Niger-Libye-Tchad. Aux trois frontières, une cohabitation fragile

Reportage · Cette zone désertique est un lieu de commerce et de passage depuis des temps immémoriaux. Mais la guerre en Libye, le coup d’État au Niger, ainsi que les alliances sécuritaires régionales de circonstance rebattent les cartes. Entre tentatives de contrôles officiels des douanes, contrebande et circulations des groupes rebelles, plongée au cœur de ce triangle des Bermudes où la quiétude tient à un fil. Reportage réalisé en décembre 2025. Photos de Michele Cattani.

Un pick-up transportent des marchandises, sur la route entre Zouar et Bardai (Nord du Tchad).

Mahamat Nour Youssoufa a 42 ans et porte un long manteau de laine couleur argile. Du Kanem, région dans le centre du Tchad où il est né et a grandi, il a pris la piste du nord en 2013, quand il a entendu parler de la découverte de l’or. C’est l’époque de la grande ruée, les montagnes du Tibesti deviennent le « must-go » de toute une génération de jeunes désœuvrés. L’or est alluvionnaire, il suffit d’un détecteur de métaux et de quelques économies pour tenir en autonomie plusieurs jours dans le désert. Avec quatre amis, tous plus ou moins dans la fin de leur vingtaine, Mahamat Nour Youssouf fonce.

On se rencontre douze ans plus tard à Zouar, fin décembre 2025. Il raconte ne pas avoir changé tant que ça. Il passe la main dans sa moustache, remet son turban. L’or ? Il en est revenu. Pendant neuf ans, il a creusé au fond d’un puits à Kouri Bougoudi, avant de tourner casaque et se dire que la vie vaut plus qu’un effondrement. « Il y avait beaucoup de dangers, que cela soit du côté tchadien, du côté libyen, du côté nigérien, trop de problèmes, trop de soucis… », dit-il.

Alors, il met les trous de côté et se focalise sur le commerce, tout ce que peut transporter son Hilux simple cabine, les pick-up qu’on surnomme « talibans » dans cette partie du désert. Mais son truc à lui, c’est l’essence, l’un des commerces les plus lucratifs.

Comme tous les interlocuteurs rencontrés pour cette enquête, le convoyeur dépeint le triangle géographique entre le Niger, la Libye et le Tchad comme un espace commercial informel, un éventail de pistes de traverse où circulent les marchandises et les hommes. Les populations qui habitent de part et d’autre de ces frontières immenses connaissent les chemins et les pistes secondaires depuis des temps immémoriaux.

Les trois frontières (Tchad, Niger, Libye), objet de toutes les convoitises.
Les trois frontières (Tchad, Niger, Libye), objet de toutes les convoitises.
© Adrien Brugerolle

Mahamat Nour Youssouf explique : « On montait à Sebha [en Libye], on achetait là-bas, et puis on redescendait vers le Tibesti [au Tchad], c’était aussi simple que ça. Parfois, on allait au Niger, à Dirkou ou Chirfa, et puis on revenait. Ça dépend des taxes aussi, avec les dédouanements et les différentes barrières. Mais ça ramène plus que l’or, c’est sûr », raconte-t-il.

Le Sud libyen a longtemps souffert d’un contrôle relativement faible de la part des autorités officielles de Tripoli comme de celles, parallèles, de Benghazi, et a toujours été un lieu d’exportation informelle d’essence vers le Niger et le Tchad. Mais tout a changé depuis plus d’un an, raconte Mahamat Nour Youssouf : les équilibres géopolitiques ne sont plus les mêmes qu’avant.

« La mainmise de Haftar augmente »

Le contrôle des forces de l’Armée nationale libyenne (ANL) du général Khalifa Haftar est plus fort aujourd’hui qu’il ne l’était auparavant, rapportent tous les interlocuteurs interrogés. « La mainmise de Haftar augmente », confirme un chef coutumier tchadien.

« Désormais ce sont les gens de Haftar qui contrôlent les barrières, il n’y a plus, comme avant, autant de rebelles nigériens ou tchadiens du côté libyen de la frontière », explique Abdoul Kader, ancien membre du Front patriotique de libération (FPL, un groupe armé créé après le coup d’État de 2023 au Niger pour combattre le régime militaire en place à Niamey).

Des militaires tchadiens patrouillent dans le marché d'Arkenya, région du Tibesti, nord du Tchad.
Des militaires tchadiens patrouillent dans le marché d’Arkenya, région du Tibesti, nord du Tchad.

