
Le mercredi 8 janvier 2020, le corps sans vie d’un jeune garçon de nationalité ivoirienne est retrouvé à l’aéroport de Roissy dans la trappe des trains d’atterrissage1 d’un Boeing de la compagnie Air France en provenance d’Abidjan. Mort par asphyxie ou de froid, Laurent Barthélémy, âgé de 14 ans, était élève en 4e au lycée municipal Simone Ehivet Gbagbo, dans la commune de Yopougon, une commune populaire du district d’Abidjan. Personne n’a su ce que ce jeune garçon préparait sinon que, depuis tout petit, il ambitionnait de se rendre en France. La fin tragique de Laurent Barthélémy a de nouveau mis en lumière l’imaginaire migratoire chez certains jeunes Ivoiriens et les risques qu’ils sont prêts à prendre pour rejoindre ce continent fantasmé.
En 2017, « 8 753 Ivoiriens arrivés en Italie de manière illégale étaient âgés de 14 à 24 ans », selon les chiffres du Centre de volontariat international (Cevi), une ONG italienne. En France, les Ivoiriens représentaient 13,16 % de l’effectif total des arrivées de mineurs étrangers isolés en 20192. Ce chiffre est monté à 13,54 % en 2020, 14,87 % en 2021, 17,61 % en 2022 et 22,13 % en 2023. Quelles sont les causes qui peuvent expliquer une telle tendance ?
Pour Assogba et Frechette3, dans leur texte « Le concept d’aspiration et la démarche migratoire des jeunes » (Presses universitaires de Laval, 1997), « étudier la migration des jeunes, c’est aussi parler des dynamiques individuelles où les besoins, les aspirations, les vulnérabilités, les rêves de vie, les rapports à la famille et à la communauté locale sont en interaction pour établir des choix, dont celui de migrer ou non ». Pour Kleist, l’espoir, quant à lui, est un élément essentiel pour comprendre les motivations des individus en contexte de migration africaine4.
Pour ce qui est de ses caractéristiques dans un contexte de difficultés, l’espoir suscite l’action pour impulser les changements. Quant à la justification du choix de l’espoir comme cadre d’analyse, cela permet de s’intéresser aux imaginaires sociaux d’une vie réussie ou désirable et d’exposer les manières dont les individus font face à l’imprévisible en situation de précarité. Dans un contexte d’incertitudes, l’espoir agit sur la volonté des individus à prendre des risques. Ce risque est pris via « l’anticipation de résultats positifs5 ». Pour chaque forme d’incertitude rencontrée, les individus font face à deux solutions, temporelle ou spatiale. Face aux incertitudes persistantes, la solution peut être de migrer (spatiale) ou d’attendre (temporelle).
« Tu as ton BAC et tu ne peux pas avancer »
L’expression d’« immobilisme existentiel » de Kleist fait référence à une situation dans laquelle l’individu a l’impression que sa vie stagne, n’avance plus ou pas comme il le souhaite. Pour des personnes scolarisées, ce sentiment de stagnation peut apparaître après l’obtention d’un diplôme censé ouvrir des opportunités. À l’image de Morel, de retour de Libye et interrogé en 2022 à Man (Côte d’Ivoire) : « Ça sert à quoi tout ça, tu as ton BEPC, ton BAC, et tu ne peux pas avancer. […] »
Cet immobilisme peut aussi émerger d’un contexte de paupérisation hérité d’une situation de crise, à l’instar de celle qu’a connue l’ouest de la Côte d’Ivoire6. Carter7, ancien président d’une association basée à Man, dans le nord-ouest du pays, relate les arguments avancés par des jeunes qu’il a rencontrés au cours d’un tournoi de basket organisé dans cette ville l’année précédente :
Certains jeunes ont estimé que les régions de Man et autres ont été assiégées pendant la guerre, cela a créé la pauvreté et le chômage. D’autres ont estimé que le taux de chômage est élevé, même si les autorités font croire que ce n’est pas le cas. Ces jeunes s’estiment délaissés, même ceux qui ont des diplômes. Certains ont aussi affirmé que ce n’est pas parce qu’ils aiment l’aventure (la migration), mais parce qu’ils sont livrés à eux-mêmes. Tu es dans une famille où tu es l’aîné, le seul grand frère, tu as du mal à manger, tu fais comment ? Donc tu es obligé de te motiver, trouver 1 ou 2 millions (3 000 euros) et passer par certaines voies pour partir. […] Si les conditions sociales et économiques ne sont pas remplies, on fait comment : on se cherche (on s’en va ailleurs).
