
Le journaliste congolais Pero Luwara, 43 ans, a la tête dure : pour la troisième fois depuis son arrivée en Belgique, il a été roué de coups, frappé à la tête avec un marteau et emmené en soins intensifs dans la petite ville flamande de Tirlemont. Cette agression, survenue le 4 septembre, a secoué l’opinion locale, qui s’est montrée solidaire du journaliste devenu réfugié politique.
Le bourgmestre (maire) Tino Holslag a rappelé que, le 17 mars 2025, il avait déjà été témoin d’une première agression contre le même journaliste. Il avait alors accusé les autorités nationales de faire preuve de laxisme envers les partisans du président congolais, Félix Tshisekedi. Pero Luwara nous a confirmé avoir fait l’objet de pressions : « La police locale m’a remis un document dans lequel il m’était recommandé de cesser de critiquer les autorités de Kinshasa et il m’a été précisé que les menaces pesant sur moi avaient été classées ’’stade 5’’, le niveau le plus élevé... »
Un avertissement qui n’arrête pas le journaliste. Il dénonce auprès d’Afrique XXI la mort d’un militant, Manassé Lomboto, le 15 septembre, lors d’une marche organisée à Kinshasa par les principaux partis de l’opposition congolaise. Le jeune homme avait tenté d’échapper à des hommes armés de pierres et de machettes et c’est en vain qu’il avait demandé à des policiers de le protéger.
La bienveillance de Bruxelles envers Kinshasa
Plus que jamais, l’ancienne métropole apparaît comme la caisse de résonance de la politique congolaise, même si les cartes ont changé de mains : au début des années 1990, le régime Mobutu Sese Seko rencontrait une opposition croissante incarnée par l’Union nationale pour le progrès social (UDPS), dont l’un des fondateurs, Étienne Tshisekedi, est le père de l’actuel président. À cette époque, les originaires du Kasaï, région de la famille Tshisekedi, ont été nombreux à demander l’asile en Belgique. Cette année encore, renonçant à se rendre à l’Assemblée générale de l’ONU à cause des mesures sanitaires états-uniennes liées à l’épidémie d’Ebola dans l’Est1 (ce qu’a démenti le directeur adjoint de la presse, Giscard Kusema, auprès du média Mediacongo Info2), Félix Tshisekedi, accompagné d’une importante délégation congolaise, a passé plusieurs jours en Belgique, son « deuxième Congo ». Les réseaux sociaux se sont enflammés lorsqu’ont circulé des photos du président à l’inauguration d’un restaurant de luxe tenu par un compatriote...
La relative indulgence manifestée par les autorités belges à l’égard de l’actuel président, contrastant avec la fermeté envers son prédécesseur Joseph Kabila3, peut s’expliquer par le fait que, avec la rupture des relations avec le Rwanda survenue en mars 2025 (et officiellement rétablies à l’AG de l’ONU ce 22 septembre), l’ancienne métropole souhaite garder en Afrique centrale un certain ancrage politique, préserver ses projets de coopération et des intérêts économiques déjà concurrencés par les entreprises chinoises au Katanga et par les ambitions états-uniennes.
Katumbi et Fayulu de nouveau réunis
En RD Congo, la « croisade diplomatique » menée par le président Tshisekedi afin d’obtenir le retrait des troupes rwandaises dans l’Est (notamment auprès des États-Unis, avec un accord de paix signé à Washington le 26 juin 2025) a été relativement approuvée par une opinion publique qui souhaite la fin de l’occupation du M23 (installé depuis janvier 2025 et soutenu par Kigali). Mais, depuis le 6 mai, un malaise s’est installé.
Ce jour-là, le chef de l’État annonce qu’il « accepterait un troisième mandat si le peuple le souhaitait », tout en évoquant la possibilité d’un report des élections prévues en 2028 et une modification ou un changement de l’actuelle Constitution qui n’autorise que deux mandats. Depuis lors, la coalition d’opposants, dite « C64 », entend contester l’éventualité d’une prolongation du mandat présidentiel.
Les chefs de file de ce « front du refus » sont Martin Fayulu, élu de Kinshasa à la tête du parti Ecide, Delly Sesanga, ancien ministre du Plan et fondateur du parti Envol, sans oublier l’ancien gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi, fondateur du parti Ensemble pour la République. Ces hommes politiques, qui s’étaient déjà opposés au désir de Joseph Kabila de prolonger son mandat présidentiel au-delà de 2016, se sont donc à nouveau mobilisés aux côtés de larges pans de la société civile.
Un bricolage institutionnel « autodestructeur »
Mais selon une note publiée le 30 juin par l’Institute for Security Studies4, « le bricolage constitutionnel de Tshisekedi pourrait s’avérer autodestructeur, avec des conséquences qui dépasseraient le domaine de la diplomatie. Plutôt que de renforcer la capacité de l’État à faire face aux conflits, le report des élections pour motif de sécurité affaiblirait davantage une gouvernance déjà fragile ».
Les efforts déployés sur la scène internationale par Félix Tshisekedi sont cependant incontestables. Après avoir conclu l’accord économique avec Donald Trump, il a rencontré à plusieurs reprises le président angolais João Lourenço, infatigable médiateur, et il compte sur le Qatar et les Émirats arabes unis pour négocier avec la rébellion du M23, oubliant peut-être que les pays du Golfe, depuis la guerre entre l’Iran et les États-Unis, ont désormais d’autres priorités.
