tout ce qui s’est passé dans ma vie m’apparaît comme une sorte de miracle, et rien de plus que le cher Book Café, ses artistes et sa vie ! »

Le Book Café était un miracle, et Chikwata 263 était à bien des égards son phare, sa lumière éclatante. Entendre le groupe en pleine action, c’était comme tomber sur un lys de flamme poussant dans un champ de blé (en état d’ébriété). C’était un groupe d’une époque, d’un lieu, singulier, humain, connecté. C’est Hector qui le dit le mieux : « À un certain point maintenant, les gens fabriquent un certain type de mbira, et la musique est jouée avec certaines histoires et énergies spirituelles stockées dans cette musique. Les chansons ont une histoire ancrée en elles pour un peuple donné à un moment donné. » Il en va de même pour Chikwata 263.

Le Book Café, tel qu’il était, est mort avec Paul, englouti dans le maelström de l’effondrement lent du Zimbabwe. Et Chikwata 263 a également changé, comme toutes les choses le font et le doivent. Blessing a quitté le groupe en 2015 pour poursuivre une carrière solo réussie, se délectant de son nouveau rôle de leader. En 2016, Ray a déménagé en Namibie pour poursuivre ses études de musique. Il continue de bâtir sa réputation de formidable talent créatif. Au moment où la pandémie a frappé, début 2020, il effectuait une résidence au Battersea Arts Centre à Londres. Hector s’est marié, a eu une magnifique petite fille, et est retourné vivre à Chimanimani pendant le confinement. Au milieu de l’année 2021, il a participé à un documentaire d’Al Jazeera qui explorait ses deux passions : l’agriculture et la musique. Tomás a surmonté les coupures de courant, un micro-budget, les émeutes et la fin de l’ère Mugabe pour tourner son premier long métrage, Cook Off, en 2017. Ce fut le premier film zimbabwéen à être diffusé sur Netflix.

... le début d’une autre

Chikwata 263 est de retour avec une série de spectacles de retrouvailles à Harare en décembre 2021 et janvier 2022. Ray est de retour de Namibie. Ils ont un nouveau batteur extraordinairement talentueux, Prince Madhiwali Dzuwa, qui s’intègre parfaitement au groupe. L’héritage du Book Café se perpétue dans ce petit groupe de mbira punk du Zimbabwe. Le rêve n’est pas terminé. La lutte non plus. L’histoire de Chikwata 263 n’est pas terminée. Quoi qu’elle devienne, elle ne sera pas ce qu’elle était. Ce sera quelque chose de nouveau. Il y a toujours quelque chose de nouveau à trouver dans la mbira.

Comme le ciel d’été à Harare, la vie ne cesse de changer et tout est toujours en mouvement. Nous restons avec des fragments et des souvenirs, essayant de comprendre ce que tout cela signifie. Que faire de tous ces moments, de toute cette peine, de tout cet amour ?

C’est la veille du Nouvel An 2011 et je suis assis à une table du Mannenberg, buvant une bière fraîche du Zambèze et fumant des Newbury Extra Milds. Il ne reste que quelques heures avant minuit. Il ne reste que quelques heures dans la décennie d’existence de ce lieu, l’avis d’expulsion est signifié, et nous organisons donc un dernier concert, et Chikwata 263 fait la première partie de Victor Kunonga.

Les sets de Kunonga sont un exercice d’intensité à combustion lente, les doux mouvements de ses premières salves s’élevant jusqu’à un torrent allant crescendo avant que son groupe n’atteigne son dernier morceau épiphanique. Ce soir, pour marquer l’occasion, il appelle les garçons de Chikwata sur la scène pour son final, et il y a une dissolution ultime de toute distance entre la scène et le sol, entre le musicien et le public, alors que tous deviennent un, et tous chantent ensemble ici une dernière fois, ici dans ce lieu : « Zuva radoka ! Zuva radoka ! » (le soleil se couche !)

