« Le mythe de Berlin a fini par s’imposer comme une forme de vérité absolue »

Entretien · Sur la base de ses travaux de thèse, l’historienne Caroline Roussy revient, dans un essai publié chez Riveneuve, sur la légende tenace selon laquelle les frontières africaines auraient été tracées à Berlin en 1885, tout en analysant le rôle et la perception de ces frontières aujourd’hui.

Vue satellitaire du Sénégal et de la Gambie.
© DR

Directrice de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris, Paris) et historienne de l’Afrique contemporaine, Caroline Roussy a consacré son doctorat à « la construction de la frontière sénégalo-gambienne » entre 1850 et 1989. En juin 2026, elle a publié La Mauvaise Réputation. Essai sur les frontières africaines, aux éditions Riveneuve, dans la collection « Pépites jaunes », dirigée par l’essayiste sénégalais Souleymane Gassama dit Elgas, qui vise à tordre un certain nombre d’idées reçues sur le continent africain.

Dans cet ouvrage, Caroline Roussy conteste « le mythe historique », et très tenace, selon lequel les frontières africaines auraient été tracées lors de la conférence de Berlin en 1885. Son essai propose une « autre lecture de la manière dont ces frontières se sont construites », mais il s’attache aussi à raconter comment celles-ci « ont été appropriées et vécues par les populations avant, pendant et après la colonisation ». Il interroge également leur rôle dans les crises contemporaines ainsi que dans les défis sécuritaires auxquels le continent est confronté.

« Une théorie du ruissellement avant l’heure »

Ahmat Adoum Gadi : Vous écrivez que « la mauvaise réputation s’attache à battre en brèche les mythes accolés aux frontières africaines ». Le fait que les frontières africaines aient été tracées à Berlin relève-t-il d’un mythe ?

Caroline Roussy : Oui, cela fait partie des mythes historiques. Mais il est très difficile de déconstruire un mythe. À Lomé, en 2012, lors d’une réunion d’historiens, Pierre Boilley [historien spécialiste de l’Afrique subsaharienne contemporaine et du Sahara, NDLR] lance : « Bon, on s’engueule tout de suite : les frontières n’ont pas été tracées à Berlin. » Immédiatement, un collègue courroucé quitte la salle. Je comprends la force de ce mythe, la charge émotionnelle, la douleur qu’il porte.

Je ne suis absolument pas pionnière dans la déconstruction du mythe de Berlin. Je m’inscris, au contraire, dans une longue tradition de recherche. Dès 1974, des historiens comme Henri Brunschwig, puis d’autres chercheurs, comme Simon Katzenellenbogen, qui a publié en 1996 un article au titre évocateur  It Didn’t Happen at Berlin ! »1, « Cela ne s’est pas passé à Berlin ! », NDLR], montrent que les frontières africaines n’ont pas été tracées à Berlin. Depuis plusieurs décennies, un certain nombre d’historiens s’efforcent de déconstruire ce récit. Mais à force d’être ressassé dans les manuels scolaires et répété à satiété, le mythe de Berlin a fini par s’imposer comme une forme de vérité absolue.

Caroline Roussy
Caroline Roussy
© DR

Les travaux consacrés à la conférence de Berlin sont avant tout des ouvrages universitaires, dont la vulgarisation auprès du grand public reste difficile, voire limitée. Je remarque également que les chercheurs qui remettent en question le mythe de Berlin, comme Camille Lefebvre [historienne et directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique, NDLR], interviennent dans des émissions sur France Culture ou RFI. Mais malgré l’importance de ces travaux, leur diffusion reste limitée et transpire encore peu dans le débat public.

Cependant, on ne peut pas ignorer la violence symbolique de la conférence de Berlin. C’est la première conférence internationale consacrée au continent africain. Et elle se tient sans la présence des Africains. De plus, lorsque le chancelier [allemand] Otto von Bismarck inaugure les travaux, il explique d’un ton assez juridique que, si le principal sujet est la libre circulation dans le bassin du fleuve Congo, c’est aussi pour le bénéfice des populations. C’est-à-dire que le développement du commerce profitera à tous. Bref, une théorie du ruissellement avant l’heure.

La caricature « a gagné sur les archives »

D’emblée, les populations africaines sont objectivées, alors même qu’elles n’ont rien demandé. On parle de l’Afrique sans les Africains. Derrière une forme de paternalisme bonhomme se tapit le racisme : la supériorité de l’homme blanc et des relations de domination intégrées.