L’immobilisme qui pousse à partir a aussi été évoqué par Taina Tervonen, une journaliste finlandaise qui travaille sur les questions d’immigration irrégulière vers l’Europe. Contactée par téléphone, elle raconte : « Dans plusieurs pays du monde, plusieurs jeunes constatent l’impuissance de leurs parents à leur offrir le futur qu’ils souhaitent. Par conséquent, ils décident de partir de chez eux. »
« Là-bas, il y a certaines choses qui sont organisées »
Face à l’argument selon lequel l’Europe est un lieu d’accumulation rapide de richesses, la journaliste affirme que les choix des individus sont basés sur des calculs objectifs :
Bien sûr, la vie, c’est la galère. Je ne connais aucun pays dans le monde où il n’y a pas la galère à un moment donné, à moins d’avoir énormément d’argent. Cependant, on vend sa voiture pour se soigner dans certains pays, et ce n’est pas le cas en France ou en Finlande. Il y a certaines choses qui font qu’objectivement les gens se disent qu’il serait bien d’être là-bas. On se dit que ce serait peut-être mieux là-bas, parce qu’il y a certaines choses qui sont organisées de façon à pouvoir avoir le minimum. […]
Ces témoignages montrent que la nature persistante des difficultés crée un sentiment d’immobilisme existentiel. Cette situation favorise l’émergence d’un besoin de migrer. L’objectif de cette tentative de dégagement spatial est de conjurer l’avenir non désiré qui est en train de se dessiner pour soi avant qu’il ne prenne forme et s’enracine définitivement. La migration comme aspiration peut aussi se nourrir de l’idée d’un moyen d’ascension sociale, de prestige et d’accumulation rapide de richesses.
En Côte d’Ivoire, l’Occident (l’Europe ou l’Amérique du Nord) est désigné par le mot « Beng » ou « Bingué », et celui qui s’y rend devient « Binguiste ». Plusieurs chercheurs travaillant sur les imaginaires migratoires des jeunes Ivoiriens se sont penchés sur les retours des « Binguistes » au pays. Ces réussites ont des effets stimulants sur ceux qui restent. Les effets visuels de la réussite des uns alimentent les désirs de départ des autres. À ce propos, Carter affirmait : « Certains jeunes voient leurs amis partir en Europe et revenir des années plus tard en s’achetant des voitures et des terrains. Cela ne peut que motiver ceux qui sont restés à emprunter la voie de l’immigration illégale. » Cet effet visuel est d’ailleurs confirmé par Raymond, un jeune interrogé à Guiglo en 2022, dans l’ouest de la Côte d’Ivoire : « J’ai vu les gens partir et puis ça marche pour eux. Je me suis dit pourquoi pas moi ? […] J’ai dit à un de mes amis que je vais en Europe. Il m’a dit que c’est une bonne chose : si tu vas en Europe et que ça va, on peut avoir de l’argent rapidement, on va réaliser plein de choses. »
Éternels « cadets sociaux » à la merci d’« aînés sociaux »
L’analyse des retours ostentatoires souffre d’une faiblesse d’interprétation. Les retours systématiques des « Binguistes » en Occident après des passages rapides en Côte d’Ivoire, ponctués de démonstrations ostentatoires de richesses, sont en réalité des signes d’une précarité économique8. Car, une fois les sommes économisées pour ces retours épuisées, les migrants doivent impérativement repartir, se remettre rapidement au travail afin de remplacer les sommes dépensées. Cette analyse échappe à de nombreuses personnes. Ces retours sont, pour certains en Côte d’Ivoire, la preuve que la vie à « Bingué » est idyllique, raison pour laquelle les « Binguistes » seraient toujours pressés d’y retourner. Les rappels des « Binguistes » sur les dures réalités de la vie outre-Atlantique semblent inutiles.
