Retour vers le futur à Madagascar

Analyse · Depuis le coup d’État d’octobre 2025, des mercenaires russes assurent la sécurité rapprochée du colonel Michaël Randrianirina. Un retour en force enclenché par Moscou dès 2018, entre nostalgie de l’époque soviétique, intérêts économiques et géostratégiques, et recul de la France.

Michaël Randrianirina et Vladimir Poutine, le 19 février 2026, à Moscou.
© Présidence de Madagascar

Ce n’est pas tous les jours que s’évapore un chef d’État en exercice. C’est ce qui est arrivé le 11 octobre 2025 au président Andry Rajoelina, exfiltré par la France après trois semaines de contestation portée par la jeunesse urbaine d’Antananarivo, rassemblée sous le pavillon GenZ. L’armée malgache a fini par se rallier aux manifestants sous l’impulsion du Capsat, l’unité d’élite du colonel Michaël Randrianirina – la même qui avait déjà porté Andry Rajoelina au pouvoir en 2009.

Profitant du flottement qui a suivi la disparition du président déchu, Michaël Randrianirina s’est emparé du pouvoir. La diplomatie française y a vu un novice vulnérable aux influences étrangères, quand plusieurs observateurs rappelaient au contraire qu’il était un stratège rompu aux registres militaire, ethnique et religieux.

Très vite, le nouveau président s’est entouré d’une garde prétorienne de mercenaires russes. Depuis, le pouvoir annonce très fréquemment des tentatives de coup d’État. « Les Russes sont les garants de sa sécurité physique, rapporte le chercheur Olivier Vallée, très bon connaisseur de ce pays. Mais ses véritables risques politiques restent dans la rue, la GenZ et ceux qu’on appelle les “4 Mi”, ces indigents sans famille, sans argent, sans domicile et sans travail. » En quelques semaines, Antananarivo est devenue une étape régulière des émissaires russes. Le colonel Randrianirina s’est rendu à Moscou pour rencontrer Vladimir Poutine le 19 février 2026, juste avant un déplacement à Paris.

Le précédent Ratsiraka

Antananarivo n’en est pas à son premier rapprochement avec Moscou. La Grande Île a basculé une première fois dans l’orbite soviétique en 1975, quand le capitaine de corvette Didier Ratsiraka a pris le pouvoir à la faveur de l’assassinat – non résolu à ce jour – de son prédécesseur, le colonel Richard Ratsimandrava. Ratsiraka professe alors un « socialisme scientifique », nationalise les filiales des entreprises occidentales et expulse les Français de leur base militaire du nord, aussitôt reprise par les Russes sans jamais devenir opérationnelle. Des centaines de jeunes Malgaches partent étudier en URSS et en Tchécoslovaquie, formant une élite russophone et russophile. Celle-ci infuse encore, discrètement, les réseaux d’influence d’aujourd’hui, qui nourrissent, chez une partie de la population, une nostalgie pour cette relation d’antan.

La parenthèse se referme en 1991 avec la chute de l’URSS. Pendant près de trente ans, l’ambassade russe à Antananarivo fonctionne au ralenti sur les vestiges de l’amitié passée.

Le vrai retour russe ne date pas du coup d’État de 2025, mais de la présidentielle de 2018. Cette année-là, le magnat russe Evgueni Prigojine, patron du groupe paramilitaire Wagner, prend une participation majoritaire dans Ferrum Mining, société écran enregistrée à Saint-Pétersbourg quelques mois plus tôt, qui s’apprête à devenir partenaire de la société publique malgache Kraoma pour l’exploitation du chrome – un fiasco à l’issue duquel Ferrum Mining se retirera de l’opération en laissant derrière elle des arriérés de salaires et de nombreuses dettes. Cette même année, Wagner déploie sur l’île une équipe de conseillers politiques pour protéger cet investissement. Trente agents russes y mènent ouvertement, à coups de liasses de billets, des manœuvres de désinformation, d’intimidation de candidats rivaux et même de financement d’un chef de secte apocalyptique pour diviser le vote d’opposition.

