Kenya. « Cambridge Analytica m’a payé pour salir Odinga »

La manipulation de l’information par des entreprises privées est apparue au grand jour avec l’affaire cette célèbre firme britannique. Au Kenya, elle a été impliquée dans les élections de 2013 et 2017. Afrique XXI a retrouvé l’un de ses intermédiaires, grassement rémunéré à l’époque pour ternir l’image de l’ancien Premier ministre alors candidat.

Raila Odinga, lors d’un meeting de sa coalition CORD, prendant la campagne présidentielle de 2013.
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Citizen TV Kenya
/ Montage Afrique XXI

L’équipe de l’opposant Raila Odinga, décédé l’année dernière, a remarqué quelque chose d’inhabituel lors des élections de 2013 et 2017 : un flot incessant de messages auxquels elle était constamment contrainte de répondre, dont la plupart provenaient d’adversaires du camp de la coalition politique Jubilee, dirigée par Uhuru Kenyatta et son adjoint, William Ruto.

Philip Etale, stratège en communication de longue date de l’ancien Premier ministre (2009-2013), explique qu’ils ont rapidement compris qu’ils menaient un combat difficile. « Nous avons constaté que nous devions fournir bien plus qu’un simple surcroît de travail pour contrer les messages du Jubilee. Ses militants se sont montrés extrêmement habiles sur les réseaux sociaux pour faire passer leur message, bien plus habiles que nous ne l’avions imaginé », explique-t-il. Ce n’est qu’après les révélations concernant Cambridge Analytica qu’ils ont compris qui était à l’origine de cette campagne intensive.

En 2018, une enquête de Channel 41 révèle que des dirigeants britanniques de Cambridge Analytica se vantaient du rôle joué par leur entreprise pour aider la campagne du Jubilee à prendre l’avantage sur Odinga lors des élections de 2013 et 2017. Sa stratégie reposait sur une communication structurée et sur des agents locaux qui adaptaient les messages de campagne pour qu’ils trouvent un écho auprès du public kényan. Rien qu’en 2017, l’entreprise aurait dépensé environ 6 millions de dollars pour cette opération2.

Une part importante de ce budget a été consacrée à une vaste étude menée auprès d’environ 50 000 personnes, portant sur les préoccupations politiques, la confiance envers les responsables politiques, les intentions et le comportement de vote, ainsi que sur les sources d’information privilégiées.

Un « acte criminel visant à subvertir la volonté du peuple »

Channel 4 a filmé le directeur général de l’entreprise décrivant alors l’opération kényane comme « le plus grand projet d’étude politique jamais mené en Afrique de l’Est » et affirmant qu’elle avait permis de mener une campagne axée sur les « besoins réels » des électeurs, tels que l’emploi et leurs craintes, notamment la violence tribale : les élections de 2013 ont eu lieu à peine cinq ans après les violentes émeutes postélectorales de 2007-2008, qui avaient fait au moins 1 200 morts, blessés et déplacés.

Norman Magaya, alors président de la campagne d’Odinga, a qualifié cette opération d’« acte criminel visant à subvertir la volonté du peuple3 ». David Murathe, alors vice-président du Jubilee, a minimisé le rôle de l’entreprise en affirmant qu’il ne s’agissait pas « d’une ingérence directe », alors que le ticket Uhuru-Ruto, surnommé dans le peuple « Uhuruto », prenait de court le camp d’Odinga.

En 2021, ce phénomène a reçu une appellation plus générale par le Service européen pour l’action extérieure (SEAE) : « Manipulation et ingérence étrangères en matière d’information », ou Fimi pour « Foreign Information Manipulation and Interference ». L’Union européenne utilise ce terme pour décrire des comportements le plus souvent légaux mais coordonnés et manipulateurs, susceptibles de menacer ou de porter atteinte aux valeurs démocratiques, aux processus politiques et aux institutions.