L’idée d’ascension et de reconnaissance sociale via la mobilité en Europe peut être un moyen de conjurer une hantise sociale partagée par de nombreux jeunes, à savoir celle de demeurer des éternels « cadets sociaux » à la merci d’« aînés sociaux ». D’après Carter, les jeunes se disent : « Dès que tu es en Europe et que Dieu te fait grâce, si tu reviens, tu es respecté. […] Si un homme politique te donne quelque chose ici, ça ne peut pas faire le centime de ce que tu vas gagner là-bas [en Europe]. Personne ne va essayer de te manipuler à cause de ce qu’il te donne. »
Selon Eliane De Latour9, « La migration n’est pas seulement déterminée par la misère et le danger, comme on le lit souvent, elle appartient aussi à une geste épique portée par des imaginaires collectifs qui font du Nord un lieu où les héros s’élèvent. »
L’idée de modernité est un baromètre qui structure les relations entre l’Afrique et l’Occident. Elle façonne les perceptions des individus et des nations les unes envers les autres. Dans Jeunes et imaginaire de la modernité à Abidjan10, Bahi précise : « […] mode de vie “avancé” […], “être à la page” ou même “être à la mode” sont des déclinaisons de cette modernité. […] Les objets matériels, technologiques, sont des lieux concrets d’expression de la modernité, surtout chez les hommes. […] La modernité renvoie au mode de vie occidental avancé. […] »
La migration, un « acte de consommation ultime »
Ces différentes perceptions de la modernité induisent une hiérarchisation des lieux et des personnes. Elle est définie en fonction de sa position, mais aussi par rapport à celle des autres : « […] car, avec le moderne, il y a ce qui est “très moderne”, “dernier cri”, “au top”, et ce qui, tout en restant moderne, est somme toute “un peu vieux”. » Pour de nombreux jeunes Ivoiriens, « la Côte d’Ivoire tendrait vers la modernité mais ne serait pas encore moderne, même si, dans leur conscience, elle est en avance sur les pays de la sous-région », explique Bahi.
Plusieurs jeunes interrogés ont évoqué des envies d’ailleurs comme cause de départ de la Côte d’Ivoire. Ces envies d’ailleurs sont souvent motivées par la découverte de lieux perçus comme meilleurs en comparaison à leur environnement social de naissance. Les choix des destinations, même s’ils ne sont pas explicitement nommés, se situent en Europe, lieu considéré comme plus « moderne » que la Côte d’Ivoire. Interrogée en 2022, Sarah, originaire de Daloa, dans le sud-ouest de la Côte d’Ivoire, affirme à propos du dessein de son voyage raté en 2018 : « Sérieux, je ne sais pas quoi te dire. Je n’en ai aucune idée, mais en tout cas j’avais envie d’y aller. Entrer en Europe, voir ce qui se passe. [Rire]. » Mohamed tient des propos similaires : « On voulait partir là-bas, voir si la vie est mieux là-bas, c’est tout. »
Pour l’universitaire Sasha Newell (Université libre de Bruxelles), les jeunes voient11 « […] la migration comme un moyen d’accéder à une sorte d’échelle géographique de la modernité […] ». Cette dernière prend la forme métaphorique d’une graduation des espaces géographiques dont l’accès se fait en s’élevant. À titre illustratif, en français populaire ivoirien, « monter sur le Bingué » signifie « faire le voyage en Europe ». Le retour d’Europe étant assimilé à une descente : « Il est descendu de Bingué. »
Auréolés du titre de « Binguiste » que confère le voyage en Occident, signe d’appartenance à une catégorie sociale spécifique, ceux qui ont mis les pieds « derrière l’eau12 » franchissent un cap en passant d’une « migration partielle » à « l’acte de consommation ultime » que constituerait le déplacement en Occident. Dans son ouvrage sur les imaginaires migratoires des jeunes des villes en Côte d’Ivoire, Sasha Newell souligne que l’acte de rapprochement via l’imitation de l’Occident au travers de la consommation des biens importés est déjà une « migration partielle » pour de nombreux jeunes urbains. Cependant, « la migration elle-même constituait l’acte de consommation ultime », car elle est censée conduire celui qui l’accomplit vers « une métamorphose totale et irréversible ».
La croissance profite à une minorité
Avec la popularisation d’internet, des médias sociaux et la circulation des biens et services, de nombreux jeunes Ivoiriens vivent « une migration partielle » depuis leur plus jeune âge. Ils écoutent les mêmes musiques, jouent aux mêmes jeux vidéo, se vêtissent de la même manière, utilisent parfois les mêmes expressions que certains de leurs pairs en Europe. Mais cet état de fait ne saurait remplacer la migration physique vers la source même de la modernité. Cette dernière s’inscrit dans un processus d’élévation suprême vers des hauts lieux de la modernité. Yvan, un jeune rencontré dans le cadre d’une recherche à Marseille, explique : « Nous aussi, on est venus à Beng pour voir ce qui se passe, donc on est là. » « Consommer » l’Occident en y mettant les pieds, y vivre, côtoyer ceux qui s’y trouvent, se construire une identité cosmopolite confère « une métamorphose totale et irréversible », selon Newell.
