
Après l’adoption de la nouvelle Constitution gabonaise (épisode 3), le 16 novembre 2024, les élections générales doivent clôturer la transition. Mais le cycle électoral qui s’ouvre laisse au final peu de suspense. Élections présidentielle puis législatives et locales... Le président de la Transition, Brice Clotaire Oligui Nguema, qui a pris le pouvoir après un coup d’État le 30 août 2023, maîtrise l’ensemble du processus.
Brice Clotaire Oligui Nguema prend tout le monde de cours en accélérant le calendrier, avec une révision anticipée des listes électorales et l’élection présidentielle avancée d’août à avril 2025. Surtout, il fait adopter de manière hâtive, dès janvier 2025, le nouveau code électoral. Élaboré par une commission nommée par le président de la Transition et présidée par la magistrate Murielle Minkoué, ministre de la Réforme des institutions, l’avant-projet de code électoral comprenant 383 articles a été adopté dans des termes identiques par l’Assemblée nationale et le Sénat de transition lors d’une session parlementaire extraordinaire de dix jours (10-20 janvier 2025). L’opposition a dénoncé l’élaboration et l’adoption « précipitées et non inclusives » d’un projet pourtant « fondamental » pour la suite de la transition.
En légalisant au plus tôt sa position, Oligui Nguema souhaite éviter un effritement de sa popularité, conscient que toute prolongation de la transition ne fera qu’engendrer des critiques croissantes de ses concitoyens. Mais cet empressement vise également à convaincre les instances régionales et la communauté internationale des progrès avérés de la transition gabonaise, afin d’assurer au pays une normalisation de ses relations diplomatiques et le retour essentiel des bailleurs de fonds.
Ayant déjà neutralisé les principaux poids lourds de la vie politique par voie de cooptation ou à travers des conditions d’éligibilité renforcées, il ne manque à Oligui Nguema que la légitimité des urnes. Malgré les promesses faites au début de la transition de « rendre le pouvoir aux civils », sa candidature à l’élection présidentielle ne fait plus guère de doute. C’est donc sans surprise que celui qui se considère désormais comme « un civil comme les autres » après sa mise en disposition de l’armée – une possibilité controversée offerte par le nouveau code électoral – annonce, le 3 mars 2025, sa candidature à l’élection présidentielle, déclarant1 avoir pris cette décision « après mûre réflexion » et en réponse aux « nombreux appels » de ses concitoyens.
Sans surprise, « Josué » l’emporte dès le premier tour
Car Oligui Nguema se voit désormais en homme providentiel sans lequel le Gabon ne saurait avancer. Le culte qui s’est forgé autour de sa personne, remplaçant l’omniprésence des Bongo dans l’espace public, le proclame tantôt Messie, tantôt Moïse libérateur de son peuple. Lui-même préfère2 la figure de Josué, qui a mené les siens à la Terre promise, ou encore celle d’Akoma Mba, guerrier légendaire d’Engong dans l’épopée fang.
Face à lui, les huit candidats retenus par le Conseil constitutionnel de transition sur les vingt-trois dossiers déposés font pâle figure. Peu crédibles, voire inaudibles compte tenu de leurs moyens financiers limités, ils peinent à émerger dans une campagne largement perçue comme plébiscitaire en faveur du « tombeur des Bongo », dont la victoire annoncée apparaît presque comme une récompense méritée pour celui qui a eu l’audace du « coup de libération ».
Seul adversaire de taille, Alain-Claude Bilie-By-Nze, dernier Premier ministre d’Ali Bongo et ancien vice-président du PDG, dont il n’est pas parvenu à prendre le contrôle, peut difficilement incarner l’alternance. Bien qu’il candidate sous les couleurs de sa nouvelle plateforme, Ensemble pour le Gabon (EPG), et reproche3, singulièrement, à Oligui Nguema d’être « l’émanation et la continuité » du système Bongo, ce pilier de l’ancien régime apparaît clairement comme « invotable » aux yeux de nombreux électeurs gabonais.
