L’African Initiative consolide l’influence de la Russie en Afrique

Analyse · Avec la réorganisation des structures liées à la société militaire privée Wagner, Moscou regroupe tous ses leviers d’influence, qu’ils soient culturels ou médiatiques. Au cœur de ce nouveau dispositif, l’African Initiative, qui s’appuie notamment sur des influenceurs locaux et des journalistes formés dans ses écoles.

Des influenceurs maliens invités par African Initiative à Moscou et Marioupol en mai 2024.
© African Initiative

Les 5 et 6 juin 2025, la Russie a tenu la deuxième édition du Global Digital Forum à Nijni Novgorod, après une première organisée en 2024. Cet événement traduit la volonté de Moscou de renforcer sa visibilité internationale et de promouvoir ses propres instruments numériques de soft power. Au-delà de la dimension institutionnelle, marquée par la participation d’acteurs étatiques et de structures officielles, ce forum a également mobilisé des influenceurs actifs sur les réseaux sociaux en Afrique, comme l’acteur et influenceur malien Idriss Martinez Konipo. Leur présence illustre la stratégie russe consistant à combiner diplomatie numérique et relais d’opinion locaux, afin de toucher directement les sociétés africaines et d’ancrer ses récits dans l’espace public en ligne. Au même moment, Wagner mettait officiellement fin à sa présence au Mali1 au profit d’Africa Corps.

Ce retrait n’était pas une surprise. Depuis la mort du dirigeant de Wagner, Evgueni Prigojine, en août 2023, Moscou avait déjà commencé à réorganiser les structures de la société militaire privée présentes en Afrique. Deux nouveaux outils avaient vu le jour dès septembre de la même année : l’Africa Corps, une force militaire directement rattachée au ministère russe de la Défense, et l’African Initiative2, un dispositif d’influence mêlant agence de presse et structures associatives locales. Ces deux créations marquent une rupture avec le modèle Wagner, à la fois opaque et très dépendant de la personnalité de Prigojine. Avec l’Africa Corps, la Russie centralise et assume désormais son rôle militaire en Afrique, sans passer par un acteur privé.

L’objectif est d’inscrire cette présence dans la durée, tout en évitant les zones d’ombre qui entouraient les opérations de Wagner. Parallèlement, l’African Initiative occupe le terrain de l’influence à la place de l’Agence de recherche sur Internet3 (IRA). Cette nouvelle structure se veut plus visible et plus enracinée localement. Elle noue des partenariats avec des associations comme « Perspective sahélienne », active à Bamako, ou « Ensemble main dans la main Niger-Russie ». Sous couvert de projets culturels, sportifs ou humanitaires, elle diffuse des récits favorables à Moscou et cherche à installer la Russie dans le paysage associatif africain. Moscou ne change pas vraiment de cap, mais de méthode. Il remplace les réseaux privés et parfois chaotiques de Prigojine par une stratégie plus institutionnelle, plus lisible et plus assumée.

La Russie ne crée pas un discours anti-occidental

À l’image de certaines puissances, notamment les États-Unis avec VOA Afrique, le Royaume-Uni avec la BBC Afrique, la France avec RFI et France 24, ou encore l’Allemagne avec DW Afrique, ainsi que la Chine à travers CGTN, la Russie investit l’espace informationnel africain via Russia Today et Sputnik Afrique. Mais la comparaison s’arrête là. Là où les médias occidentaux restent inscrits dans une logique normative mêlant information, diplomatie publique et promotion explicite de valeurs politiques, et où les médias chinois privilégient un discours centré sur l’économie et le développement (à de rares exceptions), Moscou adopte une posture plus politique et plus conflictuelle. Ses médias ne se limitent pas à relayer l’actualité. Ils structurent un récit qui valorise la souveraineté des États, critique l’ingérence occidentale et légitime les choix politiques des régimes sahéliens.

Contrairement à une idée largement répandue, la Russie ne crée pas un discours anti-occidental en Afrique. Elle amplifie des récits déjà présents dans l’espace public. Ces récits souverainistes, panafricanistes ou anti-occidentaux trouvent un écho particulier dans des sociétés marquées par le souvenir de la colonisation et par des désillusions vis-à-vis des partenaires traditionnels. Moscou s’appuie sur ce terreau fertile pour se présenter comme une alternative crédible. Sur le plan sécuritaire, l’ancienne présence de Wagner, aujourd’hui intégré dans l’Africa Corps, constituait le visage le plus visible de la projection russe. Mais l’influence de Moscou dépasse le champ militaire.

La différence majeure avec les médias occidentaux tient moins aux thèmes traités qu’au choix des voix mises en avant. Ceux-ci qualifient systématiquement les régimes sahéliens de juntes, donnent la parole à des chercheurs, des personnes souvent critiques à l’égard des autorités militaires, parfois en exil, et privilégient des analyses présentées comme plus nuancées. L’actualité est perçue comme principalement cadrée autour des défaillances de gouvernance et de la dégradation sécuritaire. Ce traitement, jugé par une partie de l’opinion publique et par les gouvernements sahéliens comme moralisateur, voire hostile, peine à trouver un écho durable dans les sensibilités locales.