« Avant, on était postés à environ 150 kilomètres au nord de Kouri Bougoudi, au “Passage Y”, sur la barrière il y avait des combattants du FACT [Le Front pour l’alternance et la concorde au Tchad, créé par le Tchadien Mahamat Mahadi Ali, à l’origine de la mort du président Idriss Déby Itno, en 2021, NDLR] et du FPL, on tenait la barrière ensemble, c’était un passage obligatoire pour tous les camions qui voulaient se rendre au Niger ou au Tchad », raconte Abdoul Kader. « Les commerçants, surtout ceux qui transportaient du carburant, payaient le droit de passage, et nous récoltions des fonds pour payer une partie du salaire de nos combattants », dit-il.

Ces barrières sont des postes de contrôle informels posés au bord des routes goudronnées, souvent composés de plusieurs hommes en armes, d’une guérite et d’un système de taxation dont le montant varie selon l’humeur du jour. Elles ont été progressivement démantelées au profit de postes de contrôle officiels de l’ANL.

« Des barrières de contrôle ont été installées par l’ANL entre Sebha, Gatrun et la frontière tchadienne. À chacune, tu paies, c’est très cher désormais. Les autorités libyennes [l’ANL, NDLR] ont aussi mis un stop à l’exportation vers les pays limitrophes, alors les prix de l’essence ont bondi au Tchad et au Niger », témoigne Ali Akhlit Khadra, un commerçant tchadien habitué des allers-retours entre Zouar et Sebha.

Les autorités de Benghazi laissent passer des denrées alimentaires mais interdisent désormais le commerce informel de carburant vers le Tchad et le Niger. Comment, dès lors, trouver de l’essence ? Le Tchad, le Niger et la Libye ont beau être trois pays producteurs de pétrole, l’essence et le gasoil manquent cruellement dans leur septentrion.

L’essence de contrebande du Niger

Sur les autoroutes informelles du Sahara, on peut voir quotidiennement des pick-up chargés de dizaines de bidons d’essence en pyramide, harnachés avec de la corde. Ils roulent parfois des milliers de kilomètres pour trouver un prix de revente plus élevé. À Kouri Bougoudi, le litre d’essence se vendait fin 2025 à 2 000 francs CFA, soit environ 3 euros.

« C’est le Niger qui a pris le relais de l’approvisionnement en ce moment », dit un chercheur nigérien qui a préféré garder l’anonymat.

Cinq interlocuteurs différents ont indiqué à Afrique XXI que des citernes ont amené ces derniers mois de l’essence dans le nord du Niger, à Chirfa et à Dirkou notamment. Deux routes d’approvisionnement existent : l’une est officielle, avec la Société nigérienne du pétrole (Sonidep), qui ravitaille, sous escorte militaire, depuis Agadez, les stations de Dirkou ; l’autre est officieuse, avec des citernes de la société de raffinage de Zinder (Soraz), en partie détenue par la China National Petroleum Corporation (CNPC), et qui, faute de pouvoir exporter son pétrole vers le Bénin, le vend dans le désert.

Un négociant en carburant est assis sur des réservoirs, au marché de Kouri Bougoudi, le plus grand site d'exploitation artisanale d'or du Sahara, à la frontière entre le Tchad et la Libye.
Un négociant en carburant est assis sur des réservoirs, au marché de Kouri Bougoudi, le plus grand site d’exploitation artisanale d’or du Sahara, à la frontière entre le Tchad et la Libye.

« Ici, le carburant est vendu par ordre d’arrivée. Il faut qu’une citerne se vide pour qu’une autre occupe la place. Pour avoir du carburant auprès des citernes, il faut obligatoirement avoir un tonneau ou cinq bidons de 60 litres », dit un témoin à Chirfa début 2026 de ce commerce illégal.

En plus de ce tour de vis du côté libyen, une force mixte a été mise en place entre l’armée tchadienne et celle du général Haftar pour mieux contrôler la frontière entre les deux pays. Son commandant a été installé dans ses fonctions fin février sur le site d’orpaillage de Kouri Bougoudi. Selon la télévision d’État tchadienne, vingt-deux véhicules ont été fournis par la partie libyenne et un « soutien logistique » par la partie tchadienne.

« Des tranchées sur la frontière du côté tchadien »

Du côté tchadien, en plus de cette force mixte, l’armée a déployé plusieurs opérations spéciales (OPS) dans la région du Tibesti, assurant un contrôle relativement important de l’armée sur le territoire : des bases ont été installées depuis 2022 à Tanoua, Miski, Wour, Kouri 35, Kouri 60, en plus des groupements préétablis dans les deux villes principales de la région, Zouar et Bardaï.