C’est comme ça qu’on dit au revoir

Le Mannenberg offre un espace pour une telle magie nocturne cérémonielle, une énergie contenue et amplifiée, un lieu pour parler intérieurement à des voix anciennes, comme les grottes profondes où des ancêtres antédiluviens ont peint à la main la vie sacrée sur les murs à la lumière chatoyante des bougies de suif. Nous sommes ici pour dire au revoir, pour présenter nos hommages.

Ce sentiment de dénouement persiste longtemps après que la musique se soit arrêtée. Les gens sortent lentement, emportant des rires éclatants dans une nuit indigo, mais un petit groupe reste à l’intérieur de la salle, traversant les heures invisibles de la nuit profonde avec de la bière, des cigarettes et des conversations farfelues. À l’aube, il n’en reste plus que trois. Je suis Hector et Tom jusqu’à la sortie. Nous sortons en titubant de l’obscurité sans fenêtre du Mannenberg et nous nous retrouvons dans la lumière cinglante de l’aube, et Tomás se retourne et ferme la porte d’entrée, une dernière fois, et c’est tout. C’est la fin du Mannenberg.

Ou plutôt, pas tout à fait.

Dehors, seule sur le parking du toit, la Mazda 323 rouge de Tom, un vieux truc qui sent le chien mouillé et qui amplifie chaque nid de poule avec sa suspension défectueuse. Mais en ce matin frais et clair, elle brille d’un rouge révolutionnaire contre le soleil naissant, et son moteur grogne comme un calao terrestre, et Hector dit non, il ne montera pas dans la voiture, mais il la chevauchera comme un étalon, à cheval sur la porte du passager, une main agrippée à l’intérieur de la voiture et l’autre tenant sa mbira vers la lumière du matin craquelée par le soleil, tandis que Tomás relâche l’embrayage et fait trois tours de roue sur le parking vide, un adieu aspergé de poussière et de gravier pour marquer ce point dans un cycle sans fin, une interprétation en rêve de la baignade d’un cheval rouge, en écoutant Bad Brains et saturés de brandy Viceroy alors que nous nous dirigeons vers le jour, acolytes de la fraternité éternelle.

C’est ainsi que l’on affronte une fin. C’est comme ça qu’on dit au revoir. Avec courage. Avec de l’espoir. Avec optimisme. Chikwata 263 a toujours su comment conclure un spectacle.

Hama ngatibatanei Frères, unissons-nous »8), pour toujours, pour toujours.

1De la famille des instruments idiophones à pincement. Le principe est la mise en vibration de lamelles métalliques ou de bambou, fixées sur une planchette de bois de manière à ce qu’on puisse les faire vibrer avec les pouces. Suivant les pays, le mbira peut être appelé kalimba, budongo, mangambeu, marímbula, etc.

2Le mukwa est un type d’arbre, également connu sous le nom de Mubvamaropa, Mukambira, Bloodwood (en anglais) ou, scientifiquement parlant, Pterocarpus angolensis. Le terme « mukwa » désigne également le bois que l’on obtient de cet arbre : un bois dur à partir duquel l’instrument mbira est généralement fabriqué.

3Ramones est un groupe états-unien de punk rock formé en 1974 et dissous en 1996

4Le Zimbabwe African People’s Union, ou Union du peuple africain du Zimbabwe en français, est un parti politique zimbabwéen marxiste-léniniste fondé en 1960 et interdit en 1962.

5La fleur de dagga peut se fumer. Ses effets sont comparables à ceux du cannabis.

6Il s’agissait d’une coalition constituée de l’Angola, du Botswana, du Lesotho, du Mozambique, de la Tanzanie, de la Zambie et du Zimbabwe, tous engagés à mettre fin à l’apartheid en Afrique du Sud.

7Il s’agissait d’une unité secrète de contre-insurrection, dont la mission était de lutter contre les mouvements anti-apartheid. Créé en 1986, le CCD était sous l’autorité du ministre de la Défense. Il a commis de nombreux assassinats.

8Refrain de la chanson Mhondoro.