« Des intermédiaires, des réseaux clandestins »

À cette date, Cambridge Analytica était dissoute depuis trois ans. Sa chute est survenue alors que ses activités faisaient l’objet d’une surveillance accrue à la suite de révélations concernant son intervention dans des élections menées dans d’autres pays, notamment au Nigeria et à Trinité-et-Tobago. L’entreprise avait également été accusée de recourir à des tiers pour collecter des données sur les réseaux sociaux. Et ses méthodes étaient devenues indissociables de la victoire surprise de Donald Trump à l’élection présidentielle états-unienne de 2016, comme le racontera en 2019 le documentaire The Great Hack, produit et réalisé par Jehane Noujaim et Karim Amer et diffusé sur la plateforme Netflix.

Dans les mois qui ont précédé la faillite de l’entreprise, la commission parlementaire britannique chargée du numérique, de la culture, des médias et des sports avait convoqué des responsables de Cambridge Analytica, notamment son PDG, Alexander Nix, et le lanceur d’alerte Christopher Wylie, afin qu’ils témoignent sur les activités mondiales de l’entreprise, y compris au Kenya.

Mais qu’est-ce qui distingue réellement le Fimi des campagnes habituelles de propagande (électorale) et de diplomatie publique que les États mènent depuis des décennies ? Alphonce Shiundu, rédacteur en chef pour l’Afrique de l’Est chez Africa Check, une organisation indépendante qui promeut l’intégrité et la résilience de l’information, explique que si l’intention est peut-être ancienne, les méthodes ont radicalement changé. La propagande traditionnelle avait généralement un commanditaire identifiable et une infrastructure visible. Le Fimi, en revanche, s’appuie sur des intermédiaires, des réseaux clandestins et des voix apparemment authentiques, conçues pour dissimuler la main qui tire les ficelles d’une opération d’influence. « Avec le Fimi, les marionnettistes veulent rester dans l’ombre », explique-t-il.

Discréditer et salir la réputation d’Odinga

Cette architecture est également conçue pour permettre un déni plausible. Même lorsque les enquêteurs finissent par mettre au jour une opération, ses commanditaires peuvent se dissocier des conséquences. « Considérez donc cela comme un nouvel arsenal permettant de concrétiser d’anciennes intentions », explique Shiundu.

Afrique XXI a retrouvé l’un des intermédiaires kényans qui a travaillé sur la campagne sans savoir au départ que Cambridge Analytica en était à l’origine. « J’ai été engagé par le cabinet d’un célèbre analyste politique au Kenya – le principal intermédiaire local de CA », explique cet ancien rédacteur en chef très respecté d’un grand journal kényan. « Ils avaient lu mes articles ainsi qu’un livre que j’avais écrit sur Raila, et ils ont estimé que j’étais la personne la mieux placée pour le discréditer. Ils m’ont nommé à la tête du groupe “Redefining Raila”. »

La mission que lui avait confiée cette société, située sur Valley Road, à Nairobi, consistait, selon lui, à salir la réputation d’Odinga en le présentant – à travers des vérités, des demi-vérités et des mensonges – comme profondément compromis, tout en redorant le blason des candidats du Jubilee, dont la réputation avait été entachée par leur mise en accusation devant la Cour pénale internationale pour leur rôle dans la crise postélectorale de 2007-2008.

Pour faciliter cette mission, notre source affirme avoir reçu un faux laissez-passer au nom de « Mark Oloo », l’identifiant comme inspecteur du ministère de l’Éducation. Ces papiers lui ont permis d’accéder à l’école primaire fréquentée par Odinga et d’enquêter sur son parcours scolaire. Il affirme que des agents du gouvernement de l’administration du président Mwaï Kibaki (2002-2013) lui ont fourni ces documents d’apparence officielle ainsi qu’un soutien logistique. Notre source n’a pas été en mesure de retrouver les documents fournis et précise que tous les échanges se sont déroulés à l’oral. Afrique XXI n’a pas non plus eu de réponse des proches de Mwaï Kibaki contactés, dont David Murathe, responsable de la campagne Jubilee 2013.

