À Mindelo, Aniceto Gomes façonne la musique cap-verdienne

Reportage · Dans la ville de Mindelo, au Cap-Vert, le luthier Aniceto Gomes fabrique depuis près de quarante ans des instruments qui font la renommée internationale des artistes de l’archipel, parmi lesquels Cesária Évora, la « diva aux pieds nus ». Un savoir-faire qu’il tente de transmettre aux jeunes générations.

Aniceto Gomes joue quelques notes de guitare dans le petit local où sont exposés ses instruments.
© Justin Carrette

Dans le quartier de Monte Sossego, juste derrière le cimetière de la ville de Mindelo, l’atelier d’Aniceto Gomes est une institution. Dans cette zone plutôt calme, à l’écart de l’effervescence du centre-ville, seul le bruit du marteau, de la scie, des ciseaux à bois et d’une vieille radio qui tourne en continue rythment la vie de la petite ruelle. Les odeurs de résine et de cire accompagnent cette mélodie. Dans son atelier, Aniceto Gomes manipule les squelettes en bois de ses futures créations, vêtu comme à son habitude de sa salopette bleue et d’un collier de perles épaisses.

« Cela fait presque quarante ans que je construis des instruments », précise d’une voix rauque l’homme d’une cinquantaine d’années originaire de l’île de São Tomé et dont la mère est cap-verdienne. « J’ai abandonné mes études à 15 ans pour devenir charpentier, poursuit le luthier, mais je n’ai pas trouvé d’endroit où me former. J’ai alors fait la rencontre de Mestre Baptista, qui m’a invité à son atelier de lutherie où il enseignait à ses cinq fils l’art de construire des instruments. » La rencontre avec Mestre Baptista, l’un des luthiers les plus respectés du Cap-Vert, a changé sa vie. Au décès de son « maître », en 1997, Aniceto a ouvert son propre atelier dans la maison de sa mère, où il travaille toujours.

De nombreux passants s’arrêtent devant l’atelier ouvert sur la rue pour saluer Aniceto et les deux jeunes qu’il forme. « Manera tud’drett ? » (« Comment tu vas ? ») Les discussions s’installent mais n’arrêtent pas les gestes précis et méthodiques des trois hommes. Après les informations en créole, le programme musical reprend sur la petite radio et accompagne cette scène.

La ville de Cesária Évora

À Mindelo, la seconde ville du pays après la capitale, Praia, la musique est à chaque coin de rue. Des bars intimistes avec des concerts de morna aux répétitions d’orchestres de percussions pour le grand carnaval, en passant par les batucada dans le quartier de Ribeira Bote et les matinê fiévreuses de funaná à Cruz, cette musique rapide à l’accordéon, dansée collé-serré aux fêtes traditionnelles de Cola Sanjon – la ville considérée comme la capitale culturelle du pays -, offre aux mélomanes une infinité de choix. Un dicton populaire affirme que pour dix Mindelenses il y a onze musiciens.

Pas étonnant que Mindelo soit aussi la ville de naissance de Cesária Évora. La « diva aux pieds nus » a fait découvrir au monde la musique cap-verdienne et la morna. Ce style de musique, inscrit au patrimoine immatériel de l’humanité de l’Unesco en 2019, raconte la sodade, un mélange de mélancolie et de nostalgie, mais aussi l’attachement à ces dix îles perdues dans l’océan Atlantique. Lente et douce, la morna est accompagnée presque toujours par un cavaquinho, une guitare à quatre cordes en acier qui a fait le prestige des guitaristes de l’archipel.