Un officier tchadien d’élite, déployé depuis trois ans et demi à Kouri Bougoudi, précise : « Maintenant, on a creusé des tranchées sur la frontière du côté tchadien, on a déployé des OPS dans tous les endroits sensibles du Tibesti, et le seul endroit où il n’y a pas nos hommes sur la frontière avec la Libye, c’est là où il y a des mines vers Aozou, mais c’est impossible de passer là-bas », dit-il.

« Avant, avec les Toyota, les fraudeurs passaient la frontière de nuit, que ce soit pour le trafic ou pour kidnapper des gens pour leur or. Mais force est de constater que, suite à la venue du président [Mahamat Idriss Déby] en 2023, puis la mise en place de l’OPS dirigée par le général Allifa (Weddeye, désormais gouverneur du Tibesti, NDLR), cela va beaucoup mieux », ajoute-t-il.

Quand Afrique XXI interroge ce gradé tchadien sur la subsistance de fraudeurs entre les trois pays, il répond : « Ce sont les habitudes du désert, il y a des barrières, des douanes, mais certains passent, certains ne passent pas. Bien sûr que ça existe la fraude, ça a toujours existé. »

Une « politique d’intelligence » pour encourager le commerce

Un ancien douanier sur la frontière entre la Libye et le Tchad explique : « Quand tu habites dans le nord du Niger ou dans le nord du Tchad, c’est plus simple d’aller acheter des denrées en Libye plutôt qu’à Niamey ou à N’Djamena, et puis il y a un écosystème propre à cette région. »

Il préfère rester dans l’ombre : on l’appellera Monsieur X. Il raconte un système commercial propre au Tibesti. « Pour chaque marchandise, parfois tu peux dédouaner seulement 50 % de la marchandise à la frontière, c’est pour encourager le commerce », dit-il.

  • Vue du marché de Zouar, dans la région du Tibesti (nord du Tchad).
    Vue du marché de Zouar, dans la région du Tibesti (nord du Tchad).
  • Un marchand de cigarettes sur le marché de Zouar (nord du Tchad). Fabriquées à Dubaï, elles arrivent par camion à travers le désert entre la Libye et le Tchad.
    Un marchand de cigarettes sur le marché de Zouar (nord du Tchad). Fabriquées à Dubaï, elles arrivent par camion à travers le désert entre la Libye et le Tchad.

Au poste-frontière de Kouri Bougoudi, principal point de passage commercial entre le nord-ouest du Tchad et la Libye, des négociations ont eu lieu entre la direction tchadienne des douanes et les syndicats de commerçants libyens et tchadiens afin de mettre en place, selon les termes de Monsieur X, une « politique d’intelligence » pour encourager le commerce et éviter les fraudes.

Le cas des cigarettes est évocateur. « On s’est entendu mi-2025 sur un dédouanement moins important par cargaison de cigarettes ; cela dépend des moments, mais pour donner un ordre d’idée, à un moment on est passé de 75 000 francs à 25 000 francs de taxes par carton. Il faut comprendre qu’avant tous les commerçants préféraient passer en fraude plutôt que de déclarer à la douane. Avec ce système, tout le monde a été gagnant : eux n’ont plus à prendre les routes de contournement, et l’État gagne de l’argent en taxes », dit l’ancien douanier.

« Il y a les groupes armés et la taxation abusive »

« Rien que sur les cigarettes, on a pu faire en quelques semaines plusieurs dizaines de millions de francs de bénéfices de taxes après ces négociations, c’est de l’argent qui nous échappait totalement avant », dit-il. « Les gens à N’Djamena et à l’étranger disent qu’on fait de la contrebande, du trafic, mais c’est juste du commerce », dit Mahamat Nour Youssouf.

Du côté nigérien, la situation s’est détériorée. Un transporteur habitué des allers-retours avec la Libye estime que « transporter vers le Niger est devenu très dangereux pour deux raisons : du côté libyen, les hommes de Haftar saisissent tout chargement de carburant à destination du Kawar (au Niger, NDLR), et, au Niger, il y a les groupes armés et la taxation abusive ».

Une véhicule transporte des bidons d'essence pour le site d'orpaillage de Kouri Bougoudi, dans le nord du Tchad.
Une véhicule transporte des bidons d’essence pour le site d’orpaillage de Kouri Bougoudi, dans le nord du Tchad.

Désormais, le Sud-Ouest libyen et le Nord-Ouest tchadien sont relativement contrôlés par les forces en présence, ANL et armée tchadienne, mais le nord-est du Niger, a contrario, « est devenu le no-man’s-land qu’était le Sud-Ouest libyen il y a dix ans », résume Monsieur X.

