Au Soudan du Sud, des milliers d’apatrides

Reportage · Il y a bientôt quinze ans, le Soudan du Sud proclamait son indépendance. Depuis, l’administration tarde à régulariser ses ressortissants : selon le HCR, 90 % des Sud-Soudanais ne seraient pas encore enregistrés sur les bases de données officielles. Des millions d’entre eux pourraient se retrouver sans nationalité reconnue si rien n’était fait.

Manifestations de joie à Juba, lors de l’annonce des résultats du référendum, le 30 janvier 2011, qui a offcialisé la sécession du Soudan du Sud.
© Utenriksdept/Flickr

Dans le café-galerie d’art de Juba où elle donne rendez-vous, Animu Athiei affiche sa bonne humeur habituelle. L’activiste sud-soudanaise, fondatrice de sa propre ONG, Animu Athiei Foundation1, dédiée à la défense du droit à la nationalité, se trouve pourtant au cœur d’une bataille juridique. Depuis huit ans, elle est privée de passeport et de tout document d’identité. « Je fais partie d’une minorité ethnique, les Kelikos. Ce peuple transfrontalier se retrouve aussi en République démocratique du Congo, alors certains de mes détracteurs prétendent que je suis Congolaise », explique la femme politique au sourire communicatif.

Si la notoriété d’Animu Athiei lui permet d’être médiatisée, faisant espérer à terme une issue positive, des milliers de Sud-Soudanais sont eux aussi devenus apatrides au lendemain de l’indépendance de la plus jeune nation du monde, le 9 juillet 2011. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) distingue deux catégories : les personnes apatrides, qui seraient au moins 18 000 – bien que ce chiffre soit en cours de réévaluation –, et les ressortissants dont la nationalité n’a pas encore été déterminée. Ces derniers constituent la majorité des habitants du Soudan du Sud.

Animu Athiei, à Juba, le 15 avril 2026.
Animu Athiei, à Juba, le 15 avril 2026.
© Augustine Passilly

« Selon les statistiques officielles du gouvernement, plus de 90 % de Sud-Soudanais ne figurent pas encore dans la base de données des ressortissants enregistrés, alors que le Bureau national des statistiques du Soudan du Sud prévoit que le pays atteindra cette année les 16,3 millions de citoyens, résume Kumi Lobung, responsable adjoint de la protection au sein du bureau sud-soudanais du HCR. Nous nous concentrons principalement sur la prévention, car si rien n’est fait des millions de personnes pourraient se retrouver apatrides. »

Après l’indépendance, le Soudan dénationalise

Ce casse-tête administratif est le résultat d’une sécession mal préparée. Lors du référendum de janvier 2011, les Soudanais nés dans le sud du pays se prononcent à 99 % en faveur de l’indépendance. Six mois plus tard, la séparation des deux pays est actée. « Au moment de la sécession, le Soudan et le Soudan du Sud ont chacun adopté de nouvelles lois sur la nationalité. Le gouvernement soudanais a retiré la nationalité à toute personne dont il estimait qu’elle avait acquis la nationalité sud-soudanaise. Malheureusement, les personnes dénationalisées par le Soudan sur cette base ont eu du mal à faire valoir leur droit à la nationalité sud-soudanaise, ce qui les a laissées apatrides », détaille Tiana Xavier, chargée du plaidoyer au sein de l’Institute on Statelessness and Inclusion.

Cette ONG néerlandaise s’est associée à six autres organisations internationales via un communiqué publié le 18 février intimant au gouvernement sud-soudanais de « revenir sur sa décision et de rétablir la nationalité de Mme Animu, conformément aux obligations qui lui incombent en vertu du droit national, africain et international ». La déclaration commune rappelle qu’en août 2024 la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (un organe interne à l’Union africaine) a conclu2 que les autorités nationales avaient arbitrairement privé Animu Athiei de sa nationalité.

