Pourquoi les femmes prennent les armes au Soudan

Les violences faites aux femmes sont peu médiatisées depuis le retour de la guerre civile au Soudan. Elles sont pourtant systématiques, dans un pays où la législation ne fait pas de différence entre le viol et les violences physiques. Afin de se défendre, mais aussi pour répondre à un appel de l’armée, elles sont de plus en plus nombreuses à prendre les armes.

Des femmes soudanaises, dans la montagne d’Alsit, en 2019.
© Ahmed Fouad / flickr.com

Récemment, des reportages sur le Soudan en guerre ont montré des femmes s’exerçant au maniement des armes dans des camps d’entraînement situés dans les bastions des forces armées soudanaises. Ces images contredisent la représentation de la passivité des femmes soudanaises dans le conflit en cours. À Port-Soudan, dans le Nil Bleu et dans d’autres régions sous le contrôle de l’armée soudanaise, elles ont répondu – avec des hommes – à l’appel à la mobilisation populaire.

Contrairement à ce que semble croire l’opinion publique, la conscription militaire ne s’est jamais adressée uniquement aux hommes, et c’était déjà le cas durant la première période du régime militaire islamiste d’Omar Al-Bachir, dans les années 1990, au pic de la guerre contre les Soudanais du Sud. À cette époque, les femmes étaient présentes dans les camps d’entraînement militaire, jouant aussi un rôle idéologique : femmes pieuses, épouses obéissantes et, si nécessaire, ressources humaines à mobiliser.

Jusqu’à récemment, leur situation était connue grâce aux réseaux sociaux privés des activistes. De manière discrète et codée, les femmes collectaient des fonds et travaillaient à élargir leurs réseaux pour aider les victimes d’agressions sexuelles. Leurs appels, courts et précis, concernaient généralement des interventions pour aider les victimes de violences basées sur le genre. Elles écrivaient par exemple : « Des contraceptions et des antiviraux sont requis dans le lieu X pour un nombre X de victimes de viol. » La stigmatisation des relations sexuelles hors mariage, qu’elles soient forcées ou non, est l’une des causes de l’échec de la démocratisation du Soudan.

Une composante culturelle de la société

La criminalisation du viol, et plus généralement des violences basées sur le genre, reste encore un défi important malgré les quelques réformes proposées depuis les années 1990. Dans un contexte conservateur comme celui du Soudan, les revendications des femmes (et pour les femmes) ont souvent été utilisées pour apaiser les opposants et/ou ont été ensuite abandonnées. Malgré sa popularité, la révolution de décembre 2018 qui a conduit à la chute d’Omar Al-Bachir n’a guère changé cette situation.

Les femmes activistes, membres des comités de résistance soudanais, s’expriment depuis quelques années autour des tendances violentes au sein de leurs structures citoyennes. La violence envers les femmes au Soudan n’est pas épisodique, elle est une composante culturelle de la société.

Dans le contexte de peur généralisée qui caractérise la guerre entre deux généraux soudanais qui a éclaté il y a plus d’un an, il est facile de comprendre pourquoi les femmes veulent prendre les armes. À l’origine alliées, les Forces armées du Soudan (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR), un groupe paramilitaire créé et légitimé par l’État, sont désormais plongées dans une guerre féroce et ne tiennent pas compte des destructions, des déplacements forcés et de la violence constante infligée à la population, et notamment aux femmes et aux enfants. Le ciblage constant de civils non armés par les deux parties a été largement documenté. Selon les derniers chiffres, le conflit a fait 7,7 millions de déplacés, dont une majorité (6,6 millions) à l’intérieur du pays.

