Reportage

À la frontière entre le Niger et le Nigeria, la vie au « son des armes »

En mai 2022, plusieurs centaines de familles nigérianes étaient réfugiées dans le village de Kataguiri, au Niger, à 1 kilomètre de la frontière avec le Nigeria. Fuyant les exactions de groupes criminels, elles ont été accueillies par une population particulièrement fragile elle aussi. Dans un climat de psychose, locaux et déplacés tentent de trouver un modus vivendi.

L'image montre un groupe de femmes assises en cercle sous un grand arbre. Elles sont vêtues de vêtements colorés et variés, avec des tissus typiques qui reflètent leur culture. Certaines portent des foulards ou des châles sur la tête. Le sol est sablonneux, et en arrière-plan, on aperçoit des parcelles de terre et quelques petits arbres. L'ambiance semble tranquille et conviviale, comme si elles partageaient un moment de conversation ou de repos. Le ciel est clair, et la lumière met en valeur les couleurs de leurs tenues.
Assemblée de femmes devant l’école du village de Kataguiri, le 7 mai 2022.
© Sarah Leduc

Ce samedi de mai, tout le village est au garde-à-vous. Les bazins éclatent de mille couleurs sur la place de Kataguiri, lieu-dit de la commune de Bangui situé dans le sud de la région de Tahoua, au Niger. Les habitants se pressent pour accueillir l’inspecteur d’éducation, Oumarou Ibrahim, venu vérifier le programme de rattrapage scolaire mis en place pour les 560 enfants déplacés du Nigeria inscrits dans l’école rurale. Ce jour-là, une soixantaine d’entre eux se serrent en silence sur les bancs d’écoliers, dans la chaleur étouffante de la salle au toit de tôle.

« L’éducation, c’est la clé de l’intégration, affirme Oumarou Ibrahim, qui prend son rôle très à cœur. On a le haoussa en commun, mais les petits Nigérians doivent apprendre le français. » L’inspecteur s’installe derrière le bureau du professeur et appelle un élève au tableau, pour preuve du travail accompli. L’élu quitte son rang en clopinant, 120 yeux solidaires braqués dans le dos, et déchiffre d’une voix peu assurée quelques mots en haoussa. Il passe le test, et les 120 yeux lui sourient, toujours sans un mot. Une classe modèle, si on fait abstraction des sacs à dos au sigle humanitaire, des vêtements en loque ou de ce regard de vieille âme, qui perce sous un voile au fond de la classe, d’une enfant qui en a déjà trop vu.

« Il y a des familles qui laissent leurs enfants dans des familles d’accueil et qui repartent au Nigeria. Ils se retrouvent seuls mais sont plus en sécurité ici », poursuit Oumarou Ibrahim. Les petits sont mis à l’abri des violences des groupes criminels qui sévissent dans le nord du Nigeria, à quelques encablures de là. La commune de Bangui est à 1 kilomètre seulement de la frontière de l’État nigérian de Sokoto1. Entre les deux, une vallée commune et une rivière, asséchée en cette saison. 

« Avant, on ne connaissait pas le son des armes »

« Les problèmes ont commencé il y a deux ans », estime approximativement Mahamadou Labo. Le vieux Nigérian s’est réfugié à Kataguiri en septembre 2021 avec ses cinq enfants et leur famille. « Avant, on ne connaissait pas le bruit des armes », assure-t-il. Cet éleveur s’est d’abord fait voler son bétail, puis une rafle nocturne l’a convaincu de fuir. « Les bandits sont venus la nuit avec des fusils, ils ont tiré partout, ils nous ont fait peur. Alors on est partis. On a marché depuis le village de Danjani, à 10 km d’ici. On a tout laissé là-bas, nos champs, nos maisons… », raconte-t-il. 

Comme lui, quelque 18 000 Nigérians ont trouvé refuge dans la commune de Bangui et la vingtaine de villages alentour, dont environ 2 000 à Kataguiri. À l’échelle nationale, ils étaient, le 30 avril 2022, près de 200 000 Nigérians - réfugiés ou demandeurs d’asile, principalement originaires des États de Katsina et de Sokoto, situés dans le nord-ouest du Nigeria - à avoir trouvé refuge au Niger selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). L’agence onusienne s’attend à voir ces chiffres grimper. « Je crains que nous ayons des afflux réguliers au Niger tant qu’il y aura des troubles dans les pays voisins », a déclaré en mai Emmanuel Gignac, représentant du HCR au Niger.