Dans l’Acte général de Berlin, deux articles sont particulièrement importants : les articles 34 et 35. Ils consacrent le principe de l’occupation effective : une puissance européenne ne peut revendiquer un territoire que si elle en démontre l’occupation réelle. Ce principe précipite le Scramble for Africa, soit la ruée vers l’Afrique. Jusqu’alors, les puissances coloniales disposaient surtout de comptoirs le long des littoraux. Résonnant comme un coup de pistolet, la conquête se durcit. Des massacres seront commis, comme lors de la mission Voulet-Chanoine.

Ahmat Adoum Gadi : Que s’est-il passé exactement à Berlin ?

Caroline Roussy : Il faut comprendre qu’il s’agit d’une conférence qui s’est déroulée de novembre 1884 à février 1885. Au total, elle comprend dix réunions. La première a été organisée et présidée par Otto von Bismarck, et réunissait quatorze puissances, dont les États-Unis, qui se pensaient le monde et s’arrogeaient le droit d’en édicter les règles.

La fameuse caricature de Jules Renard à propos de la conférence de Berlin.
La fameuse caricature de Jules Renard à propos de la conférence de Berlin.
© DR

Mais contre ces faits historiques, ce que l’on retient, c’est la caricature de Draner. Peu de personnes connaissent aujourd’hui son nom, mais Draner, de son vrai nom Jules Renard, est un caricaturiste et dessinateur de presse belge très réputé à son époque. Alors même que l’Acte général de la conférence n’est pas encore publié, il fait paraître, en janvier 1885, dans L’Illustration [revue française du XIXᵉ siècle, NDLR], une caricature perdue parmi onze autres, devenue célèbre. On y voit Bismarck tenant un long couteau et découpant un gâteau sur lequel est inscrit « Afrique », avec cette légende : « À chacun sa part s’il est bien sage ». Cette image est plus forte que tous les discours, elle a gagné sur les archives et sur les faits.

« Les frontières africaines n’étaient ni claniques ni ethniques »

Ahmat Adoum Gadi : C’était quoi, concrètement, l’objectif de la conférence de Berlin ?

Caroline Roussy : Le but de la conférence était essentiellement d’assurer la liberté de circulation dans le bassin du fleuve Congo. Il y a aussi quelques articles dans l’Acte général qui interdisent la traite négrière. Mais ce sont là des pudeurs de gazelle, car aucune mesure coercitive n’avait alors été adoptée. On ne parle pas d’abolition. Les mots choisis ont un poids…

Par ailleurs, il faut préciser que dans les journaux de l’époque que j’ai consultés, sans toutefois mener une étude systématique, la conférence était appelée tantôt « Conférence du fleuve Congo », tantôt « Conférence de l’Afrique de l’Ouest ». On ne l’appelait pas encore « Conférence de Berlin », peut-être parce que le sujet n’était pas clairement établi. Je ne saurais dire à quand remonte la première occurrence de la qualification « Conférence de Berlin », mais cette dénomination s’est imposée a posteriori.

Ahmat Adoum Gadi : À quoi ressemblaient les frontières africaines avant l’arrivée des colons ?

Caroline Roussy : Une des fabrications coloniales consiste aussi à affirmer que les frontières africaines étaient claniques. Or elles n’étaient ni claniques ni ethniques. Les royaumes et les empires ont toujours réuni des personnes aux identités diverses et variées. Il y a des empires qui ont disparu quand d’autres ont émergé. Par exemple, lorsque l’empire du Gabou s’effondre, en 1867, à Kansala, Alpha Mollo crée le Fouladou. Comme l’explique Igor Kopytoff [anthropologue et africaniste, NDLR], la fin d’un empire et la naissance d’un autre n’étaient pas des échecs mais des cycles.

Les frontières étaient plutôt plurielles. Elles n’étaient pas mono-identitaires comme certains aiment le croire. Je ne suis pas spécialiste de la préhistoire ou de l’histoire africaine antérieure au XIXᵉ siècle, donc je ne suis pas en mesure de restituer la richesse des frontières qui ont pu exister en Afrique. En revanche, au XIXᵉ siècle, le continent africain est sous-peuplé et exsangue du fait de l’odieuse traite négrière. À mon sens, il faut retenir que ces frontières respiraient. Elles étaient plus ou moins épaisses, toujours en suspens et renégociables. Elles pouvaient prendre la forme de limes, c’est-à-dire de zones frontalières, montrant la capacité d’un État à exercer sa souveraineté. La colonisation, en imposant la ligne, le trait, a empêché le continent de respirer lui-même.

