
Dapaong, capitale de la région des Savanes, lundi 15 juin 2026. Des centaines de personnes convergent vers l’esplanade du gouvernorat, malgré l’état d’urgence sécuritaire en vigueur depuis quatre ans. À l’appel de Together, une association présentée comme proche du parti au pouvoir, l’Union pour la République (Unir), elles sont venues manifester leur soutien au président du Conseil et ancien président de la République, Faure Gnassingbé, et aux nouvelles institutions issues de la Ve République. Une démonstration de force qui contraste avec la mésaventure subie, quelques mois plus tôt, par une figure de l’opposition.
Brigitte Kafui Adjamagbo Johnson, députée de la Dynamique pour la majorité du peuple (DMP), avait alors été escortée hors de la ville par des forces de sécurité, alors qu’elle se trouvait dans la région dans le cadre d’une tournée parlementaire destinée à rencontrer les populations et à visiter plusieurs chantiers d’infrastructures à l’abandon. Comme d’habitude, les autorités avaient justifié cette mesure par des raisons de sécurité, invoquant l’activisme des groupes armés djihadistes. Si cet épisode ne permet pas à lui seul de tirer des conclusions sur l’état de la démocratie au Togo, il s’inscrit dans un contexte qui alimente les critiques de l’opposition et de plusieurs organisations de la société civile sur les conditions d’exercice de l’activité politique, deux ans après l’adoption de la réforme constitutionnelle, et un an après son entrée en vigueur.
Le 25 mars 2024, l’Assemblée nationale adopte une nouvelle Constitution qui marque le passage du Togo à la Ve République et instaure le régime parlementaire. Promulguée le 6 mai 2024, ce vote bouleverse l’architecture institutionnelle du pays. Désormais, le président de la République n’est plus élu au suffrage universel direct, mais par les députés réunis en congrès. Son mandat est fixé à quatre ans, non renouvelable. Il devient le garant de l’unité de l’État avec des prérogatives essentiellement honorifiques. L’essentiel du pouvoir exécutif est transféré au président du Conseil. Issu de la majorité parlementaire, ce dernier dirige l’action du gouvernement et détermine la politique de la nation. Son mandat n’est soumis à aucune limitation.
Une « manœuvre » pour perpétuer la dynastie Gnassingbé
Présentée par le pouvoir comme une réforme destinée à renforcer les institutions, à favoriser la participation citoyenne et à assurer la protection des droits, la nouvelle Constitution a rapidement suscité une controverse sur les modalités de son adoption et ses conséquences politiques. Pour ses promoteurs, la réforme doit rééquilibrer les rapports entre les pouvoirs législatif et exécutif et permettre une plus grande stabilité gouvernementale. Interrogé sur TV5 Monde le 17 avril 2024, Gilbert Bawara, membre du parti au pouvoir, s’était montré optimiste : « Nous avons la conviction que le nouveau régime politique va favoriser une gouvernance et une gestion beaucoup plus concertées. »
À l’inverse, l’opposition y voyait une modification destinée à conforter le pouvoir en place. « Nous avons compris que c’est une manœuvre qui a été orchestrée pour permettre la perpétuation d’un système qui régente le Togo depuis cinquante-sept ans »1, avait rétorqué David Dosseh, porte-parole du Front citoyen Togo Debout, une organisation de la société civile. De fait, la nouvelle Constitution a permis à Faure Gnassingbé de s’éterniser au pouvoir : après avoir dirigé le pays en tant que président de la République pendant vingt ans (2005-2025), il a été désigné à la tête du Conseil en mai 2025.
Deux jours après l’adoption de la nouvelle réforme par les députés, une trentaine de partis politiques de l’opposition et plusieurs organisations de la société civile avaient tenté d’organiser une conférence de presse au siège de l’Alliance des démocrates pour le développement intégral (ADDI), à Lomé, afin de dénoncer cette manœuvre. La rencontre avait été interrompue par les forces de sécurité, les autorités invoquant l’absence d’autorisation.
Dans son rapport de 2024, l’ONG Amnesty International indique qu’au moins trois conférences de presse et réunions rassemblant des partis politiques et des organisations de la société civile opposées à la réforme ont été interdites à Lomé et à Tsévié cette année-là. Les personnes présentes avaient été dispersées par les forces de l’ordre. Amnesty ajoute que le ministère de l’Administration territoriale a en outre interdit trois manifestations prévues les 11, 12 et 13 avril pour protester contre les réformes. Encore une fois, les autorités avaient invoqué des considérations liées au maintien de l’ordre public.
Un déséquilibre accru
Pour Brigitte Kafui Adjamagbo-Johnson, ces événements illustrent les conséquences politiques de la réforme. « Ce changement inconstitutionnel selon les juges de la Cour de justice de la Cedeao [Communauté économiques des États de l’Afrique de l’Ouest, NDLR]2 a abîmé l’embryon de la démocratie dont les bases avaient été jetées par la Constitution de 1992 », affirme-t-elle. Pour l’opposante, le changement de Constitution a encore davantage restreint l’espace politique et institutionnel.
Le politologue El Hadj Madi Djabakaté, essayiste et président honoraire du Centre pour la gouvernance démocratique et la prévention des crises (CGDPC), un think tank, partage le constat d’un déséquilibre accru, tout en le replaçant dans une perspective institutionnelle. « La réforme n’a pas créé un nouveau rapport de force. Elle a constitutionnalisé la concentration du pouvoir en réduisant les mécanismes de contrôle démocratique et d’alternance », analyse-t-il.