Sur cette carte du sud-ouest du Niger, les villes évoquées dans le reportage.
Sur cette carte du sud-ouest du Niger, les villes évoquées dans le reportage.
© Afrique XXI

Les Nigérians fuient les groupes criminels qui pillent leurs villages, volent leur bétail, enlèvent contre rançon, imposent des zakat (taxes) et tuent quand on leur résiste. « Les populations civiles sont souvent les premières victimes », a affirmé le secrétaire général de l’Organisation des Nations unies, António Guterres, lors d’une visite au Niger début mai. Selon l’ONU, près de huit victimes sur dix des attaques sont des civils. D’après International Crisis Group, au cours des dix dernières années, au moins 8 000 personnes ont été tuées dans le nord-ouest du Nigeria, des milliers d’autres ont été enlevées, et des centaines de milliers déplacées.

À l’origine de ces violences, « une compétition de longue date entre éleveurs peul et agriculteurs majoritairement haoussa […] conjuguée à une explosion des activités criminelles et des cas d’infiltration de groupes djihadistes », indiquait le think tank dans un rapport publié il y a deux ans. Des centaines d’organisations armées sont impliquées, dont certaines comptent des dizaines de membres, d’autres des centaines. « Sur fond d’explosion du commerce d’armes légères et de petit calibre dans la région, les bandes organisées qui opèrent dans des forêts loin de la portée des autorités se sont multipliées », peut-on lire dans ce rapport. Cette violence s’est exportée sur le versant nigérien de la frontière, à Maradi à partir de 2016, puis à Tahoua en 2019.

« Il y a des djihadistes parmi les bandits et des bandits parmi les djihadistes »

Mus soit par l’appât du gain soit par la défense de leurs biens, les groupes armés adoptent des méthodes semblables à celles des groupes djihadistes - comme les deux factions issues de Boko Haram, Jama’at ahl al Sunnah et Islamic State West Africa Province (ISWAP) - qui sévissent plus à l’est, dans les zones frontalières des États nigérians de Borno et de Yobe. « Ce sont des groupes très mobiles, qui circulent à pied ou à moto, visages couverts pour ne pas être identifiés, et qui sèment la terreur. Il y a des djihadistes parmi les bandits et des bandits parmi les djihadistes », assure un agent des Nations unies, spécialiste de la sécurité dans la région de Tahoua. 

La crise sécuritaire laisse d’ailleurs « craindre que la région puisse devenir une passerelle, un territoire qui relierait les insurrections islamistes dans le Sahel central et les insurrections qui durent depuis dix ans dans la région du lac Tchad et du nord-est du Nigeria », estime International Crisis Group.

Les populations qui s’exilent au Niger voisin n’y trouvent cependant qu’une sécurité relative. Si les réfugiés passent, les bandes criminelles aussi. Les forces de défense et de sécurité (FDS) - police, gendarmerie et garde nationale - multiplient pourtant les patrouilles à la frontière. Mais avec plus de 30 kilomètres dans la brousse pour la seule commune de Bangui, la frontière est trop vaste pour être entièrement surveillée.

L’impossible sécurisation des frontières

« Nous avons affaire à des ennemis qui s’en prennent à nos populations avec les mêmes armes que nos propres militaires. Ils pillent partout, avec des armes qui viennent de Libye. […] Nous n’avons pas les moyens de surveiller tous nos villages », concédait le président nigérien, Mohamed Bazoum, en février 2022. Bangui fait néanmoins partie des villages qui bénéficient de l’attention du chef de l’État. Lorsqu’il était venu le visiter en janvier dernier, il avait promis « une lutte implacable contre ceux qui font ces enlèvements de personnes [...]. La plupart de ces gens-là ont été arrêtés, notamment à Maradi, Tahoua et Zinder. Il reste ceux de Bangui, nous les arrêterons et nous les combattrons avec la dernière énergie. »

Malgré les efforts déployés, la sécurité reste difficile à assurer. En avril 2022, entre 30 et 50 criminels, selon les témoignages locaux, ont réussi à atteindre Bangui à pied. Repoussés par les FDS lors d’une offensive qui a duré plus de deux heures et demi, les dégâts ont été cette fois limités. Mais cela n’a pas toujours été le cas. « En un an, il y a eu au moins trois attaques qui ont causé des morts et des blessés, et il y a eu plusieurs demandes de rançons », assure le maire de Bangui, Ado Oumarou Maidawa. Les exactions de ce type se multiplient dans toute la zone frontalière, qui s’étend sur près de 1 500 kilomètres avec le Nigeria. Le 25 mai, une nouvelle attaque a été signalée à Birni N’Konni, à 150 kilomètres à l’ouest de Bangui. Ciblant le commissariat, elle a fait au moins deux morts et plusieurs blessés graves.

