Chine-Afrique. Beijing n’est pas le seul responsable de l’autoritarisme numérique

Accusée de répandre, en Afrique notamment, son modèle dirigiste en fournissant des technologies de surveillance et de censure, la Chine n’est pourtant qu’un acteur parmi d’autres de ce marché en pleine expansion. Les pays dits « démocratiques » ne sont pas en reste.

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Les technologies numériques ont fourni aux gouvernements du monde entier les outils nécessaires pour communiquer avec les citoyens, sonder le sentiment populaire, évaluer les risques politiques, ajuster leurs stratégies et être plus réactifs. Cependant, ces mêmes technologies ont également fourni aux gouvernements autocratiques et illibéraux de plus grandes possibilités de contrôle, de nouveaux moyens d’étouffer la dissidence et de bloquer l’opposition.

La surveillance, la propagande et la désinformation sont des stratégies séculaires utilisées par les gouvernements pour bâillonner l’opposition et conquérir le pouvoir. Mais, alors que l’ère numérique continue d’imprégner des pans toujours plus vastes de nos vies, l’émergence de ces technologies diverses « rendent la répression et le contrôle plus omniprésents, efficaces et subtils »1.

L’autoritarisme numérique met à l’épreuve ce que l’on appelle désormais la démocratie numérique – quand les plateformes en ligne augmentent la participation des citoyens à la vie publique – dans la mesure où il « remodèle l’équilibre des pouvoirs entre les démocraties et les autocraties »2. Il prend de nombreuses formes telles que le harcèlement en ligne, la diffusion de fausses nouvelles, les cyberattaques, les fermetures d’Internet et la surveillance ciblée via les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle (IA) et les logiciels de reconnaissance faciale.

Un État orwellien moderne

En Chine, l’autoritarisme numérique s’affiche comme nulle part ailleurs. L’État chinois est à l’avant-garde de l’utilisation d’outils numériques pour la surveillance et la censure - de son « grand firewall » (ou bouclier doré3) à l’utilisation de caméras de vidéosurveillance, en passant par la censure des données, jusqu’à la traque grâce à l’IA et la mise en œuvre du « crédit social »4.

Les mécanismes de surveillance et de censure sont si omniprésents dans la société chinoise qu’ils en sont presque devenus invisibles, ce qui fait de la Chine l’incarnation d’un État orwellien moderne. En raison de la longue expérience de Beijing, de nombreux pays d’Asie, d’Amérique du Sud et, surtout, d’Afrique se tournent vers la Chine pour s’équiper en technologies et définir des stratagèmes de surveillance et de censure.

Ces dernières années, les entreprises technologiques chinoises (telles que CloudWalk, Huawei, Hikvision et Yitu) ont étendu leur présence à travers l’Afrique. A ce jour, il y a 266 initiatives technologiques chinoises sur le continent africain5, allant des infrastructures 5G aux centres de données, aux villes intelligentes, aux projets de surveillance visant à réduire la criminalité et à améliorer la sécurité publique, en passant par des programmes d’éducation et de développement des compétences. Cependant, étant donné les antécédents de l’Afrique en matière de dirigeants autoritaires, certains pourraient utiliser ces technologies pour étendre les mesures de surveillance.

Plusieurs États africains – dont le Tchad, l’Éthiopie, le Zimbabwe, la République du Congo, le Burundi, le Togo, la Guinée, la Tanzanie et l’Ouganda – ont déjà adopté l’autoritarisme numérique. Au cours des deux dernières décennies, les coupures d’Internet, la surveillance en ligne, les taxes sur les réseaux sociaux et les peines d’emprisonnement pour avoir publié des messages anti-gouvernementaux ont menacé les libertés et les droits fondamentaux dans de nombreux pays africains, suscitant des inquiétudes quant à l’avenir de la démocratie dans la région. Les techniciens de Huawei, qui aident les forces ougandaises et zambiennes à espionner leurs opposants politiques, sont souvent cités comme un exemple illustrant la manière dont les régimes africains peuvent utiliser à des fins néfastes les technologies de surveillance chinoises.

Délinquants en série

Blâmer uniquement la Chine pour la montée de l’autoritarisme numérique en Afrique est cependant quelque peu imprudent. Les pays occidentaux, et en particulier les États-Unis, n’ont pas hésité à accuser la Chine d’exporter l’autoritarisme numérique vers le continent, négligeant le rôle actif des Africains eux-mêmes dans l’acquisition des technologies de surveillance chinoises.