Le scrutin du 12 avril 2025 tranche par son calme avec les tensions qui ont émaillé les précédentes élections présidentielles de 2009, 2016 et 2023. Et la victoire d’Oligui Nguema prend des proportions massives : la Cour constitutionnelle proclame les résultats définitifs le 25 avril 2025, avec 94,85 % de votes en faveur du président de la Transition et un taux de participation de plus de 70 %. Ce dernier devance largement ses concurrents, notamment Alain-Claude Bilie-By-Nze, crédité de seulement 3,11 % des voix, ce qui rend même caduque la tenue d’un second tour.
L’homme « fort » et le parti hégémonique
C’est donc auréolé d’une nouvelle légitimité électorale que le premier président de la Ve République gabonaise prête serment, le 3 mai 2025, au stade d’Angondjé, en périphérie de Libreville, devant une foule de Gabonais enthousiastes et une quinzaine de dirigeants africains. Au fil de la cérémonie, il détaille les dernières étapes devant mettre un point final à la transition : élections législatives et locales (27 septembre et 11 octobre 2025) ; élections sénatoriales (8 et 29 novembre 2025) et enfin mise en place du Conseil économique, social, environnemental et culturel et de la Cour constitutionnelle (décembre 2025).
Afin de s’assurer une majorité parlementaire à même de mettre en œuvre son programme, le nouveau président de la République reste conscient qu’il ne pourra pas gagner seul les prochaines batailles électorales. Il doit donc se doter d’un outil permettant de fédérer les différents soutiens qu’il a réunis tout au long de la transition.
Lancé le 5 juillet, son parti, l’Union démocratique des bâtisseurs (UDB) – dont le nom fait écho à la tâche que s’est donnée le nouveau leader de rebâtir aussi bien les infrastructures vétustes du pays que ses institutions –, tente ainsi de faire collaborer un mélange hétéroclite de fidèles du régime Bongo et d’anciens opposants et va progressivement redessiner les équilibres d’une scène politique jadis dominée par le tout-puissant PDG.
Bien que celui-ci reste le premier parti du pays en termes d’adhérents, il traverse depuis le départ d’Ali Bongo une profonde crise de légitimité et de leadership. Après d’âpres conflits internes, la nouvelle direction du PDG finira par pencher en faveur d’Oligui Nguema, qui y gardent de solides relais, au point de transformer la formation historique en satellite du nouveau parti présidentiel plutôt qu’en contrepoids crédible.
Un retour « à la case départ »
De leur côté, nombre de leaders d’opposition annoncent la fusion de leurs formations avec l’UDB, tels que le Rassemblement des patriotes républicains (RPR) de Jean-François Ntoutoume Emane, l’Union nationale initiale (UNI) de Paul-Marie Gondjout ou encore l’Instinct patriotique gabonais (IGB) de Sacha Pindji. Ou bien annoncent s’associer à la mouvance présidentielle dans une future coalition gouvernementale, comme c’est le cas du Rassemblement pour la patrie et la modernité (RPM) d’Alexandre Barro Chambrier et de l’Union nationale (UN) de Paulette Missambo, rendant ainsi plus ténue la ligne de partage entre pouvoir et opposition réelle. Malgré les tentatives d’émergence de nouvelles formations politiques distinctes du pouvoir – notamment Ensemble pour le Gabon (EPG), d’Alain-Claude Bilie-By-Nze, ou le Front démocratique socialiste (FDS), de l’avocat Anges Kevin Nzigou –, les conditions plus rigoureuses imposées par la nouvelle loi4 sur les partis politiques limitent ces efforts.
Si l’exceptionnalité de la transition et la nécessité d’unir toutes les forces de la nation durant cette période pouvaient justifier un fonctionnement « sans majorité ni opposition », tel que prôné par Oligui Nguema, la nouvelle étape amorcée avec le cycle électoral appelle à une plus grande lisibilité de la scène politique. Celle-ci semble floutée par le développement tentaculaire de l’UDB et l’érosion croissante du débat contradictoire, qui minent déjà la nouvelle ère démocratique annoncée, rapidement mise à mal par les derniers scrutins du marathon électoral.