« On arrive à repousser les bandits mais pas à les arrêter car ils arrivent à pied, à moto. Ils font des incursions rapides puis repartent. Parfois, ils se cachent dans les villages grâce à des complices locaux. Ils sont bien informés et profitent du temps entre deux relèves pour attaquer », explique Oumarou Ibrahim, l’inspecteur d’éducation de Bangui. Ainsi, la peur a peu à peu gagné les habitants de ce village. « On dort mal. On est gagnés par la psychose, et ça alimente les rumeurs. Récemment, on nous avait annoncé l’arrivée de 104 motos. Quand vous savez qu’ils sont trois par moto… Les gens étaient paniqués au village. Heureusement, ils ne sont pas venus. Mais on vit en permanence sur nos gardes », soupire Oumarou Ibrahim.

« Ils viennent du Nigeria, mais nous sommes tous des Haoussa »

Face à un ennemi commun, locaux et déplacés se serrent les coudes. À Kataguiri, le chef du village a demandé à chaque habitant de prendre sa part. « Il n’y a pas de camp de réfugiés à Bangui. Les déplacés se débrouillent avec les familles d’accueil », explique le maire. 

Issa Yahaya, modeste agriculteur qui a déjà à sa charge deux épouses et une dizaine d’enfants, a accueilli jusqu’à dix ménages dans sa concession. Début mai, lorsque nous l’avons rencontré, il en restait trois, abrités sous des tentes du HCR tendues dans les recoins de la cour en torchis. « Chez nous, c’est une obligation sociale d’accueillir. Ils viennent du Nigeria, mais nous sommes tous des Haoussa. C’est une grande famille, on s’entraide. Tout le monde vit bien ensemble », explique-t-il.

Issa Yahaya (à gauche) entouré de ses deux épouses et de leurs enfants, à Kataguiri, le 7 mai 2022.
Issa Yahaya (à gauche) entouré de ses deux épouses et de leurs enfants, à Kataguiri, le 7 mai 2022.
© Sarah Leduc

Les échanges de biens et de personnes sont aussi intenses qu’historiques dans cette région frontalière qui ne faisait qu’une avant la colonisation européenne. Au XIXe siècle, le califat du Sokoto, plus grand État africain de l’époque, recouvrait toute la région. « Nous partageons la même vallée avec le Nigeria. Quelqu’un qui n’est pas d’ici ne peut pas faire la différence entre les deux pays, souligne le maire. La commune de Bangui est une zone de transhumance. Avant, nos éleveurs allaient faire paître leur bétail côté Nigeria, et inversement. Il y a toujours eu un va-et-vient entre le Niger et le Nigeria. Nous parlons la même langue, nous sommes le même peuple, les mêmes familles. Il y a même des villages coupés en deux par la frontière. »

Les échanges commerciaux ne se sont pas taris, à en croire le ballet incessant des camions de transport sur la route principale qui relie Tahoua (Niger) à Sokoto (Nigeria). Les oignons violets de Galmi, très réputés dans la sous-région, sont envoyés par tonnes vers le Nigeria, qui exporte en retour ses hydrocarbures, distribués à la pompe et au marché noir, et ses denrées agricoles. Mais la route migratoire est aujourd’hui à sens unique, et l’exode se transforme peu à peu en exil.

La menace d’une crise alimentaire

« Rentrer ?, s’esclaffe le vieux Mohamadou Labo. On ne peut même plus en rêver ! Cela va tellement mal chez nous qu’on ne peut même pas penser à y retourner. » S’il affirme avoir définitivement posé sa natte au Niger, il repart chaque matin cultiver son champ côté Nigeria. Malgré le danger de la route, il franchit à pied les dix kilomètres qui le séparent de ses terres pour rentrer avant que le soleil se couche. « Il faut bien manger », soupire-t-il. 