Agressions sexuelles généralisées

Ceux qui ont réussi à fuir vers d’autres régions ont été confrontés à des infrastructures minimales et à des services hors de prix. Et tandis que la zone touchée par les combats s’étend, il est fort probable que les communautés déjà déplacées soient de nouveau victimes, en particulier les femmes. L’incapacité de l’armée à les protéger et l’indifférence de l’État à l’égard de leurs difficultés quotidiennes les obligent à prendre une position d’« autodéfense » – terme assez flou si l’on considère l’ensemble des dynamiques de militarisation d’une société pendant et après une guerre. Malgré tout, la résistance des femmes et leurs mécanismes d’adaptation en temps de guerre se heurtent aux droits limités dont elles disposent en temps de paix.

Au sein des FSR, les agressions sexuelles sont généralisées. Pendant les neuf premiers mois de guerre, les rapports à ce sujet ont été innombrables. Des hommes, qui ont ensuite été tués ou violentés, ont assisté au viol de leurs femmes, de leurs mères ou de leurs sœurs par les FSR. De plus, la stigmatisation sociale qui existait déjà concernant le viol a engendré de violentes réactions préventives allant du mariage forcé, parfois avec des combattants des FSR, au suicide. Les organisations locales implantées à Khartoum indiquent que ce sont principalement ces attaques délibérées contre les femmes qui entraînent la plupart des déplacements internes.

Aujourd’hui, le fonctionnement de cette milice laisse entrevoir des stratégies qui ne sont pas différentes de celles déjà utilisées historiquement pendant le génocide du Darfour. Par exemple, la politique de la terre brûlée, consistant à détruire systématiquement les écoles, les puits, les semences et les ressources vivrières, est pratiquée depuis longtemps dans la région. Dans un message diffusé sur les réseaux sociaux, un membre des FSR a revendiqué le fait que les femmes, comme les richesses et les biens, font partie du butin de guerre et que, par conséquent, elles deviennent leur droit exclusif et incontestable.

Cacher les voitures, et les femmes

Au Soudan, la violence sexuelle s’inscrit dans un contexte plus large de désordre et de non-respect des lois où les « biens », y compris le corps des femmes, représentent les seules choses qui peuvent être achetées, vendues et consommées. Des récits provenant de l’État d’Al-Jazira, dont la capitale, Wad Madani, deuxième ville la plus peuplée du Soudan, a été envahie par les FSR en décembre 2023, décrivent comment la population a caché les femmes avec les voitures dans la forêt, loin des villages. Les habitants de cette région savent que les FSR envahissent les maisons en cherchant, en plus de l’argent, des voitures (qui seront ensuite vendues sur les marchés au Tchad) et des jeunes femmes.

Dans son enquête primée sur la vague de violences sexuelles qui a suivi le déclenchement de la guerre en avril 2023, la journaliste soudanaise Dalia Abdelmonim a décrit comment les femmes ont agi face à l’insécurité et à l’anarchie. Le titre de l’article tiré d’une citation d’une victime de viol (« Ne laissez pas les autres soldats voir » – « “Don’t let the other soldiers watch” : Rape as weapon in Sudan war »), illustre la tentative désespérée de minimiser les conséquences dramatiques du viol. Ce témoignage expose les innombrables injustices auxquelles sont confrontées les femmes au Soudan, où désormais subir un viol est toujours mieux que de subir un viol collectif, surtout lorsqu’il n’y a aucune possibilité de recours.

Ce type de récit s’inscrit dans une longue histoire de violences systématiques envers les femmes au Darfour, et à Khartoum dans le prolongement des manifestations de 2018-2019. Le monde s’est intéressé à la crise au Darfour en 2014, dix ans après le début de la guerre, après que l’ONG états-unienne Human Rights Watch a publié un rapport de 48 pages documentant le viol de 221 femmes à Tabit, dans le Darfour-Nord, perpétré par l’armée soudanaise pendant trente-six heures consécutives. Pour cela, le commandant en chef ainsi que le président de l’époque, Omar Al-Bachir, avaient été accusés de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Omar Al-Bachir devenait le seul président en exercice recherché par la Cour pénale internationale (CPI).

