Quel rôle pour l’opposition politique dans un régime « hybride » ?

Ils sont souvent ignorés par les chercheurs, négligés par les journalistes et réprimés par les autorités : les partis d’opposition, en Afrique subsaharienne, sont-ils condamnés à ne servir que de « faire-valoir » à une époque où l’espace civique et politique est de plus en plus restreint dans de nombreux pays ? Pas forcément. Au-delà de leur rôle de « sentinelle », l’histoire récente montre qu’ils peuvent eux aussi accéder au pouvoir.

Dakar, août 2017. À droite, les partisans de l’opposant Khalifa Sall réclamant sa libération. À gauche, une affiche électorale de la coalition gouvernementale.
Kamal/Heinrich-Böll-Stiftung

À quoi servent les partis d’opposition dans un régime ultra-dominé par le parti au pouvoir ? Leur action n’est-elle pas futile face à des dirigeants tels que Yoweri Museveni, à la tête de l’Ouganda depuis 1986, Paul Biya au Cameroun, qui a fêté le quarantième anniversaire de sa prise de pouvoir en novembre dernier, ou Faure Gnassingbé, qui a succédé à son père il y a plus de seize ans au Togo ? Que peuvent-ils accomplir face à des partis au pouvoir quasiment étatique, telles que Chama Cha Mapinduzi (CCM) en Tanzanie ou l’Union Nationale Africaine du Zimbabwe-Front Patriotique (ZANU-PF) ?

Pendant longtemps, observateurs et chercheurs ont considéré ces partis d’opposition comme faibles et jouant un rôle peu conséquent. Parfois vus comme de simples véhicules pour accéder à des postes ministériels, ou des coquilles vides donnant une légitimité démocratique à une dictature, le rôle qu’ils peuvent jouer au sein d’un système politique désavantageux a été largement ignoré. Selon les sondages d’opinions menés par l’Afrobaromètre à travers le continent, les citoyens africains partagent ce constat et font peu confiance aux partis d’opposition1.

Et pourtant, l’opposition a remporté quelques succès au cours de la dernière décennie, y compris là où on ne s’y attendait pas. Au Burkina Faso, en 2014, des manifestations menées entre autres par l’opposition politique ont renversé Blaise Compaoré, au pouvoir depuis 27 ans. Des partis d’opposition ont créé la surprise en gagnant les élections présidentielles au Nigeria (2015) et en Gambie (2016). Ailleurs, ils sont encore à pied d’œuvre, comme au Togo ou en Ouganda où l’opposition bat régulièrement campagne malgré une répression féroce, ou comme en Tanzanie et en Afrique du Sud où ces partis ont fourni des efforts considérables pour étendre leur présence territoriale. L’unification de l’opposition à travers des grandes coalitions apparaît comme une stratégie efficace pour concurrencer l’élite dirigeante2.

Les manœuvres du parti au pouvoir

Dans ces contextes, les partis d’opposition font face à des difficultés majeures. Ils manquent cruellement de ressources financières. Le financement public pour les partis politiques, lorsqu’il existe, est généralement accaparé par le parti au pouvoir. Les opérateurs privés sont souvent frileux à l’idée de soutenir financièrement – et publiquement – des partis d’oppositions. Ces derniers sont régulièrement la cible de manœuvres politiques du pouvoir, visant à créer des divisions, à coopter certains de leurs leaders ou à les infiltrer.

Salif Diallo, qui fut longtemps une figure-clé du système Compaoré au Burkina Faso (avant de s’engager dans l’oppositon), l’a par exemple reconnu dans un entretien en février 2008 : « De temps en temps, si on peut accélérer [la] décomposition interne [des partis d’opposition], on le fait, c’est tout à fait logique. Personnellement, je ne peux pas dire que je suis blanc comme la neige dans cette situation.3 »

Les opposants risquent enfin d’être la cible d’une répression violente. Des leaders et des activistes de l’opposition sont régulièrement arrêtés dans de nombreux pays, comme en Ouganda, en Tanzanie, au Cameroun, mais aussi au Niger et au Sénégal.

Ces difficultés limitent leurs moyens d’action, les obligeant à faire des choix difficiles et à adopter des approches apparemment contradictoires. Par exemple, chaque scrutin électoral pose un dilemme pour ces partis : participer au risque de légitimer un processus souvent biaisé, ou boycotter au risque de disparaître de la scène politique par manque de visibilité (dans les médias et sur le terrain) ou en tirant un trait sur les maigres ressources financières mises à leur disposition (financements publics, cotisations des parlementaires et autres élus, etc.) ? Dans beaucoup de pays, la stratégie de boycott a été progressivement abandonnée. Comme l’explique une parlementaire ougandaise du Parti Démocratique, un président comme Yoweri Museveni est « sans honte » et ne risque pas d’être embarrassé parce que l’opposition boycotte une élection. Battre campagne, même en sachant que le parti au pouvoir va l’emporter, offre une plateforme pour diffuser un message et entrer en contact avec la population à travers le pays.

Éroder la position dominante de l’élite

L’opposition peut ensuite choisir d’intégrer les institutions telles que le parlement et les collectivités locales, ou user de la politique de la chaise vide. La première option lui permet d’acquérir de l’expérience, d’accroître sa crédibilité, et potentiellement de réformer le régime de l’intérieur. Mais cela pose aussi le risque de légitimer des institutions démocratiques de façade et de n’y avoir aucun poids réel, ainsi que de se discréditer aux yeux de la population. L’opposition peut également contester le régime dans les rues, en appelant à des manifestations et en nouant des alliances avec la société civile. Mais outre la répression violente à laquelle elle peut faire face, le fait de participer et de protester en même temps peut être perçu comme hypocrite.