Difficile pour les familles d’accueil de nourrir ces nouvelles bouches alors qu’une crise alimentaire sans précédent se profile au Niger. Entre la sécheresse structurelle, le réchauffement climatique et l’augmentation des prix des denrées alimentaires en raison de la guerre en Ukraine, près de 3,6 millions de personnes risquent d’être en insécurité alimentaire au Niger, dont 600 000 enfants, alerte l’Unicef. « Tous les signaux sont là pour dire qu’il y a aura une crise alimentaire grave dans les semaines à venir, assure Stefano Savi, représentant de l’Unicef au Niger. Si la situation se détériore au Nigeria, et pousse des populations sur la route, il y aura des répercussions au Niger », poursuit-il, estimant que les locaux comme les populations déplacées sont en danger. 

« Au début, on mangeait tous dans la même assiette. Maintenant, c’est plus dur, il faut faire attention », témoigne Issa Yahaya. À un mois de la soudure, ses greniers de mil et de sorgho sont déjà quasiment vides. L’agriculteur n’a donc plus aucun surplus à vendre. « Mais les réfugiés ont reçu un peu d’aide, alors ils partagent à leur tour », poursuit le chef de famille. À leur arrivée, les Nigérians reçoivent le soutien des organisations humanitaires : le HCR fournit les abris, l’Unicef un kit non alimentaire pour leur installation (moustiquaires, nattes, savons, pagnes, vaisselles, matériel scolaire…) et le PAM un kit alimentaire.

« Quand l’eau viendra, on aura l’apaisement »

Pour la commune, l’augmentation massive de la population est tout aussi difficile à absorber. « L’eau manque à Bangui, et le système d’eau potable est menacé avec l’afflux de réfugiés », alerte le maire. Quasiment chaque matin, la ville est privée d’eau et d’électricité pendant plusieurs heures. Des travaux sont en cours pour transformer un forage en réserve d’eau et réhabiliter des centres de santé intercommunautaires (CSI) pour augmenter les capacités de soins. « Grâce aux partenaires, on met nos efforts dans l’éducation, la santé, l’eau et la distribution de vivres, mais ce n’est pas facile, admet l’édile. Tant que le problème de sécurité à la frontière ne sera pas réglé, ça restera très compliqué pour nous. »

« On espère que les autorités du Nigeria vont s’y mettre car c’est l’insécurité qui cause les déplacements, poursuit le maire. Le danger est à côté de chez nous, mais pas chez nous. Pourtant, c’est nous qui en assumons les conséquences. Ce sont nos FDS qui assurent la sécurité des villages nigérians proches de la frontière. » Ado Oumarou Maidawa déplore le manque de coopération avec les élus nigérians. « Le Nigeria laisse le terrain libre aux bandits. Nos FDS font des poursuites ici mais ne peuvent pas avancer très loin côté Nigeria pour continuer les cavales. Et, là-bas, personne ne réplique pour contrecarrer les attaques », regrette-t-il. 

Le président nigérian, Muhammadu Buhari, a pourtant affiché à plusieurs reprises sa détermination à combattre les activités criminelles et à lutter contre ceux qu’il qualifie de « meurtriers de masse ». En septembre 2021, une vaste opération militaire a été menée dans le nord-ouest du Nigeria, se concentrant d’abord dans l’État de Zamfara, avant de s’étendre aux États limitrophes de Katsina, Sokoto et Kaduna. Mais, tout comme Niamey, Abuja est limité par le manque d’effectifs et de moyens de ses forces de sécurité. 

À défaut de pouvoir compter sur des armées solides, l’édile Ado Oumarou Maidawa remet donc son sort aux cieux. « Quand l’eau viendra, on aura l’apaisement », souffle-t-il. Avec la saison des pluies, le lit de la rivière Gagere, qui constitue la frontière naturelle entre le Niger et le Nigeria, se gorgera d’eau. « À sec, la rivière laisse passer le monde. Lorsqu’elle est remplie, entre juillet et octobre, les rares points de passage sont faciles à contrôler. Cela n’empêche pas complètement les intrusions des bandits, mais ça les limite. » Les habitants de Bangui, locaux ou réfugiés, devront attendre encore quelques semaines avant de retrouver un sommeil apaisé. En ce mois de mai, il n’y a pas l’ombre d’un nuage à l’horizon.

1Le Nigeria est une fédération composée de 36 États, qui partagent leur souveraineté avec le gouvernement fédéral d’Abuja.