La migration est un processus aspirationnel à causalités multiples. De ce fait, elle ne peut être réduite à des causes particulières, et lui reconnaître cette multiplicité permet de saisir ce phénomène à sa juste mesure. Il ne faut pas oublier que ce phénomène prospère dans un contexte de fortes inégalités sociales au niveau national. En Côte d’Ivoire, la croissance économique a accru les inégalités tout en faisant émerger une classe moyenne, rappelle l’économiste Séraphin Yao Prao, interrogé13 en octobre 2020 : « La croissance profite à certaines personnes, à une minorité. En Côte d’Ivoire, 10 % des plus riches profitent de 30 % de la richesse du pays. C’est ce qui explique l’émergence de cette pseudo-classe moyenne en Côte d’Ivoire, qui se situerait autour de 27 % de la population aujourd’hui. Ce sont les nouveaux riches. »
À un niveau global, l’inégalité en termes de mobilité cantonne une partie des populations des pays du Sud à l’immobilité forcée. Elle est la preuve manifeste que le lieu de naissance et la nationalité demeurent des critères déterminants du périmètre de mobilité des individus dans le monde, au détriment des aspirations qui les animent.
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1Julia Pascual, « Un adolescent retrouvé mort dans le train d’atterrissage d’un avion à Roissy », Le Monde, 9 janvier 2020.
2Ministère de la Justice, « Les rapports d’activité de la mission nationale mineurs non accompagnés », 11 juillet 2022.
3Assogba, Y. ; Frechette, L. (1997). « Le concept d’aspiration et la démarche migratoire des jeunes ». In Gauthier, M. (dir.), Pourquoi partir ? La migration des jeunes d’hier à aujourd’hui, p. 227-241.
4Kleist, N. (2017). « Studying Hope and Uncertainty in African Migration ». In Kleist, N. ; Thorsen, D. (dir.), Hope and Uncertainty in Contemporary African Migration. Routledge, p. 1-20.
5Hernández-Carretero, M. (2017). « Hope and Uncertainty in Senegalese Migration to Spain. Taking Chances on Emigration but not Upon Return ». In Kleist, N. ; Thorsen, D. (dir.), Hope and Uncertainty in Contemporary African Migration. Routledge, p. 113-133.
6De 2002 à 2009, le pays a été coupé en deux à la suite d’une insurrection armée.
7Ce militant de la société civile a été interrogé en 2020 dans le cadre de ce travail d’enquête.
8S. Newell, The Modernity Bluff : Crime, Consumption, and Citizenship in Côte d’Ivoire, University of Chicago Press, 2012.
9De Latour, E. (2003). « Héros du retour ». Critique internationale, n° 19/2, p. 171-189.
10Bahi, A. (2010). Jeunes et imaginaire de la modernité à Abidjan. Cadernos de Estudos Africanos.
11S. Newell, The Modernity Bluff : Crime, Consumption, and Citizenship in Côte d’Ivoire, 2012.
12Expression ivoirienne pour désigner les pays occidentaux séparés du continent africain par la mer et l’océan.
13Julien Adayé, « Côte d’Ivoire : à qui profite la croissance ? », Deutsche Welle, 30 octobre 2020.
14Julia Pascual, « Un adolescent retrouvé mort dans le train d’atterrissage d’un avion à Roissy », Le Monde, 9 janvier 2020.
15Ministère de la Justice, « Les rapports d’activité de la mission nationale mineurs non accompagnés », 11 juillet 2022.
16Assogba, Y. ; Frechette, L. (1997). « Le concept d’aspiration et la démarche migratoire des jeunes ». In Gauthier, M. (dir.), Pourquoi partir ? La migration des jeunes d’hier à aujourd’hui, p. 227-241.
17Kleist, N. (2017). « Studying Hope and Uncertainty in African Migration ». In Kleist, N. ; Thorsen, D. (dir.), Hope and Uncertainty in Contemporary African Migration. Routledge, p. 1-20.
18Hernández-Carretero, M. (2017). « Hope and Uncertainty in Senegalese Migration to Spain. Taking Chances on Emigration but not Upon Return ». In Kleist, N. ; Thorsen, D. (dir.), Hope and Uncertainty in Contemporary African Migration. Routledge, p. 113-133.
19De 2002 à 2009, le pays a été coupé en deux à la suite d’une insurrection armée.
20Ce militant de la société civile a été interrogé en 2020 dans le cadre de ce travail d’enquête.
21S. Newell, The Modernity Bluff : Crime, Consumption, and Citizenship in Côte d’Ivoire, University of Chicago Press, 2012.
22De Latour, E. (2003). « Héros du retour ». Critique internationale, n° 19/2, p. 171-189.
23Bahi, A. (2010). Jeunes et imaginaire de la modernité à Abidjan. Cadernos de Estudos Africanos.
24S. Newell, The Modernity Bluff : Crime, Consumption, and Citizenship in Côte d’Ivoire, 2012.
25Expression ivoirienne pour désigner les pays occidentaux séparés du continent africain par la mer et l’océan.
26Julien Adayé, « Côte d’Ivoire : à qui profite la croissance ? », Deutsche Welle, 30 octobre 2020.