Devant consacrer le renouveau démocratique gabonais, le double scrutin législatif et local de septembre 2025 tourne au fiasco. Tenu dans des conditions critiquables, le vote laisse planer des doutes sur la crédibilité du processus et la légitimité des nouveaux élus, malgré le raz-de-marée électoral de l’UDB (102 des 145 sièges de députés, loin devant le PDG, qui arrive second avec seulement 16 élus) : démarrage tardif du scrutin, absence de bulletins de vote de certains candidats dans plusieurs bureaux, isoloirs non conformes, listes électorales tronquées ou non affichées, irrégularités dans la composition des bureaux de vote largement tenus par le parti présidentiel et manque flagrant de transparence lors du dépouillement… Le convoyage d’électeurs entre différentes circonscriptions, la comptabilisation de votes fictifs, notamment de personnes décédées, mais surtout un usage massif et abusif des procurations auraient en outre servi à gonfler artificiellement les résultats des urnes, essentiellement au profit de l’UDB. Des violences5 ponctuelles dans certains bureaux de vote, comme à Libreville et à Ntoum, ont ajouté au climat délétère, rappelant les heures sombres de l’ère Bongo.
De la société civile aux candidats lésés, les voix s’élèvent jusqu’à l’intérieur du système pour dénoncer le scrutin catastrophique et appeler à son annulation. Le 30 septembre, l’Autorité de contrôle des élections et du référendum (Acer) dénonce de « graves dysfonctionnements » dont serait responsable le ministère de l’Intérieur en charge de l’organisation des élections, alors que l’ancien chef du gouvernement de la transition Raymond Ndong Sima déplore un retour aux « errements du passé » et un déroulement du scrutin qui ramène le Gabon « à la case départ ».
Le désarroi croissant d’un grand nombre de Gabonais
Malgré ces appels et l’admission d’irrégularités lors du scrutin, les autorités au pouvoir font pourtant le choix d’aller de l’avant, fixées qu’elles sont sur le nécessaire aboutissement de la transition. Quitte à remettre à plus tard les réformes essentielles au renforcement de la transparence électorale, voire à promouvoir au rang de vice-président du gouvernement Hermann Immongault, le ministre de l’Intérieur pourtant responsable du fiasco électoral6, à la stupeur générale.
Alors que le nouveau régime se met en ordre de marche en ce début d’année 2026, clôturant officiellement la période de transition, les tensions ravivées par le retour brutal aux dérives électorales du passé – que les militaires avaient pourtant déclaré vouloir abroger lors du putsch du 30 août 2023 – jettent une ombre lourde sur l’avenir démocratique du Gabon. Malgré l’apparence d’une transition qui se voulait exemplaire, la réalité est en effet plus crue. Le retour d’un pouvoir personnifié sous couvert de légalité constitutionnelle, de la mise au pas des institutions et la dilution de l’opposition politique sont autant de d’indices qui semblent acter une crise de confiance entre les nouvelles autorités et une partie de la population ainsi que des leaders politiques. Et certaines langues de délient.
Albert Ondo Ossa, qui avait proclamé sa victoire face à Ali Bongo en 2023, est devenu l’opposant ultime aux autorités en place et continue d’appeler à la chute du régime. S’ajoutent désormais les inquiétudes récemment exprimées par l’archevêque de Libreville, Mgr Jean Patrick Iba-Ba. Le grand maître de cérémonie du DNI, qui a porté sur les fonts baptismaux le régime de transition, évoque, lors de ses vœux à la presse7 le 8 janvier 2025, une absence de « véritable rupture avec l’ordre ancien ». L’un comme l’autre ne sont en fait que les porte-parole du désarroi croissant d’un grand nombre de Gabonais, qui font aujourd’hui le triste constat d’une imposture.