Mais leur candidat initial, le président sortant Hery Rajaonarimampianina, perd du terrain en cours de campagne. Les Russes basculent alors leur soutien vers son adversaire, Andry Rajoelina, qui l’emporte et permettra, une fois élu, à Evgueni Prigojine, le patron de Wagner, de conserver sa participation dans le chrome. Une opération documentée par la journaliste franco-malgache Gaëlle Borgia, dans une enquête coécrite avec Michael Schwirtz pour The New York Times, qui vaudra au quotidien états-unien le prix Pulitzer du reportage international en 20201. Les Russes nouent également à cette occasion des liens durables avec un homme alors déjà député, Siteny Randrianasoloniaiko.

Passion judo

Sept ans plus tard, Siteny Randrianasoloniaiko est devenu la clé de voûte de l’influence russe à Madagascar. Désormais président de l’Assemblée nationale et protecteur autoproclamé du nouveau régime, celui que les Malgaches surnomment « Behozatse » (« le musclé ») instrumentalise ses anciens réseaux tissés à la tête de la Fédération africaine de judo, discipline dont Vladimir Poutine est lui-même un pratiquant assidu et un supporter de longue date, pour entretenir un canal diplomatique direct avec le Kremlin.

Il n’est pas la seule porte d’entrée de Moscou dans l’appareil d’État : plusieurs figures du monde des affaires ayant financé l’ascension d’Andry Rajoelina travaillent aujourd’hui avec Michaël Randrianirina, dont l’homme d’affaires français d’origine indienne Shemir Sokataly, installé au Mozambique. Plus proche encore du pouvoir : Briand Andrianirina, frère aîné du président et propriétaire de la chaîne RealTV, marié à la directrice de cabinet présidentiel Onitiana Realy. Leur neveu, Koufaly Daya, identifié comme l’un des contributeurs financiers du putsch d’octobre 2025, doit à cette proximité une exposition politique croissante, entre soupçons de trafic d’or et posture affichée de lanceur d’alerte anticorruption.

Mais c’est surtout le nouvel ambassadeur malgache à Moscou, nommé début mai 2026, qui incarne ce rapprochement : Ny Hasina Andriamanjato est le fils du fondateur du Antoko’ny Kongresi’ny Fahaleovantenan’i Madagasikarae (AKFM, Parti du Congrès de l’indépendance de Madagascar), un parti d’obédience communiste qui a joué un rôle important dans la lutte pour l’indépendance et a fait figure de mouvement pro-soviétique2. Le poste était vacant depuis 2018. Comble de l’ironie, Moscou a même invité les membres de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) à l’école de la démocratie russe, a révélé Africa Intelligence3 : en mai, une délégation de six cadres de la Ceni a effectué un séjour en Russie pour une formation organisée par son homologue russe.

Des mercenaires aux hommes d’affaires

« Madagascar correspond aux cibles habituelles des Russes, résume le chercheur Thierry Vircoulon  : une gouvernance faible, un régime non démocratique, un désir de s’émanciper de la férule de l’ancienne puissance coloniale et des ressources naturelles alléchantes. » Sur le terrain, la présence russe a suivi l’évolution classique du Kremlin en Afrique. Après la première vague de militaires a commencé à se déployer une seconde plus diffuse, faite d’entrepreneurs et de communicants venus « avec femmes et enfants pour se tailler une part du gâteau malgache », selon un diplomate malgache.

Dans le secteur minier, deux noms reviennent avec insistance : Vadim Druzhinin et Evgeny Plekhanov, à la tête d’un réseau d’entreprises affiliées à la marque « Alpha ». Enregistrées à Antananarivo, Mahajanga et Toliara, ces sociétés sont en lice pour construire et exploiter la première raffinerie d’or du pays, projet phare porté par le ministre des Mines Carl Andriamparany. Plekhanov a par ailleurs été condamné par défaut en 2016 par un tribunal de commerce d’Antananarivo à douze mois de prison pour détournement de biens et non-exécution d’une décision de justice - une caractérisation qu’il conteste, affirmant n’avoir jamais été condamné pour fraude.

