Keda Ceramics, un géant chinois contesté au Cameroun

Enquête · Entre environnement dégradé et engagements sociaux et fiscaux non tenus, l’implantation industrielle du géant chinois de la céramique, dans la région de Kribi, suscite colère et incompréhension des communautés locales.

La carrière d’Afan-Oveng concédée à Keda ceramics, Cameroun, 2026.
© Jean Charles Biyo’o Ella /Afrique XXI

« Regardez où ils ont commencé à creuser, juste derrière nos maisons », pointe du doigt un riverain du village Afan-Oveng, située non loin de la ville de Kribi au sud du Cameroun. Il se souvient de l’arrivée des engins, imposants. « Ils sont arrivés avec leurs machines. Personne ne nous avait rien expliqué », raconte-t-il, en colère. Puis, un an et demi plus tard, ils ont disparu, sans plus d’explications. Derrière les maisons, les paysages sont éventrés, les reliefs sont modifiés et les terrains sont devenus accidentés. Des excavations de plusieurs mètres de profondeur sont remplies d’eau. Par endroits, la végétation a repris ses droits sur les remblais. Ailleurs, des mares aux teintes verdâtres ou jaunâtres occupent désormais ce qui était, selon les habitants, des espaces cultivés ou des zones de passage.

Dans la carrière d’Afan-Oveng, Keda Ceramics a extrait de l’argile blanche, nécessaire dans la fabrication de carreaux destiné au marché camerounais. Le chantier est aujourd’hui à l’arrêt, mais les excavations laissées derrière racontent encore une histoire qui dépasse la seule exploitation d’une matière première. C’est surtout celle d’un village devenu l’un des points d’approvisionnement d’une ambitieuse aventure chinoise au Cameroun.

Depuis 2023, Keda Cameroon Ceramics, filiale du groupe chinois Keda Industrial Group, a obtenu des autorisations d’exploitation d’argile blanche et rouge et du feldspath dans plusieurs localités du département de l’Océan, dans la Région du Sud. Ces matières premières sont transformées à l’usine de Bipaga 1, dans l’arrondissement de Lokoundjé, à une trentaine de kilomètres de Kribi. Sur le papier, cette activité devait profiter aux populations. Sur le terrain, plusieurs habitants et responsables locaux estiment aujourd’hui que le compte n’y est pas.

Liang Tongcan, le roi de la céramique en Chine

Fondé en 1992 à Foshan, dans le Guangdong, une province du Sud de la Chine, Keda Industrial Group a depuis longtemps dépassé les frontières de l’Empire du milieu. Depuis 2002, le groupe chinois est coté à la Bourse de Shanghai et, depuis 2022, sur le SIX Swiss Exchange. Dans les matériaux de construction, l’expansion internationale, notamment en Afrique, passe par Twyford International.

L’actionnaire principal est Liang Tongcan (1,4 milliard de dollars de fortune estimée selon le classement Hurun Global 2026) avec 19,5 % du capital. L’homme d’affaire, qui a détenu jusqu’à 35 % du marché de la céramique en Chine, pilote ses opérations depuis sa holding Hongyu. En 2025, Keda a réalisé près de 2,65 milliards d’euros de chiffre d’affaires dans le monde, d’après son dernier rapport d’activité. En Afrique, l’industriel chinois est présent en Côte d’Ivoire, au Kenya, au Ghana, en Tanzanie, au Sénégal, en Zambie et au Cameroun.

Au premier semestre 2026, ses usines africaines ont produit environ 110 millions de mètres carrés de carreaux. À travers sa filiale Twyford International, le fabricant exploite plusieurs lignes de carreaux, et est présent dans le secteur du verre et des équipements sanitaires. Au Cameroun, Twyford affirme avoir généré 1 200 emplois directs. Mais les conditions sécuritaires et salariales sont jugées précaires par les ouvriers, qui gagnent un salaire mensuel de base de 60 000 FCFA (91,47 euros) pour un travail parfois à proximité de fours où les carreaux sont cuits à très haute température.