Le provisoire « est devenu pérenne »

Ahmat Adoum Gadi : À partir de quoi les colons se sont-ils inspirés pour tracer les frontières actuelles ?

Caroline Roussy : Une étude menée par des chercheurs américains affirme que 62 % des frontières bilatérales inter-impériales correspondent à des segments de frontières précoloniales, tandis que 38 % sont complètement arbitraires, donc constituées de lignes toutes droites. Il existe très peu d’études sur la manière dont les colons ont décidé de tracer une ligne à tel endroit ou à tel autre endroit. Souvent, il s’agissait de circonscrire des prérogatives administratives. Cela devait être provisoire et, faute de mieux, c’est devenu pérenne.

S’il est vrai que les rivalités inter-impériales ont beaucoup intéressé les chercheurs, comme c’est mon cas d’ailleurs avec la frontière sénégalo-gambienne, il existe très peu d’études sur l’intra-impérial, comme dans les espaces AEF-AOF [Afrique-Équatoriale française - Afrique-Occidentale française, NDLR].

Ahmat Adoum Gadi : Que répondez-vous à ceux qui disent que, sans la colonisation, l’Afrique ne serait qu’un amas de tribus, de clans ou d’ethnies ?

Caroline Roussy : Vous voulez dire que, sans les colonisateurs, l’Afrique serait plus morcelée ? Cette question, je dois l’avouer, est assez spécieuse, car je ne fais pas de l’histoire-fiction. Je ne sais pas comment la carte aurait pu évoluer sans la colonisation.

En revanche, ce qui me dérange assez fortement c’est le vocabulaire utilisé : « tribus, ethnies », qui obère complètement l’histoire des royaumes, des empires et des différentes formations politiques. Ce discours tend à faire table rase de toute cette histoire en s’appuyant, au passage, sur un langage qui a, pour partie, été imposé pendant la colonisation. Le continent africain avait une histoire politique riche et ancienne. C’est précisément ce que ce vocabulaire tend à invisibiliser, donc je ne saurais y adhérer.

Les mystères de la frontière sénégalo-gambienne

Ahmat Adoum Gadi : Votre thèse de doctorat porte sur la frontière sénégalo-gambienne. Pouvez-vous expliquer pourquoi les frontières de la Gambie ont été tracées avant celles du Sénégal ?

Caroline Roussy : Les frontières sénégalo-gambiennes sont le fruit de presque quarante ans de négociations entre Britanniques et Français. Les Britanniques avaient des possessions sur le fleuve Gambie, tandis que les Français progressaient et imposaient leur domination dans ce qui sera entériné, en 1895, comme la colonie du Sénégal. [Louis] Faidherbe [gouverneur de la colonie du Sénégal de 1852 à 1865, NDLR] fut d’ailleurs le premier à imaginer une « Sénégambie compacte ». Il y eut des négociations très rudes. Chaque fois, les projets de cession des possessions britanniques de Gambie à la France échouèrent.

En 1887, la situation entre Français et Britanniques se crispa sur le terrain. La géopolitique régionale connaissait une période de grands bouleversements, comme l’écrit Boubacar Barry [historien, NDLR], elle était inscrite dans une double dynamique d’émiettement et de recomposition. Et aux Africains de jouer leur partition. Ceux que les Français pourchassaient se cachaient du côté britannique, et vice versa, tant et si bien qu’il y eut un risque de collision entre les deux armées.

En 1889, pour éviter une médiatisation des débats, une réunion se tint à huis clos à Paris entre représentants français et britanniques. Au début, ils cherchèrent à régler la question juridiquement en s’échangeant des traités. Or, durant cette phase, il s’avéra que certains étaient obsolètes quand d’autres se contredisaient. Par exemple, Moussa Molo, roi du Fouladou, s’était engagé par voie de traités aussi bien avec les Français qu’avec les Britanniques. Cet exercice se révéla vain sur un espace en pleine recomposition.