16 millions de shillings

Son équipe, composée de six personnes, a ensuite diffusé de manière ciblée des allégations sur des comptes de réseaux sociaux, tant faux que réels : le rôle présumé d’Odinga dans la tentative de coup d’État de 1982, une malédiction politique qui aurait été prononcée par son père selon laquelle il ne deviendrait jamais président, son expulsion présumée de l’école primaire pour avoir lapidé un enseignant, et d’autres récits destinés à le présenter comme un homme violent et inapte à exercer ses fonctions.

« J’ai fini par apprendre que l’agence qui m’avait confié la mission était le relais local de CA après l’enquête du gouvernement britannique et la menace de poursuites judiciaires brandie par l’opposition », explique-t-il. « Mais tout ce qui comptait pour moi, c’était que ce ne fût pas un acte criminel, et j’ai empoché 16 millions de shillings kényans [environ 106 000 euros] en espèces pour la mission de 2017. »

Seize millions de shillings kényans est une somme considérable dans un pays où des rédactions comme celle où travaillait notre source rémunèrent difficilement leurs journalistes pour un salaire de 30 000 ou 100 000 shillings kényans par mois.

Le 14 octobre 2024, la délégation de l’Union européenne en Grande-Bretagne a organisé à Londres une conférence consacrée au Fimi. Justin Arenstein, PDG de Code for Africa, dont l’organisation œuvre en faveur de l’intégrité de l’information et de la vérification des faits, a fait valoir que les incitations devaient changer afin que les journalistes et les personnes travaillant en ligne pour lutter contre la désinformation – en particulier en Afrique, où les revenus sont modestes – tirent davantage de valeur de la production et de la diffusion de contenus crédibles et bénéfiques pour la société.

Manipulations lors de l’élection ougandaise

Arenstein estime également que le Fimi devrait être considéré comme relevant du crime organisé plutôt que comme un simple problème de communication ou d’information, car il partage des caractéristiques telles que le « caractère clandestin » et la « fausse déclaration ».

Notre intermédiaire estime que la notion de « crime organisé » serait exagérée pour ce qui relève de ses activités. « Nous avons mené une excellente campagne de communication, mais la goutte d’eau qui a fait déborder le vase n’était pas le travail de la CA, mais la candidature de Musalia Mudavadi. Elle a grignoté les bastions de Raila dans l’Ouest, aidant Kenyatta à l’emporter avec une maigre avance de huit voix. »

Il affirme qu’il accepterait de nouveau une mission similaire. L’environnement de l’information a pourtant radicalement changé depuis 2013 et 2017, époque à laquelle les tactiques qu’il utilisait étaient largement non réglementées. Aujourd’hui, de telles opérations font l’objet d’une surveillance accrue dans le cadre des efforts visant à protéger la résilience et l’intégrité de l’information.

Le 8 janvier 2021, Facebook a supprimé 32 pages, 220 comptes, 59 groupes et 139 profils Instagram liés à un réseau coordonné faisant la promotion du président ougandais, Yoweri Museveni. Ce réseau comprenait au moins six fonctionnaires et deux agences de relations publiques. Facebook a déclaré que ce réseau avait utilisé des comptes fictifs, ainsi que des pages trompeuses, pour manipuler le débat public à l’approche de l’élection présidentielle ougandaise du 14 janvier.

Une loi contre la diffusion délibérée de fausses informations

Le Kenya a également promulgué la loi de 2024 relative à l’utilisation abusive de l’informatique et à la cybercriminalité (l’amendement « Computer Misuse and Cybercrimes »), qui érige en infraction pénale la diffusion délibérée de fausses informations en ligne et confère à l’État le pouvoir de restreindre certains contenus en ligne.

Pourtant, malgré ces efforts, il existe encore relativement peu d’études consacrées aux Fimi en Afrique. L’une des rares à explorer cette question en profondeur au Kenya est intitulée « Soft Power and Hard (Newsroom) Choices : Mapping Kenya-China Media Ties and Risks to Information Resilience » (« Pouvoir d’influence et choix difficiles (en salle de rédaction) : cartographie des liens entre les médias kényans et chinois et des risques pour la résilience de l’information »), rédigée par Alphonce Shiundu et soutenue par Reporters sans frontières.