Une priorité donnée aux voix africaines

Les plateformes russes adoptent une logique inverse. Elles donnent la priorité à des voix africaines perçues comme plus légitimes et plus proches des réalités locales. Sont ainsi régulièrement invités des responsables des autorités sahéliennes (ou des proches), des personnalités formées en Union soviétique, ou encore des analystes et militants aux discours ouvertement anti-occidentaux, rarement invités dans les médias dominants. Cette sélection permet à Moscou d’intégrer dans l’espace médiatique des acteurs souvent exclus par les médias occidentaux tout en donnant à ses récits une apparence d’authenticité et de débat interne. Des figures comme le Dr Adama Diabaté, spécialiste en géopolitique et régulièrement invité sur les plateaux maliens et sur les plateformes numériques locales, incarnent cette stratégie qui analyse l’actualité internationale à partir d’un prisme favorable à la Russie.

Cette stratégie repose sur un écosystème d’amplification. Des relais locaux tels qu’Afrique Média, des influenceurs très suivis sur les réseaux sociaux (comme la web TV « Gandhi Malien » et son 1,6 million d’abonnés sur Facebook), ou encore des portails en ligne servent de caisse de résonance. À cela s’ajoutent les relais institutionnels russes (RT, Sputnik) et une galaxie de comptes pro-russes sur X (ex-Twitter), comme Sahel Revolutionary Soldier ou AES News English. L’objectif est de créer une multiplication des canaux afin de donner l’impression d’une adhésion large et spontanée à la vision russe. Moscou combine également ces campagnes numériques avec des événements symboliques qui renforcent son image de partenaire proche et engagé. La multiplication des Maisons russes illustre cette volonté d’ancrage culturel et social. Dans le même esprit, des influenceurs comme Issa Diawara, analyste politique très actif en ligne, relaient des contenus explicitement pro-russes et anti-français, contribuant à modeler l’opinion publique, surtout chez les jeunes connectés.

Présentée comme une agence de presse indépendante, African Initiative se distingue des stratégies d’autres puissances occidentales par la fusion de plusieurs leviers d’influence. Là où d’autres puissances compartimentent médias, culture et diplomatie, African Initiative les articule dans un même dispositif.

Construire une influence ciblée, progressive et durable

Sur Telegram, réseau social central dans l’écosystème informationnel russe, African Initiative réunit plus de 57 000 abonnés. En revanche, sa présence sur X reste marginale, avec moins de 200 abonnés. En décembre 2025, son site internet a enregistré 73 020 visites, selon la plateforme d’analyse de trafic web Similarweb. Ce volume le place nettement devant RT en français, qui ne totalise que 5 503 visites, mais derrière Sputnik Afrique, leader incontesté du dispositif avec 111 980 visites. Cette visibilité repose toutefois sur une dépendance aux redirections externes, plus de 85 % du trafic provenant de RT en français.

Le site fonctionne principalement comme un relais d’audience, et non comme une plateforme autonome. Son public est majoritairement mobile, avec plus de la moitié des connexions effectuées via un smartphone, à l’inverse de Sputnik Afrique, dont l’audience reste principalement attachée à l’ordinateur. Ce contraste traduit une consommation rapide, intégrée aux usages quotidiens des publics connectés. Le recours à la recherche payante (le média rémunère le moteur de recherche pour apparaître en premier selon le public ciblé) est inédit dans le dispositif médiatique russe et traduit une stratégie d’optimisation de la visibilité. African Initiative reste toutefois très loin derrière des médias bien établis comme TRT Afrika (une plateforme turque), BBC Afrique ou RFI. Mais l’objectif n’est pas de concurrencer les grands médias africains ou internationaux, il est de construire une influence ciblée, progressive et durable.

L’organisation fonctionne comme un réseau d’ONG et d’associations locales qui agissent dans des domaines variés comme l’éducation, la santé, le sport, l’environnement tout en intégrant subtilement des récits pro-russes. Au Niger, l’ONG « Ensemble main dans la main Niger-Russie », créée en mai 2024, organise des événements culturels, des cours de langue et des conférences sur les opportunités d’études en Russie. Au Burkina Faso, l’« Association russo-burkinabè » multiplie les activités publiques : commémorations, dons scolaires, formations pratiques, célébrations de la fête nationale russe. La plus active est certainement la branche malienne, l’association « Perspective sahélienne », créée en 2024. Parmi ses initiatives culturelles, elle a organisé la projection de la série télévisée « Opolchensky Romance », inspirée du recueil de nouvelles de l’écrivain russe Zakhar Prilepine et centrée sur les événements en Ukraine en 2014. Auparavant, une projection de dessin animé soviétique, « Les Vacances de Boniface », avait été organisée pour des écoliers, contribuant à familiariser les jeunes publics avec des contenus culturels russes.