Des squelettes de cavaquinhos trônent dans l’atelier. Il s’agit de l’instrument le plus vendu par Aniceto et son équipe.
© Justin Carrette

« C’est ce que je fabrique le plus ici, raconte Aniceto Gomes, une main posée sur une structure en bois qu’il est en train de poncer. Le cavaquinho est originaire du Portugal. Mais ici, il est différent. Le corps du cavaquinho cap-verdien est un peu plus large et possède un accordage différent. » Le son de ce petit instrument est également parfait pour accompagner la coladeira ou la samba, deux styles musicaux plébiscités dans l’archipel. « On vend beaucoup de cavaquinhos à l’international depuis le succès de la musique de Cesária [Évora], assure Aniceto, en pointant du doigt les différents types d’instruments, elle a apporté un véritable coup de projecteur sur notre savoir-faire. »

Un « outil fondamental » de la lutte pour l’émancipation

Avant de s’exporter, la musique cap-verdienne s’est bâtie sur un alliage de différentes cultures et d’influences très diverses. Colonisé en 1462 par le Portugal, l’archipel a constitué un lieu important pour le commerce des esclaves. Soumis au joug colonial jusqu’en 1975, les Cap-Verdiens ont développé leur propre langue, leur propre musique et leurs propres instruments. Amílcar Cabral, le fondateur du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC) qui s’est battu pour obtenir l’indépendance de ces deux États1, soulignait dans ses écrits le rôle que doit jouer la culture dans les luttes décoloniales. Ce militant révolutionnaire, qui fut l’un des plus grands penseurs africains de l’émancipation et de la libération, écrivait que le recours à la violence par les autorités coloniales avait pour but de « détruire ou du moins neutraliser et paralyser la vie culturelle », et que « tant qu’une partie de ces personnes ont une vie culturelle, la domination étrangère ne peut être assurée de sa perpétuation ». La domination ne pouvait ainsi perdurer que « par la répression permanente et organisée de la vie culturelle des personnes concernées »2.

Au Cap-Vert, la pratique du batuque et du funaná, deux genres musicaux traditionnels, était notamment passible de répression durant l’époque coloniale : ces chants et ces danses étaient jugés trop « africains » et séditieux par les autorités. Pour Cabral, comme pour Frantz Fanon, la culture n’est pas « un simple artefact ou une expression esthétique, de coutume ou de tradition. C’est un moyen par lequel les gens affirment leur opposition à la domination, un moyen de proclamer et d’inventer leur humanité, un moyen d’affirmer le pouvoir d’agir et la capacité de faire l’Histoire », écrit Firoze Manji, activiste et écrivain kényan qui a étudié les pensées d’Amílcar Cabral. Pour lui, « la culture est l’un des outils fondamentaux de la lutte pour l’émancipation »3.

Aujourd’hui, le mouvement de libération lancé par Amílcar Cabral, rebaptisé PAICV4, occupe toujours une place importante dans la vie politique cap-verdienne. Depuis 1990 et l’instauration du multipartisme, le parti qui a mené à l’indépendance du pays a partagé le pouvoir avec le Mouvement pour la démocratie (MpD), qui rassemble les libéraux de centre droit. Fin 2021, José Maria Neves, le chef de file du PAICV, a été élu président et perpétue la tradition en cohabitant avec son Premier ministre issu du MpD, Ulisses Correia e Silva, à la tête du petit État insulaire.

Les idées de Cabral continuent d’influencer la vie culturelle et politique du Cap-Vert. Même exilés à l’étranger, de nombreux artistes originaires de l’archipel font le choix de continuer à chanter en kriolu (créole) ou d’être accompagnés par des instruments traditionnels pour continuer d’arborer fièrement ces marqueurs de la culture cap-verdienne. C’est le cas de la chanteuse Mayra Andrade, qui a grandi dans la ville de Praia et dont la musique rayonne désormais à travers le monde. C’est aussi le cas pour le batuque, un style musical inventé par les esclaves et toujours fièrement joué sur certaines îles.

« Il a poursuivi l’œuvre de Mestre Baptista »

Dans l’atelier d’Aniceto, à Monte Sossego, des photos fixées sur le mur en crépis témoignent des nombreux musiciens qui sont venus lui rendre visite. « Regarde, ici, c’est Bau, l’un des plus grands artistes cap-verdiens », lance Aniceto en marchant vers le fond de son atelier. Guitariste et cavaquinhiste de génie, Rufino Almeida (plus connu sous le nom de « Bau ») a d’abord été directeur musical de Cesária Évora avant de se lancer dans une carrière solo. Il est aussi le fils du célèbre luthier Mestre Baptista, celui-là même qui a formé Aniceto. « C’est une fierté de travailler avec de tels artistes », s’enorgueillit Aniceto. « J’ai aussi construit une guitare pour les Gipsy Kings en 2006, quand ils sont passés à l’atelier », ajoute le luthier en tendant un cliché légèrement abîmé par le temps le montrant aux côtés du célèbre groupe de flamenco.