Cette étude examine les relations entre les médias kényans et chinois, la manière dont les discours chinois s’inscrivent dans l’écosystème informationnel du Kenya, ainsi que le rôle des journalistes et des influenceurs dans la construction ou l’amplification de ces discours. Elle a analysé 338 contenus en provenance de médias classiques et des réseaux sociaux liés à la Chine sur l’année 2025, dont quelque 90 articles de presse écrite, 89 reportages en ligne et 59 émissions de télévision, ainsi que les publications sur les réseaux sociaux de quatre influenceurs à forte audience totalisant 19,2 millions d’abonnés.

Des voyages sponsorisés

Le Kenya, note l’étude, se trouve à un carrefour géopolitique, jonglant entre des relations de longue date avec les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Union européenne, d’une part, et un engagement croissant avec la Chine, l’Inde, les Émirats arabes unis, le Qatar, l’Arabie saoudite et la Turquie, d’autre part. Cette concurrence s’étend de plus en plus aux médias par le biais de contenus subventionnés, de voyages sponsorisés, de programmes de formation, de partenariats médiatiques et, dans certains cas, du contrôle des infrastructures de communication.

Pour les rédactions africaines, cependant, identifier et contrer de telles opérations reste difficile. Beaucoup ne disposent pas des ressources, de la technologie et de l’expertise nécessaires pour remonter la piste de réseaux d’influence sophistiqués. Selon Alphonce Shiundu, déconstruire de fausses allégations n’est qu’un point de départ. Le défi majeur consiste à mettre au jour les réseaux et les méthodes qui se cachent derrière elles et à rétablir un récit fidèle des événements. « La plupart des rédactions en Afrique ne sont pas équipées pour faire face au Fimi », affirme-t-il.

Il soutient que les rédactions devraient renforcer leurs compétences de base en matière de vérification et de recoupement des faits, développer leurs capacités de renseignement open source et, surtout, collaborer. Aucune rédaction ne peut, de manière réaliste, démanteler à elle seule un réseau d’influence sophistiqué.

Des législations à double tranchant

Alphonce Shiundu estime qu’il existe un vide juridique, mais met en garde contre le fait que le combler par des lois générales contre les « fausses informations » pourrait faire plus de mal que de bien. « Ce qui nous manque, c’est une législation portant sur les mécanismes concrets du Fimi », explique-t-il, en évoquant le financement étranger non divulgué des médias, les comportements inauthentiques coordonnés, la transparence de la publicité politique et la guerre de l’information. Il met toutefois en garde contre le risque que de nouvelles lois ne deviennent facilement des instruments de censure.

« Le danger est que les gouvernements africains puissent utiliser la lutte contre l’ingérence étrangère comme prétexte pour justifier la censure nationale », explique-t-il. Plutôt que de s’appuyer uniquement sur la législation, soutient-il, le public aurait tout à gagner à améliorer ses compétences, tandis que les plateformes devraient assumer les conséquences de leur inaction face à des manipulations coordonnées.

Son avertissement intervient alors que le Rapport sur les risques mondiaux 2026 du Forum économique mondial4 classe la mésinformation et la désinformation parmi les plus grands risques à court terme. Le rapport met en garde contre le fait que de telles menaces peuvent aggraver les divisions politiques, culturelles et identitaires, corrompre le débat public et affaiblir la capacité des sociétés à faire face aux crises.

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1«  Cambridge Analytica Uncovered : Secret filming reveals election tricks  », Channel 4, mars 2018, disponible ici.

2Justina Crabtree, «  Here’s how Cambridge Analytica played a dominant role in Kenya’s chaotic 2017 elections  », CNBC, 22 mars 2018, disponible ici.

4Le rapport est disponible ici.

5«  Cambridge Analytica Uncovered : Secret filming reveals election tricks  », Channel 4, mars 2018, disponible ici.

6Justina Crabtree, «  Here’s how Cambridge Analytica played a dominant role in Kenya’s chaotic 2017 elections  », CNBC, 22 mars 2018, disponible ici.

8Le rapport est disponible ici.