Le représentant français Jean-Marie Bayol finit par tracer une frontière à 10 kilomètres de part et d’autre des deux rives du fleuve Gambie et estima que cette portion de terrain pouvait revenir aux Britanniques. Pourquoi 10 kilomètres ? Je ne le sais pas. En Gambie, une légende tenace affirme que les Britanniques auraient tiré un boulet de canon depuis Bathurst (actuelle Banjul) qui serait tombé 10 kilomètres plus loin, et aurait ainsi déterminé le périmètre de protection des Britanniques. Je n’ai pas trouvé trace de cette histoire dans les archives françaises ou britanniques. Peut-être faut-il admettre qu’en histoire aussi il y a des zones grises, des mystères.

Quoi qu’il en soit, le 10 août 1889, le traité portant création de la Gambie sous administration britannique fut ratifié. Ce n’est, en revanche, qu’en 1895 que les contours de la colonie du Sénégal furent plus ou moins arrêtés. Donc ce n’est pas la Gambie qui a été tracée à l’intérieur du Sénégal, mais le Sénégal qui a été tracé de sorte à encercler la Gambie. À l’époque, le pari était simple : en encerclant la Gambie par le nord, l’est et le sud, cette petite colonie britannique deviendrait française par la force des choses. Mais l’équation qui paraissait simple sur le papier se révéla beaucoup plus complexe à résoudre à l’épreuve des faits.

Ahmat Adoum Gadi : Comment allez-vous répondre à ceux qui diront que c’est une Blanche, une Occidentale, qui vient expliquer les frontières africaines aux Africains, ou que c’est une lecture lointaine de l’histoire africaine ?

Caroline Roussy : D’abord, il faut que les gens aient lu mon travail et que l’on soit dans un débat constructif. Dans mon livre, j’essaie de poser des hypothèses. Je prends des positions fortes, comme lorsque j’affirme que la fin des frontières africaines n’aura pas lieu. J’avance des arguments et les étaye à l’appui de mes terrains et de ma fréquentation des archives à Dakar, Banjul, Aix-en-Provence, Nantes, la Courneuve, Kew Gardens [où se trouvent les archives nationales britanniques à Londres, NDLR]. Ce sont des années de travail.

Si les gens ne sont pas d’accord avec moi, ce qui est normal, ouvrons le débat, bien sûr. Je ne peux pas avoir raison sur les 80 000 km de frontières africaines. Je pars d’une expérience qui est celle de la frontière sénégalo-gambienne, que j’ai parcourue et étudiée durant des années. C’est un laboratoire à partir duquel je pose des questions.

Un débat d’ordre chromatique (Noir/Blanc ou encore Occident/Afrique) serait stérile. Si cette grille de lecture devait s’imposer, je ne vois pas comment on pourrait échanger. Mon travail est sans doute contestable. Par exemple, les spécialistes de la Corne de l’Afrique affirment que les dynamiques que j’observe en Afrique de l’Ouest et au Sahel ne sont pas les mêmes dans leur espace de travail. À l’évidence, cela rappelle qu’il n’existe pas une Afrique mais des Afriques. Le débat est ouvert !

Des frontières « tellement intégrées qu’elles sont devenues des repères »

Ahmat Adoum Gadi : Dans votre essai, vous écrivez que « les frontières ne disparaîtront pas, mais elles peuvent changer de nature ». Que voulez-vous dire par là ?

Caroline Roussy : Je sais bien que je peux être très contestée quand j’écris cela. Mais attention, je ne suis pas spécialiste de toute l’Afrique. Comme je l’ai dit plus tôt, les spécialistes de la Corne de l’Afrique ne partagent pas mon analyse. Au contraire, ils affirment que la carte est susceptible d’être remaniée dans les années à venir.

Pourtant, même sans connaître la Corne, j’observe que lorsque le Somaliland annonce unilatéralement son indépendance de la Somalie, c’est sur la base de la frontière britannique héritée de la colonisation. Il en est de même lorsque l’Érythrée met un terme à son union d’avec l’Éthiopie. Quelque part, ces frontières sont tellement intégrées à différents niveaux d’échelle qu’elles sont finalement devenues des repères signifiants aussi bien dans les représentations qu’en termes de droit. Au risque de me répéter, les frontières sont des processus longs. Les populations ont contribué à les entériner par leurs pratiques, tout autant que les frontières ont façonné de nouvelles pratiques. Ce travail à ras du sol est important pour comprendre pourquoi ces frontières tiennent.