L’appétit pour le sous-sol malgache pourrait ne pas s’arrêter à l’or et au chrome, puisque le pays est un producteur historique de graphite, minerai critique devenu stratégique avec l’essor des batteries électriques, ainsi que de pierres précieuses et de terres rares.

Autre signal plus discret, l’homme d’affaires américano-biélorusse Alexander Zingman, habitué des réseaux russes en République démocratique du Congo et au Zimbabwe, tente depuis fin 2025 d’implanter à Madagascar le système financier alternatif A7, adossé à la banque russe Promsvyazbank et à sa cryptomonnaie A7A5, indexée sur le rouble. Des représentants du complexe industriel russe d’Alabuga, au Tatarstan, où sont assemblés les drones Shahed utilisés dans la guerre contre l’Ukraine, se sont par ailleurs rendus à Madagascar pour y signer des accords de coopération, selon l’expert David Albright, fondateur de l’Institute for Science and International Security, cité par Voice of America4. Le programme « Alabuga Start », qui cible surtout de jeunes Africaines via des promesses d’emploi trompeuses, fait l’objet d’une enquête d’Interpol. Aucun cas de Malgache recrutée n’a pour l’heure été documenté.

Un canal sous surveillance

Au moins autant que ses ressources minières, c’est la position de Madagascar sur les routes maritimes de l’océan Indien occidental qui fait saliver Moscou. En décembre 2025, une délégation russe d’une quarantaine de personnes, conduite par l’ambassadeur Andrey Andreev, avait déjà rencontré le président, épisode surnommé « l’affaire du jet russe ». Fin avril 2026, une nouvelle délégation s’est rendue sur le chantier naval de la Secren de Diego-Suarez, héritier de l’ancien arsenal naval français transféré aux autorités malgaches en 1973.

Diego-Suarez, à l’extrême nord de l’île, permet de projeter une puissance navale sur les routes majeures entre l’océan Atlantique et l’océan Indien. Un enjeu que Washington a lui aussi identifié : selon le think tank américain Critical Threats Project, trois hauts responsables du département d’État ont discuté avec Randrianirina, début janvier 2026, d’une présence militaire états-unienne sur cette même base, dans la foulée de premiers contacts noués à Dubaï. Un accès russe y aurait également été évoqué.

Et la France dans tout ça ? L’ancienne puissance coloniale reste l’un des principaux partenaires économiques de la Grande Île (derrière la Chine), et les entreprises françaises, ou dirigées par des Français, jouent toujours un rôle important dans l’économie locale. Mais ses diplomates marchent sur des œufs. Le 28 avril 2026, Antananarivo a déclaré persona non grata et expulsé le colonel Pierre Couve, attaché de sécurité intérieure à l’ambassade de France depuis 2022, soupçonné d’avoir communiqué via WhatsApp avec des membres de la Gen Z, dans le cadre d’une enquête sur une tentative d’assassinat du président et un projet de coup d’État. Un autre Français, ancien militaire, Guy Baret, a également été inculpé dans cette affaire. L’ambassade de France a démenti des rumeurs faisant état d’une liste de dix ressortissants français soupçonnés d’y être également impliqués, les qualifiant de « mensongères ».

Paris a remplacé l’ambassadeur sortant, Arnaud Guillois, par un diplomate rompu aux dossiers d’influence russe : Jean-Marc Grosgurin, qui a occupé ce même poste en Centrafrique entre 2020 et 2023. La RCA est l’un des laboratoires les plus aboutis de la stratégie de Wagner sur le continent. Le chercheur français Roland Marchal notait, à l’issue de la mission de Grosgurin, qu’il avait dû « gérer les mille et une mésaventures françaises dans une accumulation d’incidents provoqués et de complots imaginaires ».