Depuis son boycott des élections législatives de décembre 2018, l’opposition a progressivement perdu du terrain. Aux municipales de juin 2019, l’Unir, de Faure Gnassingbé, a recueilli plus de 60 % des suffrages. Les législatives d’avril 2024 n’ont laissé qu’une représentation marginale aux principaux partis d’opposition (5 sièges sur 113). Les municipales de 2025 ont confirmé cette tendance : l’Unir a remporté 1 150 des 1 527 sièges de conseillers municipaux, soit environ 75 % des sièges. Ces scores ne sont toutefois pas le résultat de la réforme constitutionnelle. Ils prolongent une érosion électorale et des divisions internes amorcées plusieurs années auparavant.
À cette faiblesse électorale s’ajoutent des divisions qui ont progressivement fragmenté l’opposition. La crise autour de la C14 (une coalition de 14 partis politiques de l’opposition créée en 2017) puis les divergences sur la participation aux élections ou le boycott ont profondément affecté sa capacité à présenter un front commun.
« Ce n’est pas gai, c’est difficile »
Le rétrécissement de l’espace politique ne concerne pas uniquement les partis d’opposition. Les organisations de la société civile sont elles aussi confrontées à des restrictions croissantes. En juillet et août 2025, Novation internationale, une organisation de défense des droits humains, a tenté à trois reprises d’organiser des activités destinées à « rendre hommage aux victimes de la manifestation du 6 juin 20253 et lancer un appel à la cohésion nationale et au respect de la vie humaine ». Toutes ont été empêchées.
Le gouvernement a justifié ces interdictions par le contexte politique tendu, notamment le contentieux postélectoral des municipales de juillet. « Le climat actuel ne permet pas d’organiser en toute sécurité un rassemblement de cette nature », avait alors expliqué le ministre de l’Administration territoriale. Pour les organisations de la société civile, ces interdictions témoignent du rétrécissement de l’espace civique. Une situation que résume Rodrigue Ahégo, journaliste et coordinateur national du mouvement pro-démocratie Tournons La Page-Togo (TLP-Togo) : « J’ai plusieurs fois été menacé et intimidé. J’avais déjà été arrêté en septembre 2024. Craignant pour ma sécurité, j’ai été obligé de quitter le Togo. Ce n’est pas gai, c’est difficile », témoigne-t-il.
Les médias ne sont pas non plus épargnés. Le 6 juin 2025, Flore Monteau, correspondante de TV5 Monde à Lomé, a été interpellée alors qu’elle couvrait une manifestation contre le régime. Son matériel a été confisqué et, selon son témoignage, elle a été conduite dans un commissariat où elle a été contrainte de supprimer ses images. Deux mois auparavant, le 8 avril, à Tsévié, le journaliste Albert Agbéko avait lui aussi été arrêté puis contraint par la police à supprimer les images prises alors qu’il couvrait le recensement électoral. L’un des journalistes les plus combatifs, Ferdinand Ayité, a été contraint à l’exil en 2023.
Une asymétrie institutionnalisée
Au-delà de la liberté de presse, c’est la capacité de la société civile à faire vivre la contradiction qui se trouve mise à rude épreuve. Avoir plusieurs partis suffit-il à prétendre au pluralisme politique ? Pour El Hadj Madi Djabakaté, « le pluralisme politique ne se mesure pas seulement au nombre de partis politiques, mais à leur capacité réelle à concourir au pouvoir dans des conditions équitables ». Or, poursuit-il, « l’asymétrie des ressources entre majorité et opposition, les restrictions des libertés publiques et l’accès inégal aux médias fragilisent cette compétition ».
En l’absence d’institutions perçues comme impartiales et de garanties effectives des libertés, conclut-il, « le pluralisme demeure davantage formel que le socle d’une alternance politique crédible ».
Un constat qui ramène au cœur de la question posée par la nouvelle Constitution : au- delà de l’architecture institutionnelle, la Ve République a-t-elle créé les conditions d’une compétition politique plus équitable ou a-t-elle au contraire institutionnalisé un rapport de force déjà largement favorable au pouvoir ? Une question rhétorique, un an après l’entrée en vigueur de la réforme.
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1Gnassingbé Eyadema a pris le pouvoir par la force en 1967, et son fils, Faure Gnassingbé, lui a succédé après sa mort, en 2005.
2Saisie par la Ligue togolaise des droits de l’homme (LTDH), plusieurs partis politiques et associations de la société civile, la juridiction ouest-africaine a jugé que la révision constitutionnelle adoptée le 25 mars 2024 constituait un « changement inconstitutionnel de gouvernement » au sens de l’article 23 de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance (décision ECW/CCJ/JUD/01/26, à lire ici.
3Le 6 juin 2025, date anniversaire de Faure Gnassingbé, à l’appel de bloggeurs et du rappeur Tchalla Essowè, alias Aamron, les Togolaises étaient descendues dans la rue pour protester contre la cherté de la vie. La marche avait été violemment réprimée par l’armée (six morts au moins).
4Gnassingbé Eyadema a pris le pouvoir par la force en 1967, et son fils, Faure Gnassingbé, lui a succédé après sa mort, en 2005.
5Saisie par la Ligue togolaise des droits de l’homme (LTDH), plusieurs partis politiques et associations de la société civile, la juridiction ouest-africaine a jugé que la révision constitutionnelle adoptée le 25 mars 2024 constituait un « changement inconstitutionnel de gouvernement » au sens de l’article 23 de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance (décision ECW/CCJ/JUD/01/26, à lire ici.
6Le 6 juin 2025, date anniversaire de Faure Gnassingbé, à l’appel de bloggeurs et du rappeur Tchalla Essowè, alias Aamron, les Togolaises étaient descendues dans la rue pour protester contre la cherté de la vie. La marche avait été violemment réprimée par l’armée (six morts au moins).