L’État complice des violences

Les événements de Tabit n’ont été ni les premiers ni les derniers : au Soudan, tous les groupes armés, y compris les contingents gouvernementaux, ciblent systématiquement les femmes pendant la guerre. En mai 2023, un mois après le début du nouveau conflit, un groupe de soldats des Forces armées du Soudan a enlevé et emprisonné sept jeunes femmes à Al-Geneina, dans l’ouest du Darfour. Réduites en esclaves sexuelles, ces jeunes étudiantes ont été forcées de cuisiner et de faire le ménage pour les soldats des FAS pendant deux mois. Ensuite, quand la ville a été attaquée en juin 2023 par les FSR, le déplacement forcé de 400 000 habitants d’Al-Geneina vers la frontière avec le Tchad a occulté les témoignages des femmes Masalit violées par des combattants arabes.

Ainsi, les événements au lendemain de la révolution de 2018 s’inscrivent dans une politique organisée de violence contre les femmes. Le 3 juin 2019, jour connu comme le massacre de Khartoum, plus de 200 personnes ont été assassinées, 70 femmes violées et de nombreuses personnes ayant très probablement subi des actes de torture ou des agressions sexuelles ont disparu. L’ensemble de ces atrocités a été commis par les soldats des FSR.

L’État, tant au niveau législatif qu’exécutif, se rend complice de ces violences. D’autres organismes, comme par exemple la Central Reserve Force (CRF), un corps policier anti-émeute, font usage de violences sexuelles contre les femmes manifestantes comme stratégie d’intimidation. Bien avant ces événements, dans la période précédant la révolution de 2018, l’utilisation systématique de la loi pour criminaliser et harceler des femmes activistes était déjà documentée. À ce jour, aucune personne ou institution n’a été condamnée pour ces actes violents.

Un cadre juridique liberticide

Le code pénal soudanais ne fait aucune différence entre les violences physiques et le viol. La charia, système législatif fondé sur l’islam, limite encore plus l’appel à la justice de la part des femmes en assignant à la victime plaignante la charge de la preuve : lors de mes séjours au Soudan, j’ai très rarement rencontré des femmes qui acceptaient de porter plainte pour obtenir justice.

Ce très faible cadre juridique est favorisé par un cadre normatif qui vise à instaurer et à perpétuer un ordre social strict. Par exemple, la tristement célèbre loi sur l’ordre public, abrogée en 2020 mais encore présente sous de nombreuses formes, est une relique de l’utilisation du droit islamique dans le but de contrôler les femmes et les minorités ethniques. Ainsi, le corps des femmes est devenu un « espace » de contrôle sexuel et politique. La loi donne aux policiers des pouvoirs plus amples pour emprisonner les femmes en invoquant l’argument du « désordre » : en l’absence d’un code juridique qui réglemente l’application de cette loi, plusieurs femmes, et notamment des activistes politiques, ont été ciblées et condamnées.

Les histoires de femmes détenues, battues et humiliées avant même d’être jugées abondent. Par exemple, elles peuvent être accusées pour le port de pantalons ou pour avoir marché dans des lieux publics avec un ami. La loi a également été utilisée comme prétexte pour commettre des crimes : c’est par exemple le cas de l’artiste et activiste Safia Ishag qui, actuellement en exil, a été victime d’un viol collectif en 2011 commis par des membres de la police lorsqu’elle était en détention, sous leur protection. Aucun d’entre eux n’a été poursuivi en justice.

Des récits remis en cause

Quand le cas de Safia a été dévoilé, l’opinion publique a été hostile envers elle et ses affirmations ont été remises en question ou ont été ouvertement niées. Si, depuis la révolution de 2018 et le massacre qui s’est ensuivi en 2019, le récit des survivantes est moins remis en cause, il manque encore un cadre juridique permettant de lutter contre la décrédibilisation de la parole.