Le groupe chinois a noué des partenariats avec des sociétés pétrolières et gazières pour faire fonctionner ses lignes de production. Grâce à ces accords, la Société nationale des hydrocarbures, la SNH, et le groupe franco-britannique Perenco, approvisionnent son usine de Bipaga, près de Kribi. Le dispositif dessine une chaîne industrielle complète : le gaz est produit et traité par Perenco, puis acheté par la SNH, qui le livre ensuite à Keda pour faire fonctionner l’usine.

« C’était comme un tremblement de terre »

Le conflit autour de sa carrière d’Afan-Oveng n’est pas un cas isolé. À Mangouma, village où le géant chinois exploite un imposant massif rocheux pour en extraire du feldspath, un minerai prisé dans la fabrication des carreaux, les communautés décrivent elles aussi, des tensions autour de l’exploitation des ressources, des retombées loin des promesses et des dommages qu’elles attribuent aux opérations de dynamitage. « Venez voir les fissures sur les murs de ma maison », nous propose une octogénaire.

Son domicile est à environ un kilomètre de la carrière. Sur les murs, plusieurs fissures sont visibles à l’œil nu. Impossible, toutefois, d’établir un lien de causalité avec les tirs effectués sur le site. L’octogénaire, elle, n’en doute pas : « Ces fissures sont apparues juste après leurs tirs. C’était comme un tremblement de terre », affirme-t-elle, encore abasourdie. Pour obtenir réparation, elle a saisi, le 30 juillet, le préfet du département de l’Océan. Dans sa plainte que nous avons pu consulter, elle affirme : « Si rien n’est fait, nous avons bien peur que notre maison finisse un jour par s’écrouler sur nous. »

À Afan-Oveng, la présence de Keda Cameroon Ceramics Limited n’est pas illégale. En 2023, la société a sollicité auprès de l’administration l’occupation temporaire d’une parcelle du domaine public naturel afin d’y exploiter une carrière artisanale semi-mécanisée. Le dossier a donné lieu à la constitution d’une commission administrative présidée par le préfet du département de l’Océan. Après sa visite sur le terrain, la commission a constaté la présence d’un cours d’eau, de cultures et de sépultures. L’administration va rappeler à l’entreprise sa responsabilité à l’égard des populations et a recommandé l’élaboration d’un cahier des charges participatif associant Keda et les communautés.

Le document fixe plusieurs engagements. L’entreprise doit notamment entretenir la voie d’accès au site, indemniser les personnes affectées, privilégier la main-d’œuvre locale, réhabiliter un forage à l’école publique d’Afan-Oveng, électrifier un tronçon d’environ un kilomètre et rénover une salle de classe. Le cahier des charges prévoit également des appuis socioculturels à trois églises ainsi que des chaises destinées à la chefferie.

« C’est tout l’environnement qui est bouleversé »

Dans le village, plusieurs habitants affirment ne pas avoir eu connaissance du contenu dudit cahier des charges. Surtout, les indemnisations vont constituer l’un des premiers points de friction. Eric Ekavela, l’un des habitants concernés à Afan-Oveng, raconte que les compensations ont été obtenues au terme d’un long bras de fer administratif. Il évoque de longues démarches et le recours à des huissiers. Pour la rénovation des salles de classe, l’entreprise aurait proposé une enveloppe de 300 000 francs CFA (457 euros) selon les communautés. Elles ont jugé la somme insuffisante.

À Mangouma, le bilan des engagements apparaît tout aussi limité aux yeux des habitants. « Rien du tout, rien de concret, si ce n’est la nourriture et le vin qu’ils sont venus donner au villageois », lâche un notable de la localité rencontrée au centre-ville de Lolodorf.

L’autre point de mésentente concerne les excavations laissées ouvertes qui ont profondément modifié le paysage. Le Code minier camerounais, prévoit que « la restauration, la réhabilitation et la fermeture des sites relèvent de la responsabilité de l’opérateur ». Le texte impose également la remise en état des espaces affectés. Or, pour Martin Biyong, coordonnateur du Centre pour le Développement Local Alternatif (CeDLA), une ONG basée à Kribi engagée dans la protection de l’environnement, « c’est tout l’environnement qui est bouleversé ».