À Mindelo, les instruments du luthier sont passés dans les mains des plus grands artistes. « J’ai rencontré Aniceto dans les années 1990, alors qu’il était encore un disciple de Mestre Baptista », raconte José Carlos Brito, alias « Voginha », une référence de la musique cap-verdienne qui a lui aussi accompagné Cesária Évora à la guitare pour ses tournées à l’étranger. « Il a poursuivi l’œuvre de Mestre Baptista avec le même gage de qualité. Ce n’est pas par hasard que j’ai acquis un instrument de son atelier. C’est une guitare qu’il a conçue spécialement pour moi, et je l’ai beaucoup utilisée pour mes concerts », se rappelle « Voginha », qui vit toujours à Mindelo.

Romer travaille tous les jours à l’atelier. Il est formé par Aniceto Gomes et construit différents instruments à cordes.
© Justin Carrette

Derrière le cimetière et l’atelier d’Aniceto Gomes, une longue route sort de la ville en direction de Calhau, à l’est de l’île de São Vicente. Le paysage est hostile, décharné, et l’agriculture est quasiment inexistante sur ce territoire où il ne pleut presque jamais. Entre 1946 et 1948, une succession de sécheresses et de famines a emporté plus de 20 % de la population cap-verdienne. Les musiciens de l’archipel racontent aussi ces traumatismes et tentent d’apaiser une nation meurtrie par l’esclavage, la colonisation et le dérèglement climatique. On y chante les traditions, les plages de sable fin et la morabeza, un mot créole intraduisible en français servant à décrire la douceur de vivre et l’hospitalité de la population locale.

Un métissage permanent

Les arbres sont rares sur ces terres volcaniques situées à 600 kilomètres des côtes sénégalaises. Aniceto Gomes importe de l’acajou, du pin ou du madrier de toute la planète pour construire ces instruments. Madagascar, Inde, Espagne, Portugal... « C’est impossible de trouver du bois au Cap-Vert, explique le luthier. On importe tout. C’est très dur de construire certains instruments comme le violon puisque le bois et les matériaux nécessaires pour sa construction sont trop chers à l’import. Du coup, on se concentre sur d’autres choses : des guitares à dix cordes, des mandolines, des banjos, des cavaquinhos... On compense par notre savoir-faire et notre ingéniosité. »

Dans l’atelier, Fredson et Romer, deux jeunes qui ont grandi à Mindelo, sont concentrés sur leurs tâches. Affublés d’un bleu de travail comme leur patron, ils façonnent les futurs cavaquinhos avec précaution. « Cela fait plusieurs années que je les forme, raconte Aniceto, c’est important de transmettre ce savoir-faire aux jeunes générations comme l’a fait Mestre Baptista pour moi. Cela fait partie de notre culture, il ne faut pas que cela se perde. »

Un petit local adossé à l’atelier permet à Aniceto et à son équipe d’exposer leur travail. Une gamme abordable d’instruments traditionnels comme des cavaquinhos mais aussi des guitares plus modernes avec des amplificateurs intégrés. « En quarante ans, beaucoup de choses ont changé au Cap-Vert, et mon travail évolue. Notre culture continue à se métisser au gré des rencontres, des personnes qui viennent et repartent de l’archipel, et notre musique s’enrichit tout en conservant son histoire », lance l’artisan en jouant quelques notes de guitare.

1Il s’agit de la Guinée-Bissau, et non de la Guinée-Conakry.

2Firoze Manji, « Culture, pouvoir et résistance : réflexions sur les idées d’Amílcar Cabral », revue Possibles, printemps 2018.

3Ibid.

4Le PAICV, Parti africain pour l’indépendance du Cap-Vert, est né en 1980 de la séparation du PAIGC. Ce parti est membre de l’internationale socialiste.