Dans le domaine médiatique, « Perspective sahélienne » a mis en place l’École russe de journalisme, qui a réuni soixante étudiants en journalisme pour des formations en fact-checking et en techniques de reportage dans la première promotion. À l’issue de ce programme, un concours a permis de sélectionner trois lauréats, actuellement en formation à Moscou, qui signeront par la suite un contrat de correspondance avec l’agence African Initiative.

Gandhi Malien et Mikhail Pozdniakov

Cette démarche illustre l’implantation progressive de réseaux de journalistes formés selon une ligne éditoriale favorable à la Russie. Ce maillage associatif permet à Moscou de se rendre présent et familier dans la vie quotidienne des populations. Les activités paraissent anodines, parfois même généreuses, mais elles ouvrent un canal d’influence là où l’État est souvent absent. La stratégie repose fortement sur le levier culturel. Les projections de films soviétiques ou contemporains, les concerts, les expositions et les événements sportifs servent de points de rencontres conviviales où le message politique peut s’insinuer subtilement. L’idée est simple : montrer une Russie proche des peuples africains, porteuse de valeurs de solidarité et de résistance, en opposition avec l’image d’un Occident perçu comme dominateur et paternaliste. La diffusion de contenus culturels russes dans les maisons russes, à l’instar des centres culturels français, n’est pas seulement un divertissement. C’est une opération de mémoire et d’imaginaire. Elle réactive le prestige de la Russie soviétique, perçue comme soutien aux luttes de libération, tout en présentant la Russie actuelle comme héritière de ce rôle de partenaire anti-impérialiste.

African Initiative mise aussi sur les influenceurs numériques, particulièrement suivis par les jeunesses africaines, qui propagent régulièrement de la désinformation fact checkée par les médias occidentaux. En mai 2024, « Gandhi Malien » et l’analyste Issa Diawara, tous deux connus pour leurs positions pro-russes et critiques de l’Occident, ont été invités4 à Moscou puis à Marioupol. Ils y ont tourné des vidéos valorisant la reconstruction de la ville sous contrôle russe, notamment à travers un reportage intitulé « Les exploits de l’armée russe à Marioupol ». Ils ont également fait une vidéo du site d’exposition de trophées ramenés d’Ukraine : matériels occidentaux blindés, drones, lance-roquettes....

Il s’agissait de proposer une lecture du conflit russo-ukrainien présentée comme absente ou occultée par les médias occidentaux, en donnant à voir une guerre racontée depuis le point de vue russe et relayée par des voix africaines jugées crédibles par leurs publics. African Initiative et la web TV Gandhi Malien ont signé un partenariat qui a abouti à une émission russo-malienne, Le Mot de Mikhail, une fois toutes les deux semaines. Elle est animée par Mikhail Pozdniakov, qui propose également des formations gratuites en ligne en journalisme5 à destination de jeunes journalistes au Mali. L’émission est coprésentée avec l’analyste politique Issa Diawara.

Cette stratégie est redoutablement efficace. Grâce à ces voix africaines déjà crédibles auprès de leurs publics, la Russie « africanise » son message. Ce ne sont plus des porte-paroles officiels de Moscou qui parlent, mais des influenceurs locaux qui réinterprètent le récit russe avec leur propre légitimité et leur proximité culturelle.

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1«  Le groupe paramilitaire russe Wagner quitte le Mali au profit d’Africa Corps  », France 24, 8 juin 2025, à lire ici.

2Voir son site internet en plusieurs langues ici.

3À ce propos, lire notamment Victor Mottin, «  Russie : plongée dans la stratégie du chaos de l’Internet Research Agency  », Uzbek & Rica, 4 mars 2024.

4African Initiative, «  D’importants blogueurs maliens se sont rendus à Moscou et à Marioupol  », 20 mai 2024.

5Lire notamment Morgane Le Cam, «  À Bamako, une école de journalisme au service de la propagande russe en Afrique  », Le Monde, 22 novembre 2024.

6«  Le groupe paramilitaire russe Wagner quitte le Mali au profit d’Africa Corps  », France 24, 8 juin 2025, à lire ici.

7Voir son site internet en plusieurs langues ici.

8À ce propos, lire notamment Victor Mottin, «  Russie : plongée dans la stratégie du chaos de l’Internet Research Agency  », Uzbek & Rica, 4 mars 2024.

9African Initiative, «  D’importants blogueurs maliens se sont rendus à Moscou et à Marioupol  », 20 mai 2024.

10Lire notamment Morgane Le Cam, «  À Bamako, une école de journalisme au service de la propagande russe en Afrique  », Le Monde, 22 novembre 2024.