De plus, les accords conclus entre la RD Congo et Israël, qui renforcent la coopération en matière de sécurité, de défense, d’accès à l’énergie et qui prévoient de reconnaître Jérusalem comme capitale, pourraient affaiblir la position de la RD Congo dans des pays tels que l’Afrique du Sud, l’Angola, la Tanzanie, sans oublier une opinion publique africaine largement acquise à la cause palestinienne.
Le président congolais mène aujourd’hui plusieurs combats de front : sur le plan diplomatique l’« amitié » envers un leader aussi controversé que Donald Trump et qui va devoir faire face au verdict des élections de mi-mandat pourrait entraîner le désaveu d’autres alliés.
Une partition de fait
Sur le plan domestique, les arrestations de leaders de l’opposition, la répression des manifestions à Kinshasa, les menaces à l’encontre d’opposants peuvent briser un « front intérieur » qui, jusqu’à présent, demeurait uni face à la guerre dans l’Est et attaché à l’unité du pays. Comment oublier qu’en 1997, l’une des causes de la chute du président Mobutu, qui a du s’enfuir face aux rebelles, a été l’effondrement du soutien populaire et de l’armée ?
Aujourd’hui comme hier, un affaiblissement de la crédibilité démocratique de Kinshasa pourrait démoraliser l’opinion et gommer les effets de l’action militaire dans l’Est. Surtout, « le déclin de la légitimité démocratique de Kinshasa renforcerait les exigences de longue date de l’AFC/M23 en matière d’autonomie et de gouvernance hybride en consolidant la thèse que le gouvernement central ne représente pas tous les Congolais, estime l’ISS dans sa note du 30 juin. Dans l’actuel contexte politique et sécuritaire, un référendum sur une nouvelle Constitution exclurait les populations des territoires contrôlés par les rebelles, mettant davantage à mal l’inclusivité et la légitimité du processus. »
Le durcissement de Kinshasa pourrait placer le pays entre le marteau et l’enclume : d’un côté un pouvoir qui entend se maintenir à tout prix, et, de l’autre, un mouvement rebelle qui s’installe, lève des impôts, impose taxes et travaux collectifs, opère des recrutements forcés... Une partition de fait qui irait à l’encontre de la volonté des Congolais.
Et plutôt que de tenter de garder sa province reliée à Kinshasa, le gouvernement s’obstine à l’isoler un peu plus : les activités bancaires sont toujours empêchées dans les territoires occupées, et, par un arrêté ministériel du 20 août 2026, les activités académiques et post-académiques dans les établissements d’enseignement supérieur à Goma et à Bukavu ont été suspendues. Les diplômes ne sont donc plus reconnus, brisant aussi l’espoir de nombreux étudiants et de leurs familles.
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1Paulina Zidi, « RDC : des restrictions de voyage liées à Ebola limitent la délégation congolaise pour l’AG de l’ONU », RFI, 22 septembre 2026.
2Edmond Izuba, « L’absence de Félix Tshisekedi au sommet de l’ONU 2026 « n’est nullement liée à la crise d’Ebola, ni à un refus de visas » », Mediacongo Info, 22 septembre 2026.
3Sur la fin du mandat de Joseph Kabila, les tensions étaient à leur comble, avec la rupture de la coopération militaire et la réduction de la fréquence des vols de Brussels Airlines à destination de la RD Congo, l’absence d’ambassadeurs à Bruxelles et à Kinshasa, et les sanctions de l’UE contre des dignitaires du régime attribuées à celui-ci à la Belgique. Trésor Kibangula, « RDC – Belgique : ce que Joseph Kabila a dit à Charles Michel à New York », Jeune Afrique, 29 septembre 2018.
4Nirvaly Mooloo, Remadji Hoinathy, « Un troisième mandat de Tshisekedi qui profiterait au Rwanda et au M23 ? », Institut d’études de sécurité (ISS Africa), 30 juin 2026.
5Paulina Zidi, « RDC : des restrictions de voyage liées à Ebola limitent la délégation congolaise pour l’AG de l’ONU », RFI, 22 septembre 2026.
6Edmond Izuba, « L’absence de Félix Tshisekedi au sommet de l’ONU 2026 « n’est nullement liée à la crise d’Ebola, ni à un refus de visas » », Mediacongo Info, 22 septembre 2026.
7Sur la fin du mandat de Joseph Kabila, les tensions étaient à leur comble, avec la rupture de la coopération militaire et la réduction de la fréquence des vols de Brussels Airlines à destination de la RD Congo, l’absence d’ambassadeurs à Bruxelles et à Kinshasa, et les sanctions de l’UE contre des dignitaires du régime attribuées à celui-ci à la Belgique. Trésor Kibangula, « RDC – Belgique : ce que Joseph Kabila a dit à Charles Michel à New York », Jeune Afrique, 29 septembre 2018.
8Nirvaly Mooloo, Remadji Hoinathy, « Un troisième mandat de Tshisekedi qui profiterait au Rwanda et au M23 ? », Institut d’études de sécurité (ISS Africa), 30 juin 2026.