Malgré les promesses de rupture et de renouveau, ce régime peine à répondre efficacement aux préoccupations sociales urgentes de nombreux citoyens confrontés à un appauvrissement et à une insécurité accrus, en dépit d’un activisme apparent et de la relance de grands projets nationaux. Les coups d’État et les processus de transition tardent, sinon échouent souvent, à produire des systèmes de gouvernance réellement démocratiques et une amélioration tangible des conditions de vie des populations, malgré les espoirs qu’ils suscitent. Mais, au Gabon, la déconvenue collective aura été particulièrement rapide.
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1Fanny Pigeaud, « Au Gabon, une élection présidentielle sur mesure pour le général putschiste », Mediapart, 11 avril 2025.
2« Oligui Nguema à Oyem : “Aujourd’hui, le leader c’est moi. Je suis votre illustre guerrier Akoma Mba” », Dépêches241, 26 décembre 2023 ; « Gén. Oligui Nguema : “appelez-moi Josué” », Gabon Media Time, 13 août 2024.
3Fanny Pigeaud, « Au Gabon, une élection présidentielle sur mesure pour le général putschiste », Mediapart, 11 avril 2025.
4Loi 016/2025 du 27 juin 2025 relative aux partis politiques en République gabonaise. Si la nouvelle loi abaisse de 18 000 à 10 000 le nombre d’adhérents requis pour former un parti politique, ceux-ci doivent disposer d’un Numéro d’identification personnelle (rare dans les régions intérieurs) et être répartis sur les neuf provinces du pays (art. 25). En outre, pour conserver leur existence juridique, les partis sont dans l’obligation de présenter des candidats à deux élections politiques législatives ou locales consécutives (art. 70).
5Anne-Marie Bendome, « Gabon : Des élections catastrophiques et une démocratie en sursis », Le Club de Mediapart, 29 septembre 2025 ; Yves-Laurent Goma, « Au Gabon, l’organe de contrôle Acer fustige la mauvaise organisation des élections », RFI, 1er octobre 2025.
6Iboka Marc André, « Gabon : nonobstant l’organisation chaotique des élections, Immongault propulsé Vice-Président du Gouvernement », Dépêches241, 6 janvier 2026.
7Iboka Marc André, « Mgr IBA-BA : “Certaines orientations prises aujourd’hui nous laissent encore perplexes quant à la véritable rupture avec l’ordre ancien” », Dépêches241, 9 janvier 2026.
8Fanny Pigeaud, « Au Gabon, une élection présidentielle sur mesure pour le général putschiste », Mediapart, 11 avril 2025.
9« Oligui Nguema à Oyem : “Aujourd’hui, le leader c’est moi. Je suis votre illustre guerrier Akoma Mba” », Dépêches241, 26 décembre 2023 ; « Gén. Oligui Nguema : “appelez-moi Josué” », Gabon Media Time, 13 août 2024.
10Fanny Pigeaud, « Au Gabon, une élection présidentielle sur mesure pour le général putschiste », Mediapart, 11 avril 2025.
11Loi 016/2025 du 27 juin 2025 relative aux partis politiques en République gabonaise. Si la nouvelle loi abaisse de 18 000 à 10 000 le nombre d’adhérents requis pour former un parti politique, ceux-ci doivent disposer d’un Numéro d’identification personnelle (rare dans les régions intérieurs) et être répartis sur les neuf provinces du pays (art. 25). En outre, pour conserver leur existence juridique, les partis sont dans l’obligation de présenter des candidats à deux élections politiques législatives ou locales consécutives (art. 70).
12Anne-Marie Bendome, « Gabon : Des élections catastrophiques et une démocratie en sursis », Le Club de Mediapart, 29 septembre 2025 ; Yves-Laurent Goma, « Au Gabon, l’organe de contrôle Acer fustige la mauvaise organisation des élections », RFI, 1er octobre 2025.
13Iboka Marc André, « Gabon : nonobstant l’organisation chaotique des élections, Immongault propulsé Vice-Président du Gouvernement », Dépêches241, 6 janvier 2026.
14Iboka Marc André, « Mgr IBA-BA : “Certaines orientations prises aujourd’hui nous laissent encore perplexes quant à la véritable rupture avec l’ordre ancien” », Dépêches241, 9 janvier 2026.