L’armée nigérienne y a des patrouilles un peu partout : elle dispose certes de points de contrôle tout le long de la route qui relie Agadez à la frontière (Dao Timmi, Madama, Seguidine, Dirkou, Chirfa), mais il lui est impossible de couvrir tout le territoire de la région d’Agadez, plus de 650 000 km², soit la taille de l’Afghanistan.

Une multiplication des rebelles

Alors, dans une zone largement désertique, le braquage est un risque. Le 21 janvier, quatre Zaghawas armés ont attaqué un convoyeur d’essence toubou dans la zone aurifère du Djado. L’homme a été tué dans l’attaque, son carburant volé et son véhicule explosé à l’aide d’un lance-roquettes.

Le 22, disent plusieurs sources locales, des entrepreneurs des mines aurifères de Djado ont mis en place un « comité de poursuite » qui s’est lancé à la recherche des quatre hommes armés. Ces derniers ont été repérés à Tefiyan 140, un site d’orpaillage, où ils ont été tués par les membres du comité, qui ont publié les photos des corps sur les réseaux sociaux.

Plusieurs groupes armés rebelles des trois pays ont également désormais leurs bases arrière dans le nord-est du Niger, selon des cadres de chacun d’entre eux : le CCMSR (groupe armé tchadien), le FACT (groupe armé tchadien), le MPLJ (groupe armé nigérien), les Révolutionnaires du Sud (groupe armé libyen)… Certains collaborent ponctuellement pour des actions armées (des éléments du CCMSR ont par exemple été embauchés par d’autres milices pour participer à des actions armées, selon un membre de ce groupe interrogé). D’autres laissent leurs combattants travailler sur les sites d’orpaillage du Djado.

Plusieurs raisons expliquent ce redéploiement sur le Niger. Selon un rebelle tchadien du CCMSR, « auparavant, on pouvait travailler avec les hommes de Haftar dans le sud de la Libye, mais désormais c’est compliqué ». D’autres témoins pointent le renforcement du contrôle territorial par l’ANL et l’armée tchadienne dans leurs régions respectives.

Kidnappings et assassinats

L’un de ces groupes armés fait particulièrement parler de lui ces dernières semaines : les « Révolutionnaires du Sud », dirigés par Mahamat Wardougou, surnommé Kochi. Selon l’un de ses cadres, le groupe armé soutenu par Tripoli et composé d’une majorité de Tedas fait un blocus sur les routes de contrebande de carburant, d’armes et de drogues entre la Libye, le Niger et le Tchad.

Fin janvier, il a kidnappé une dizaine de combattants de l’ANL. Le 22 février, il a revendiqué l’assassinat d’un cadre de la même formation militaire à Gatrun. Dans les jours qui ont suivi, l’ANL, appuyée par la force mixte Tchad-Libye, a lancé une offensive contre les éléments de Wardougou du côté nigérien de la frontière.

Selon plusieurs sources concordantes, les affrontements ont débuté sur la bande frontalière Niger-Libye dans la nuit du 24 au 25 février, et ont continué jusqu’à 130 kilomètres sur le territoire nigérien, particulièrement dans la zone d’Emilulu. Une contre-offensive a été menée par les rebelles, puis des combats ont eu lieu les 26 et 27 février.

Formations rocheuses, vers Bardai, dans la région du Tibesti (nord du Tchad).
Formations rocheuses, vers Bardai, dans la région du Tibesti (nord du Tchad).

« C’est une base commune entre le CCMSR et les Révolutionnaires du Sud qui a été attaquée et détruite par les hommes de Haftar, soutenus par les soldats tchadiens. Ils ont arrêté quelques éléments du CCMSR et Hassan Wardougou, le frère de notre commandant en chef Mahamat Wardougou », détaille un cadre des Révolutionnaires du Sud à Afrique XXI.

Dans une zone déjà peu contrôlée, ces affrontements inquiètent. « C’est vrai que Haftar a plus de moyens que les Révolutionnaires du Sud, mais il ne peut pas gagner cette guerre facilement car Wardougou connaît le terrain et maîtrise la contrebande dans cette partie du Sahara », assure un ex-rebelle nigérien.

« Déjà, les Révolutionnaires du Sud sont soutenus par le gouvernement de Tripoli, peut-être même par l’Algérie, mais également par de nombreux Toubous des trois pays, à savoir la Libye, le Niger et le Tchad », poursuit-il. « Cette guerre va causer beaucoup de problèmes de sécurité. »

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