Une fièvre moscovite limitée

À Madagascar, des figures politiques affichent désormais une allégeance sans complexe à la Russie : l’ancien ministre de la Défense Léon Jean Richard Rakotonirina, a lancé un parti ouvertement pro-russe (et pro-BRICS), le Réveil patriotique de Madagascar uni, et préside l’association Les Amis de la Russie, saluée par l’ambassadeur Andreev comme un acteur clef de la coopération bilatérale. Mais l’admiration initiale d’une partie de l’opinion pour une Russie « providentielle » s’effrite déjà : les défilés militaires, opéras et ballets n’attirent pas les foules, et les commémorations de la victoire sur le nazisme en 1945 ne parlent pas à beaucoup de monde sur la Grande Île.

La fièvre moscovite ne s’est pas non plus emparée de tout l’appareil d’État. Le ministère de la Justice, dirigé par Fanirisoa Ernaivo, et celui des Affaires étrangères, confié à la diplomate de carrière Alice N’Diaye, restent pour l’heure hermétiques, notent plusieurs sources. Et si le colonel Randrianirina s’est bien tourné vers Moscou, c’est aussi, et peut-être surtout, par défaut. Après un premier contact infructueux avec les États-Uniens, empêtrés dans la réorganisation diplomatique de l’ère Trump, et une tentative avortée de solliciter des gardes du corps marocains, possiblement torpillée par Paris, la Russie restait la seule option disponible.

Moscou ne dispose plus, à Madagascar, du même arsenal de séduction qu’à l’époque soviétique. Un projet d’institut culturel russe serait à l’étude. Mais les programmes de bourses massifs ne sont plus d’actualité, et la Russie ne saurait rivaliser avec la Chine, qui continue d’accueillir chaque année des contingents d’étudiants et d’officiers malgaches. « Personne n’a envie d’aller étudier en Russie aujourd’hui, résume Olivier Vallée. Elle a perdu son prestige après les années Brejnev. » Si la manœuvre fonctionne pour l’heure, c’est surtout parce que le terrain est laissé libre : occupées ailleurs ou lassées d’un potentiel malgache jamais vraiment transformé en profits durables, les grandes puissances étrangères ont pris leurs distances les unes après les autres. Il ne restait qu’à s’y installer.

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1Gaelle Borgia, Michael Schwirtz, «  How Russia Meddles Abroad for Profit : Cash, Trolls and a Cult Leader  », The New York Times, 11 novembre 2019.

2Dans les années 1980, Richard Andriamanjato et son fils ont toutefois quitté l’AKFM historique, alors dirigé par Gisèle Rabesahala, pour fonder l’AKFM-Fanavaozana, prendre leur distance avec Moscou et se rallier à l’opposition.

3Laure Verneau, «  Madagascar. Les cadres de la Commission électorale en formation à Moscou  », Africa Intelligence, 22 mai 2026.

4Matthew Kupfer, Salem Solomon, «  Expert : Several African governments unaware of young workers in Russian drone factories  », Voice of America, 18 décembre 2024.

5Gaelle Borgia, Michael Schwirtz, «  How Russia Meddles Abroad for Profit : Cash, Trolls and a Cult Leader  », The New York Times, 11 novembre 2019.

6Dans les années 1980, Richard Andriamanjato et son fils ont toutefois quitté l’AKFM historique, alors dirigé par Gisèle Rabesahala, pour fonder l’AKFM-Fanavaozana, prendre leur distance avec Moscou et se rallier à l’opposition.

7Laure Verneau, «  Madagascar. Les cadres de la Commission électorale en formation à Moscou  », Africa Intelligence, 22 mai 2026.

8Matthew Kupfer, Salem Solomon, «  Expert : Several African governments unaware of young workers in Russian drone factories  », Voice of America, 18 décembre 2024.