Je pense que les frontières internationales telles qu’on les connaît aujourd’hui ne disparaîtront pas. En revanche, je n’exclus pas la possibilité d’une fragmentation et donc de l’apparition de nouveaux pays. Quand les mouvements indépendantistes de l’« Azawad » [dans le nord du Mali, NDLR] demandent l’indépendance, cela concerne une sécession à l’intérieur du territoire malien. La frontière entre le Mali et l’Algérie n’est pas remise en cause.

Le discours selon lequel les frontières devraient être tracées autrement revient assez fréquemment, que ce soit parmi les spécialistes ou les militaires. Malgré tout, on remarque que ces frontières restent stables au niveau macro, même si, au niveau micro, elles fourmillent d’instabilité. Elles sont plus ou moins crisogènes. Par exemple, les groupes armés terroristes trouvent souvent refuge au niveau des frontières ; dans ces espaces d’entre-deux. Quand j’écris enfin qu’elles peuvent changer de nature, cela signifie qu’une cogestion ou une harmonisation économique et fiscale pourrait atténuer l’effet ressource qui les rendent aujourd’hui si attractives.

L’intangibilité des frontières, « un dogme problématique »

Ahmat Adoum Gadi : Comment expliquer le fait que ces frontières héritées de la colonisation soient devenues intangibles, au point de toujours servir de repère ou de point d’appui en cas de problème ?

Caroline Roussy : À chaque fois qu’il y a eu un problème entre États porté devant la CIJ [Cour internationale de justice, NDLR], les frontières coloniales ont servi de source de droit. Les frontières sont très ancrées, et l’intangibilité verrouille le débat. Comme elle assure une certaine stabilité, aucun chef d’État n’a envie de revenir sur ce sujet. Et c’est pour cela aussi que j’affirme que la fin des frontières africaines n’aura pas lieu.

Cela dit, beaucoup passent de Berlin à l’artificialité des frontières. Alors que toutes les frontières du monde sont artificielles. Ce sont des négociations politiques. Il n’y a rien de naturel dans les frontières. Les fleuves ou les montagnes ont pu être des repères militaires offensifs ou défensifs, d’où cette notion d’obstacles naturels, mais les montagnes comme les fleuves sont aussi des bassins de populations, des lieux d’échanges…

Camille Lefebvre démontre dans ses travaux que l’artificialité des frontières est un discours colonial devenu étendard de l’anticolonialisme. C’est-à-dire que, dès l’époque coloniale, le tracé des frontières sur le continent est contesté. Les gouverneurs français durant la Première Guerre mondiale eurent les plus grandes peines à organiser le contingentement de jeunes hommes pour servir sur le front en France. Beaucoup se réfugiaient en Gambie, par exemple, tandis que les Britanniques ne pratiquaient pas cette politique. Aussi, ne comprenant pas la logique de leurs prédécesseurs, qui avaient arrêté, selon leurs propres mots, une carte arbitraire, ils cherchèrent à proposer un remodelage de la carte ouest-africaine. En vain…

Si l’on passe de Berlin à l’intangibilité des frontières, on passe à côté de l’Histoire : on n’analyse pas la lente fabrication des frontières à ras du sol. L’intangibilité des frontières est devenue un dogme, et c’est aussi assez problématique. Car si certains envisagent une fragmentation, pour ne pas dire une balkanisation de la carte de l’Afrique, les projets aux niveaux régional et continental sont, eux, à l’intégration. Dans tous les cas la frontière a été intégrée tant par les populations, les frontaliers que les États, d’où leur caractère intangible, qui n’est pas incompatible avec des projets de sécession.

« Les frontières sont aussi des ponts »

Ahmat Adoum Gadi : En insistant sur la responsabilité exclusive des puissances coloniales, n’a-t-on pas aussi involontairement effacé l’histoire politique des sociétés africaines elles-mêmes ?

Caroline Roussy : Il est vrai que les colonisateurs ont interrompu les dynamiques endogènes. Souvent, ils connaissaient le terrain mieux qu’on ne le pense. Au moment de la démarcation, certains chefs locaux ont pu négocier avec les colonisateurs pour augmenter leurs prérogatives et tirer parti de la situation. Chacun rusait.

Les Africains ne furent pas complètement victimes ; ils furent aussi acteurs de cette histoire. Toutefois, ils agissaient dans un cadre qui leur était imposé et, à ce titre, ils n’étaient pas totalement libres. C’est d’ailleurs pour cette raison que je parle de coproduction de la frontière mais dans un contexte asymétrique.