« Le délai initial de 180 jours accordé pour se conformer à cette décision a expiré il y a trois mois, or le gouvernement du Soudan du Sud n’a encore pris aucune mesure », dénonce Tiana Xavier. De retour dans le café branché de Juba, Animu Athiei regrette l’inertie qui s’est ensuivie à la fois du côté du gouvernement et de celui du HCR. Interrogée, l’instance onusienne n’a pas souhaité commenter ce dossier. De son côté, l’État est empêtré dans une triple crise, économique, politique et sécuritaire, notamment à cause de la guerre qui ravage le Soudan depuis trois ans et qui perturbe les exportations de pétrole, dont le budget du Soudan du Sud dépend à 90 %.

Des exilés qui comptaient sur la nationalité sud-soudanaise

Pour ne rien arranger, le fragile accord de paix qui a fait taire les armes en 2018, après cinq années de guerre3, est plus menacé que jamais. Les combats ont en effet repris début 2025 entre l’armée fidèle au président Salva Kiir et les forces soutenant le premier vice-président Riek Machar. Ce dernier a finalement été arrêté le 26 mars de la même année. Plus de 600 000 déplacés ont été jetés sur les routes, s’ajoutant aux 2 millions de personnes déplacées à l’intérieur du territoire. Mais aussi aux plus de 2,3 millions de Sud-Soudanais réfugiés à l’étranger. Ces déplacements à répétition compliquent la régularisation des cas d’apatridie.

« Beaucoup de personnes déplacées par la guerre avant la sécession vivaient dans d’autres pays, notamment en Ouganda et au Kenya. Elles ont fini par acquérir une nationalité de substitution, à laquelle elles ont renoncé au moment de l’indépendance, dans l’espoir d’obtenir la nationalité sud-soudanaise », détaille Michael Gyan Nyarko, le directeur exécutif adjoint de l’Institute for Human Rights and Development in Africa, une autre ONG signataire du communiqué du 18 février. C’est le cas d’Animu Athiei : réfugiée en Ouganda, elle abandonne ses papiers d’identité ougandais après la sécession et rejoint Juba, où elle obtient sa nationalité.

Comme tout prétendant à la nationalité sud-soudanaise, elle a dû prouver qu’elle descendait d’au moins un parent né sur le territoire fraîchement indépendant. « Mon père est décédé avant l’indépendance, mais j’ai pu prouver qu’il était d’origine sud-soudanaise. Ma mère vit en Tanzanie mais elle est en possession de documents attestant qu’elle est également d’origine sud-soudanaise. Mon oncle, avec qui je vis à Juba, était témoin lorsque j’ai finalement obtenu ma nationalité, en 2014, à l’issue d’un processus déjà anormalement long », raconte celle qui est amenée à beaucoup voyager en raison de ses engagements politiques.

Une « méfiance envers les groupes minoritaires »

En 2017, elle renouvelle son passeport, l’ancien ayant été rapidement rempli par les visas de ses voyages. Mais sur les réseaux sociaux, des posts mettent en doute sa nationalité. « Ce type d’accusations revient à chaque fois que je me vois attribuer une fonction à hautes responsabilités », constate la militante.

En 2018, Animu Athiei travaille depuis deux ans en tant que consultante au sein du bureau du premier vice-président de l’époque, Taban Deng, lorsqu’elle est de nouveau l’objet d’accusations d’usurpation de nationalité. Son passeport lui est alors confisqué. Trois ans plus tard, elle est toutefois nommée députée par décret présidentiel, comme il est d’usage dans la plus jeune nation du monde en attendant le tout premier scrutin4, prévu en décembre. « Dix jours plus tard, j’ai été révoquée », déplore la politicienne au destin sans cesse contrarié. Les bruits qui courent sur la Toile finissent par convaincre les services d’immigration. Ces derniers entreprennent de la renvoyer en Ouganda. « Les autorités ougandaises ont refusé de m’accepter sur leur territoire car je ne dispose plus de titre de séjour ougandais… »

Derrière ce calvaire, Michael Gyan Nyarko, de l’Institute for Human Rights and Development in Africa, décèle « un certain degré de méfiance envers les groupes minoritaires ou les personnes qui ont été légalement liées à un autre État. Le gouvernement tente de les tenir à l’écart car il doute de leur loyauté. » Concernant Animu, Michael Gyan Nyarko estime que « les citoyens se sont sentis trahis quand elle a été nommée au Parlement puisqu’ils pensent qu’elle est de nationalité ougandaise ».