Des recettes fiscales qui se font attendre

Et quid des recettes que l’exploitation minière est censée rapporter aux collectivités locales ? Les villageois soupçonnent les mairies d’avoir tiré profit de l’exploitation au détriment des communautés. À Lolodorf, le maire reconnaît la perception d’une taxe sur le transport des produits de carrière. « Notre mairie perçoit 3 000 francs CFA par camion de pierres sorti de la carrière », explique Félicien René Mballa. Pour le reste, l’élu dit ne pas avoir de visibilité directe sur les sommes liées à l’exploitation. En revanche dans la commune de Nieté, municipalité voisine à Lolodorf, la maire se montre, elle, catégorique. « Je n’ai jamais reçu d’argent venant de Keda Ceramics », martèle Marthe Minko Abolo.

Sollicitée, Keda Cameroon Ceramics assure de son coté agir conformément aux prescriptions de la législation camerounaise et aux orientations de l’administration. L’entreprise conteste les critiques portées à son endroit. « Nous versons à l’État et aux communes ce qui leur revient, c’est pour cela que nous continuons de fonctionner », se défend le géant chinois.

Sur le volet des plaintes et des réclamations communautaires, Paul Yves Boyolo Biondi, le responsable des matières premières de l’entreprise, dénonce aussi ce qu’il considère comme une forme de « surenchère » de la part de certaines communautés. « Sur le site de Mangouma, il existe une sorte de surenchère des dégâts par les communautés. Or, nous avons réparé tous les dégâts, ou presque, qui ont été causés par nos opérations de dynamitage », affirme-t-il. De plus, il estime que certaines fissures ne seraient pas directement liées à leurs travaux, mais à la « vétusté des habitations ».

L’entreprise Keda assure par ailleurs avoir pris des mesures de sécurité, après son départ, pour limiter l’accès des villageois au site, notamment par la construction de digues destinées à faire office de barrières. « Nous l’avons fait parce que nous savons qu’on va y retourner pour poursuivre l’exploitation », déclare l’entreprise.

« Une légèreté dans la gestion environnementale »

Aux accusations de pollution des cours d’eau dans les villages du fait de leurs activités industrielles, le géant chinois oppose ses installations de recyclage. « Nous ne déversons rien dans la nature. L’eau utilisée dans l’usine est recyclée dans de grands bassins, puis réutilisée pour le refroidissement des chaînes de production », explique la responsable HSE (hygiène, sécurité et environnement). Les riverains dénoncent, eux, un cours d’eau devenu blanchâtre. Lorsque Afrique XXI demande à pouvoir faire le tour des bassins de recyclage, afin de vérifier l’absence de rejets boueux ou de conduites susceptibles de déboucher vers le cours d’eau situé à quelques mètres de l’usine, la responsable oppose un refus catégorique.

Au Cameroun, la gestion des questions environnementales relève du ministère de l’Environnement et de la protection de la nature. Dans l’Océan, où Keda mène ses activités, le suivi sur le terrain revient à la délégation départementale. Jean Daniel Mewoli, chef du bureau du Monitoring dans cette administration, déplore « une légèreté dans la gestion des conditions environnementales dans certaines carrières de Keda », même si des efforts auraient été consentis sur d’autres sites. « Nous avons espoir que l’entreprise se mettra à niveau sur l’aspect environnemental une fois qu’elle va effectivement passer de l’exploitation artisanale à l’exploitation industrielle », espère ce responsable.

Selon les données publiées par le ministère des Mines, de l’Industrie et du Développement technologique, le groupe a obtenu, entre 2024 et 2025, d’autres permis d’exploitation de carrières au Cameroun, notamment à Mengong, au Sud, mais aussi à Manjo et à Dizangué, dans la région du Littoral.

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