Ahmat Adoum Gadi : Vous écrivez que la frontière n’est pas seulement une séparation, que c’est aussi un lieu de rencontres. Pourquoi cette dimension reste-t-elle si peu présente dans les représentations ?

Caroline Roussy : Cela s’explique par le fait que nous restions arrimés aux cartes. Les cartes sont des représentations figées. Nous n’y voyons que des lignes, sans savoir à quoi cela correspond sur le terrain. Même les lignes toutes droites sont-elles seulement bornées ? Dans le mot frontière, il y a également l’idée de front, de ligne, or le terme est plus ambivalent. Les frontières sont aussi des ponts, des lieux de rencontre et des espaces de lien, de liant. Mais pour le comprendre, il faut les vivre, les traverser, appréhender ces espaces d’entre-deux qui ont un rapport singulier avec l’État et la nation. Mais il est vrai que l’on retient le plus souvent la frontière comme étant synonyme de séparation, de division. Avec cet essai, j’essaie aussi de faire évoluer nos représentations des frontières.

« Des pierres ont été posées »

Ahmat Adoum Gadi : Que voit-on lorsqu’on cesse de considérer les frontières uniquement comme des cicatrices coloniales ?

Caroline Roussy : Dans mon essai j’ai couplé histoire et géopolitique. Je propose une analyse. Quand on regarde les cartes produites par l’OCDE [Organisation de coopération et de développement économiques, NDLR], on voit que les frontières sont toutes des zones plus ou moins crisogènes. Ce qui sans aucun doute doit être regardé avec intérêt. Mais, à mon sens, il y a aussi des projets intéressants, comme ceux des CER [Communauté économique régionale, NDLR], même si le modèle de la Cedeao est aujourd’hui contesté. Ce n’est toutefois pas l’apanage de cette CER, toutes les organisations intégratives connaissent des phases d’évolution et d’involution.

Je sais que certains vouent aux gémonies ou au contraire portent aux nues le projet de la ZLECAf [Zone de libre-échange continentale africaine, NDLR]. Moi, je suis de ceux qui observent. Je trouve que les projets sont bien ficelés, en dépit des questions sécuritaires ou même du travail herculéen à accomplir pour rendre la ZLECAf opérationnelle. Mais des pierres ont été posées.

La douleur cicatricielle que représentent les frontières ne peut être effacée et je n’ai pas cette prétention. Mais je pense qu’il faut être honnête intellectuellement, comprendre leur histoire et leur mode de fonctionnement aussi, pour peut-être demain les gérer autrement. Au regard des crises en germe ou déjà présentes, on voit que dans la hiérarchie des priorités, cette gestion est loin d’être un détail…

Ahmat Adoum Gadi : Pour finir, pouvez-vous nous parler de la déberlinisation ?

Caroline Roussy : La déberlinisation (parfois orthographiée deberlinization) est un projet porté par des artistes, des chercheurs et des professeurs. Il s’agit non pas de remettre en question ce qu’il s’est passé à Berlin, mais de se réapproprier ce moment pour en faire un acte de dignité. Mansour Ciss Kanakassy [plasticien sénégalais, NDLR], par exemple, à l’origine du laboratoire « Deberlinization », propose des outils destinés à faciliter la libre circulation, comme la monnaie unique AFRO, des billets estampillés des visages de panafricanistes qui ont marqué l’histoire du continent, une manière aussi de s’émanciper du franc CFA.

Vous avez aimé cet article ? Association à but non lucratif, Afrique XXI est un journal indépendant, en accès libre et sans publicité. Seul son lectorat lui permet d’exister. L’information de qualité a un coût, soutenez-nous (dons défiscalisables).

Faire un don

1Simon Katzenellenbogen, «  It Didn’t Happen at Berlin : Politics, Economics and Ignorance in the Setting of Africa’s Colonial Boundaries  », in Paul Nugent et Asiwaju A.I.(dir.), African Boundaries : Barriers, Conduits and Opportunities, Pinter, 1996.

2Simon Katzenellenbogen, «  It Didn’t Happen at Berlin : Politics, Economics and Ignorance in the Setting of Africa’s Colonial Boundaries  », in Paul Nugent et Asiwaju A.I.(dir.), African Boundaries : Barriers, Conduits and Opportunities, Pinter, 1996.