« C’est une souffrance invisible »

Sans documents d’identité, les portes se ferment automatiquement pour bénéficier des services les plus basiques, comme obtenir un acte de naissance, inscrire son enfant à l’école, obtenir un contrat de travail ou même se faire soigner.

« C’est assez triste, car c’est une souffrance invisible. J’ai l’air normale jusqu’à ce que j’ai envie de faire quelque chose de concret », synthétise l’ancienne députée. Avant d’ajouter : « J’ai eu la chance que mon dossier aboutisse à l’Union africaine grâce à mon réseau professionnel. Beaucoup se sont retrouvés exclus des processus politiques comme les élections ou de certains espaces publics. » Cette situation compromet la tenue du scrutin de décembre, pourtant confirmé par le gouvernement pas plus tard que le 21 avril, en dépit de l’absence de recensement à jour de la population.

L’espace civique est en outre plus bridé que jamais. Les opposants politiques s’exilent massivement dans les pays voisins depuis l’arrestation de Riek Machar. Et Tiana Xavier de conclure : « Cette instrumentalisation de la nationalité est devenue l’un des moyens les plus efficaces dont disposent les États pour cibler les minorités indésirables, les dissidents politiques et d’autres groupes. » Animu attend une nouvelle session de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, prévue du 11 au 20 mai, qui pourrait, ose-t-elle croire, contraindre le gouvernement sud-soudanais à lui rendre son passeport.

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2Voir African Commission on Human and Peoples’ Rights, «  Communication 801/22 - Afekuru Animu Rasasi Amiati (Represented by Institute for Human Rights and Development in Africa) v. South Sudan (merits)  », publiée sur le site internet le 18 novembre 2025, à lire ici.

3Une guerre civile a éclaté en 2013, deux ans après l’indépendance. Elle a opposé le président Salva Kiir, issu du peuple dinka, et le vice-président Riek Machar, représentant des Nuers. Le bilan dépasse les 400 000 morts. En 2018, les deux belligérants ont signé l’«  Accord revitalisé sur la résolution du conflit au Soudan du Sud  », dont la mise en œuvre est sans cesse repoussée.

4Il s’agit d’élections à sept niveaux : présidentielle, législatives, des gouverneurs des États, des Parlements des États, des commissaires à la tête des comtés, des conseils des comtés et des conseils municipaux. Leur tenue reste néanmoins très compromise, comme l’a rappelé le représentant des États-Unis auprès de l’ONU, Mike Waltz, le 30 avril.

6Voir African Commission on Human and Peoples’ Rights, «  Communication 801/22 - Afekuru Animu Rasasi Amiati (Represented by Institute for Human Rights and Development in Africa) v. South Sudan (merits)  », publiée sur le site internet le 18 novembre 2025, à lire ici.

7Une guerre civile a éclaté en 2013, deux ans après l’indépendance. Elle a opposé le président Salva Kiir, issu du peuple dinka, et le vice-président Riek Machar, représentant des Nuers. Le bilan dépasse les 400 000 morts. En 2018, les deux belligérants ont signé l’«  Accord revitalisé sur la résolution du conflit au Soudan du Sud  », dont la mise en œuvre est sans cesse repoussée.

8Il s’agit d’élections à sept niveaux : présidentielle, législatives, des gouverneurs des États, des Parlements des États, des commissaires à la tête des comtés, des conseils des comtés et des conseils municipaux. Leur tenue reste néanmoins très compromise, comme l’a rappelé le représentant des États-Unis auprès de l’ONU, Mike Waltz, le 30 avril.