En pointant du doigt la Chine seule, les Occidentaux courent le « risque de simplifier à outrance un environnement complexe »6 et de négliger le rôle des autres fournisseurs. Ces accusations semblent impliquer qu’il n’existe pas d’autres délinquants en série – des délinquants comme la Russie et l’Arabie saoudite : ces deux États utilisent la technologie à des fins répressives et ont influencé l’utilisation de tactiques et d’outils numériques autoritaires en Afrique.

De plus, l’argument selon lequel la Chine encourage l’autoritarisme numérique sur le continent ne peut être analysé sans tenir compte de la guerre technologique entre Beijing et Washington et de leur lutte pour la domination géopolitique. En présentant la Chine (et, par extension, ses entreprises technologiques) comme des acteurs déviants qui veulent fragiliser la démocratie numérique, les États-Unis se posent en garants de la moralité. Cependant, cette posture n’est pas crédible – après tout, eux aussi espionnent leurs citoyens (ainsi que l’a démontré Edward Snowden). En outre, des pays comme la France, les États-Unis, le Royaume-Uni, Israël et l’Allemagne fournissent également des technologies de surveillance haut de gamme, des logiciels espions, des logiciels de piratage et des applications de censure aux démocraties fragiles et aux régimes autoritaires7.

Consommateur passif

Si les États-Unis voulaient vraiment restreindre la propagation de la soi-disant « technologie autoritaire », alors ils devraient imposer des mesures et des restrictions globales à tous les fabricants, qu’ils soient issus d’une démocratie ou non. Nous devons éviter de nous laisser piéger par des arguments et des généralisations qui décrivent la Chine comme un « mouton noir » du numérique. Il serait plus prudent d’évaluer les pays africains qui importent la technologie chinoise au cas par cas pour déterminer s’il existe vraiment un lien de causalité (étayé par des preuves et des données) entre l’utilisation malveillante des outils technologiques chinois et l’intention de reproduire des aspects de la gouvernance technologique de Beijing.

Dans une perspective plus large, l’Afrique risque de devenir un consommateur passif de technologies développées par des entreprises occidentales et orientales rivales. Parce que les investissements dans l’industrie technologique naissante en Afrique sont insuffisants pour développer les marchés nationaux, les États africains continueront (à long terme) à importer des technologies haut de gamme. Compte tenu de la lutte pour la domination entre les démocraties numériques et les autocraties numériques, l’Afrique risque, une fois de plus, d’être le terrain de cet affrontement - même si ce n’est pas le même genre de bataille qu’autrefois.

Aujourd’hui plus que jamais, il est nécessaire que les décideurs politiques et les législateurs africains plaident pour que la législation et la réglementation des TIC soient transparentes, responsables et ouvertes à la réforme. Alors que le continent espère récolter les fruits de la quatrième révolution industrielle, les Africains, à l’échelon local, national et régional, doivent veiller à ce que la technologie soit conçue, développée et mise en œuvre pour répondre aux besoins africains et servir les intérêts des économies africaines.

Cet article fait partie de la série « Initiative Chine-Afrique », basée sur un projet de l’Institut Firoz Lalji pour l’Afrique à la London School of Economics and Political Science (LSE), qui explore l’interdépendance économique croissante de l’Afrique et de la Chine. Traduit de l’anglais au français par Afrique XXI, il a initialement été publié sur le site de LSE.

1Lire « Authoritarianism Has Been Reinvented for the Digital Age », Marie Lamensch, 9 juillet 2021, The Centre for International Governance Innovation.

2Lire « Exporting digital authoritarianism, the Russian and Chinese models », Alina Polyakova et et Chris Meserole, août 2019, The Brookings Institution.

3NDLR : Il s’agit d’un système de surveillance et de censure destiné à contrôler les flux d’information en ligne. Ce programme gouvernemental a débuté en 2003.

4NDLR : Selon Séverine Arsène, « le système de crédit social est une réponse du gouvernement chinois à une difficulté chronique dans l’application des lois et des règlements [...]. Pour influencer les comportements des individus, le système recourt à des leviers plus ou moins classiques de coercition : récompenses et sanctions (listes noires), incitations plus modulaires, mais parfois peu coercitives (note personnelle), et propagande qui en appelle à la morale », in « Le système de crédit social en Chine. La discipline et la morale », Réseaux, 2021/1 (N° 225), p. 55-86.

5Lire « China’s AI deployment in Africa poses risks to security and sovvereignty », Khwezi Nkwanyana, The Strategist, 5 mai 2021.

6Lire « When it comes to digital authoritarianism, China is a challenge – but not the only challenge », Steven Feldstein, War on the rocks, 12 février 2020.