Dans la même lignée que la loi sur l’ordre public, le droit de la famille au Soudan confère aux hommes des pouvoirs sur le corps des femmes sans que les limites de cette « tutelle » masculine soient explicitement définies. Si une femme soudanaise veut se marier, ou au contraire divorcer, elle doit obtenir l’autorisation légale d’un tuteur (un homme). Leur lutte concerne aussi le droit à obtenir et conserver la garde de leurs enfants, qui se fait toujours au détriment des femmes, leur droit à choisir librement leur mari et la possibilité de s’opposer aux violences qu’elles subissent.

Comme le signale un rapport publié en 2020 par le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), les problèmes qui affectent les femmes interrogées concernent principalement les violences physiques et sexuelles subies, mais aussi les restrictions à la liberté de mouvement. Ce dernier point, en particulier dans le contexte de la guerre, entraîne l’impossibilité pour les femmes de se renseigner sur la manière de se protéger des combattants.

Une terre de non-droit

En quittant le Soudan en avril 2023 – un choix que j’ai fait pour moi-même et au nom de ma famille –, j’ai rencontré de nombreuses femmes qui n’étaient pas en mesure de quitter Khartoum, non pas par volonté, mais parce qu’elles n’avaient pas l’autorisation de leurs proches ou parce qu’elles ne possédaient pas les moyens financiers et le savoir-faire nécessaires pour fuir le conflit. La longue histoire de l’exclusion structurelle des femmes de la politique, de la législation et du marché les expose encore plus au risque de violences sexuelles.

Le Soudan d’après-guerre est devenu une terre de non-droit où toutes les formes d’ordre se sont effondrées. La capitale, Khartoum, est géographiquement divisée et gouvernée par des groupes armés. Des checkpoints et d’autres formes de barrage routier contrôlent les voies d’entrée et de sortie. Dans ce contexte d’insécurité et de restructuration de la ville, la circulation limitée des personnes et des biens menace la sécurité des derniers habitants. Ces conditions rendent les femmes encore plus vulnérables socialement et politiquement.

Les déplacements forcés, la mort soudaine de leurs proches parmi les hommes, les difficultés économiques et l’absence de contacts augmentent le risque de subir des violences sexuelles. Alors que les hommes prennent les armes, s’enrôlent ou s’engagent plus facilement dans des activités illicites pour leur survie, les femmes restent exclues de ces logiques opérationnelles. Ainsi, lorsqu’elles s’engagent militairement, il est probable que ce soient les circonstances qui les y contraignent.

Leur corps transformé en monument

Malgré leurs souffrances, les femmes mettent en lumière, dans l’espace public, le thème de la violence, et notamment du viol, ainsi que, par extension, les moyens disponibles pour leur protection. Elles contribuent ainsi à la politisation de la question. De son côté, la rhétorique anti-FSR met l’accent sur les crimes de ses soldats sur les femmes.

Le slogan qui domine parmi les groupes armés est : « notre dignité réside dans la défense de la vertu de nos femmes ». Si cette approche semble tenir compte de la violence que subissent les femmes en l’absence de loi, elles transforment en réalité leur corps en monuments nationaux qui permettent de poursuivre des idéaux de masculinité et d’« intégrité », ainsi que de justifier des agendas politiques violents. Par conséquent, les deux camps se sont approprié le débat sur les violences faites aux femmes pour gagner du soutien populaire lors de leurs interventions contre les civils.

Les clivages dans le discours après la guerre du Soudan du Sud autour des droits des femmes ont finalement engendré davantage de violence à leur égard. L’utilisation des violences sexistes et sexuelles comme moyen de pression politique et militaire a découragé et souvent empêché les femmes de dénoncer les faits, et c’est particulièrement le cas lorsque les violeurs font partie de l’armée soudanaise. Les victimes des viols perpétrés par les FSR sont également réduites au silence, bien qu’elles soient placées au centre du récit national antiguerre. Réduites à l’état d’objets, et dans l’impossibilité de rendre publiques leurs expériences, leurs souffrances et leurs luttes sont oubliées, tout comme les actes violents dont elles sont victimes.

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