Comment réconcilier ces approches et analyser le rôle que ces partis jouent réellement ? Loin d’être uniformément faibles ou de ne servir que d’alibis à des autocrates en quête de légitimité démocratique, les partis d’opposition peuvent remplir une série de fonctions qui contribuent à éroder la position dominante de l’élite au pouvoir et ainsi contribuer à un processus lent de démocratisation. En faisant cela, les partis d’opposition sont capables d’accommoder les contraintes imposées par le régime et de travailler à son renversement.

Premièrement, l’opposition remplit une fonction de dénonciation. Les partis d’opposition, ainsi que d’autres acteurs issus de la société civile, ont pour rôle de critiquer ce que le gouvernement fait mal, ou ne fait pas. Les partis d’oppositions s’attaquent au bilan du pouvoir – en particulier dans des domaines sur lesquels les attentes de la population sont immenses, comme la provision de services de base ou la gestion d’une crise sécuritaire – et dénoncent les fraudes électorales, la répression qu’ils subissent, ou l’impunité des dirigeants accusés de corruption ou de crimes de sang. À travers les campagnes électorales, les réseaux sociaux et les médias, les débats parlementaires et d’autres moyens, cette dénonciation permet de documenter ces abus et de les médiatiser, aussi bien à l’attention des citoyens que de la communauté internationale.

Les exemples de Kaboré et de Sall

Deuxièmement, l’opposition mobilise les mécontents et donne aux citoyens une opportunité d’exprimer leur insatisfaction. Cette mobilisation peut se faire au sein du régime (par exemple en se présentant à des élections) ou en dehors, à travers des campagnes de désobéissance civile, des boycotts et des manifestations. Cette mobilisation force le régime à réagir – en lâchant du lest ou en réprimant la contestation – augmentant alors le prix à payer pour se maintenir au pouvoir.

Enfin, les opposants politiques peuvent se positionner comme de potentiels successeurs à l’élite dirigeante et proposer une alternative sérieuse. La crédibilité de l’opposition peut reposer sur différentes bases. Un opposant peut être considéré comme un réel outsider s’il a accumulé assez d’expérience et de capital politique – par exemple à travers des fonctions parlementaires ou exécutives. Cela explique pourquoi des anciens cadres du parti au pouvoir arrivent régulièrement à se positionner comme des leaders de l’opposition, tel que Roch Marc Christian Kaboré au Burkina Faso (élu lors des premières élections post-Compaoré en 2015), ou Macky Sall au Sénégal (élu en 2012 contre son ancien mentor Abdoulaye Wade).

La crédibilité d’un opposant peut aussi reposer sur un parti politique, qui peut lui fournir une base de soutien importante, un programme politique et une organisation solide à travers le territoire. Elle peut aussi émaner des sacrifices qu’un opposant est prêt à faire. En Ouganda, des figures telles que Kizza Besigye ou, plus récemment, Bobi Wine, sont généralement perçues comme légitimes et dignes de confiance car elles se sont battues « dans les tranchées » et ont supporté les coups physiques du régime de Museveni. Une opposition crédible peut encourager des défections parmi l’élite dirigeante, et peut signaler aux citoyens et à la communauté internationale qu’une élite alternative peut prendre le relais du pouvoir.

« On nous demande de jouer le rôle de sentinelle »

Différents partis peuvent remplir certaines de ces fonctions mieux que d’autres, d’où la nécessité de créer des alliances contre le régime. Des petits partis, parfois créés dans un contexte de répression intense, peuvent être cantonnés à un rôle de dénonciateur. Un jeune cadre de l’Union pour la Renaissance-Parti Sankariste (UNIR-PS) au Burkina Faso déclarait en 2017 à propos des attentes de la population envers son parti, que contrairement à d’autres : « A nous, on ne nous demande pas de conquérir le pouvoir d’État, on nous demande de jouer le rôle de sentinelle, d’être là pour taper quand ça déconne ».

D’autres partis, malgré leur proximité passée avec le pouvoir, arrivent à se positionner comme alternatives crédibles, grâce à leur expérience du pouvoir d’Etat et à de vastes ressources. Différents types de partis peuvent donc jouer un rôle dans l’érosion du régime à travers ces fonctions. Loin d’être contradictoires, la participation et la contestation sont donc les deux faces d’une même pièce. Tout comme le parti au pouvoir alterne entre ouverture et répression pour se maintenir, l’opposition doit constamment jongler entre ces deux approches complémentaires, et nouer des alliances stratégiques aussi bien dans la rue que sur les listes électorales pour atteindre ses objectifs.

1Lire Michael Bratton et Carolyn Logan, “The viability of political opposition in Africa : Popular views”, Afrobarometer Policy Paper n° 26, 2015. Les données de l’Afrobaromètre peuvent être consultées ici.

2Issaka K. Souaré, Les partis politiques de l’opposition en Afrique : La quête du pouvoir, Les Presses de l’Université de Montréal, 2017.

3Augustin Loada, « Contrôler l’opposition dans un régime semi-autoritaire : Le cas du Burkina Faso de Blaise Compaoré », dans M. Hilgers et J. Mazzocchetti (eds), Révoltes et oppositions dans un régime semi-autoritaire, Karthala, 2010, pp. 269-294.