Festival

À la Goutte-d’Or, le Mali raconté par ses artistes

Jusqu’au 31 mars, le festival « Africapitales, Bamako à Paris » donne à découvrir la culture malienne sous toutes ses formes, et se déploie sur six lieux partenaires du dix-huitième arrondissement de Paris. Une belle occasion de découvrir la création malienne contemporaine, l’une des plus riches de l’Afrique de l’Ouest.

L'image représente un spectacle sur scène. Au premier plan, un homme s'exprime avec passion, les bras légèrement écartés pour accentuer son discours. Il porte une chemise claire et semble captivé par son sujet. À sa droite, un autre homme joue de la guitare assis sur un tabouret, ajoutant une ambiance musicale à la performance. En arrière-plan, un grand écran projette une carte ancienne de l'Afrique, spécifiquement d'Afrique occidentale et équatoriale, avec des contours de pays et des indications historiques. Le sol de la scène est décoré de brins de paille, ajoutant une touche naturelle à la mise en scène. L'éclairage doux met en valeur les acteurs et crée une atmosphère intimiste.
Pour incarner Amadou Hampaté Bâ, le comédien Habib Dembélé partage le plateau avec Tom Diakité, chanteur et musicien multi-instrumentiste.
Africapitales

Alors que la situation sécuritaire et politique ne cesse de se dégrader au Mali, et que le retrait des troupes françaises est désormais acté, le choix du festival Africapitales de lui consacrer sa première édition, sous l’intitulé « Bamako à Paris », ne passe pas inaperçu. Préparé de longue date, parvenant à déjouer les crispations politiques et diplomatiques pour permettre aux artistes de circuler – quatre spectacles (D’ici et d’ailleurs, Le Chat Pèlerin, Inch’Allah et Maralinké) ont cependant été annulés -, il s’annonce d’autant plus essentiel que les multiples propositions artistiques se révèlent un espace de pensée et de parole pour saisir la réalité de la création malienne contemporaine, l’une des plus riches des pays d’Afrique de l’Ouest, et ce depuis l’indépendance.

Pilotée par Khalid Tamer, metteur en scène et directeur artistique franco-marocain de la compagnie Graines de Soleil, implantée dans le quartier de la Goutte-d’Or à Paris depuis plus d’une vingtaine d’années, la manifestation se déploie à partir du Lavoir Moderne Parisien, en passant par le FGO Barabara, le 360 Paris Music Factory, la Bibliothèque de la rue de Fleury, l’Echomusée, le Poulpe Ressourcerie… et l’espace public, où auront lieu des performances et un spectacle de rue (Le Baptême du Lionceau, du 18 au 20 mars). Au programme : défilé de mode, studio photo, expositions, diffusion de films, spectacles de théâtre, de marionnettes, concerts, installations scénographiques, ateliers créatifs ou encore conférences-débats.

Deux pièces de théâtre emblématiques ont ouvert le festival le 2 mars : Je suis Frederick Douglass et Le Fabuleux destin d’Amadou Hampâté Bâ. Je suis Frederick Douglass, d’après les mémoires de Frederick Douglass (1817-1895)1, né esclave avant de devenir une figure du combat abolitionniste, éditeur et fonctionnaire américain, est un solo du comédien-danseur Modibo Konaté, artiste malien de la compagnie BaroDa. L’adaptation en a été réalisée par Jean-Louis Sagot-Duvauroux, dramaturge et metteur en scène qui a fait partie des membres fondateurs du Mandeka Théâtre puis de la compagnie Blon-Ba, l’une des plus actives du pays et des plus connues à l’international. Si le jeu généreux et rayonnant de Modibo Konaté touche et emporte l’adhésion, on reste plus dubitatif quant aux choix qui ont conduit à tailler dans le texte.

Un récit rythmé par les gospels de Louis Armstrong

C’est l’enfance de Douglass qui est au cœur du récit. Le nouveau-né, probablement conçu du viol de sa mère par le maître, va être confié à une vieille femme chargée de l’élever tandis que sa mère est éloignée dans une autre plantation pour rester taillable et corvéable à merci - et parce que la violence et les mauvais traitements, l’humiliation et la déshumanisation sont au fondement de l’esclavage et de sa perpétuation. Un récit évoqué par touches mémorielles rythmées par les gospels du « Good Book » de Louis Armstrong, sur lesquels danse le comédien sur le souffle de l’inspiration. Au plateau, la scénographie compose une installation sur tiges de chemises anciennes couleur indigo qui évoque le commerce triangulaire - dont l’indigo fut une des marchandises essentielles. Elle dessine un paysage qui pourrait aussi être celui d’un champ de labeur ou les lignes de crête de quelques tombes.

Si l’on prend la mesure de l’importance de l’acquisition du savoir pour Douglass – tout jeune adolescent, il va être remis à une famille dont la maîtresse de maison décide de lui apprendre à lire et à écrire jusqu’à ce que le maître s’y oppose farouchement – qui le conduira, adulte, à considérer que l’instruction serait même plus importante que la lutte pour les droits civiques, on reste un peu frustré que ne soient pas davantage évoqués les combats, les contradictions et les rapports de force qui ont singularisé son activisme sur cette période déterminante dans la lutte contre la ségrégation raciale aux États-Unis.

L’importance du savoir et de l’éducation est aussi la clé de lecture du Fabuleux destin d’Amadou Hampâté Bâ, écrit par Bernard Magnier, auteur et directeur de la collection « Lettres africaines » aux Éditions Actes Sud, et mis en scène par Hassane Kouyaté, conteur, comédien, musicien, danseur, issu d’une famille de griots du Burkina Faso, et directeur du Festival des Francophonies de Limoges.

Amadou Hampâté Bâ, figure totémique

L’écrivain et ethnologue, qui a consacré son existence à la préservation du patrimoine culturel africain, est connu pour sa fameuse phrase prononcée à l’Unesco en 1960 : « En Afrique, un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle ». Mais l’on sait moins qu’il ajoutait que la vieillesse n’était pas un signe de connaissance en soi, et qu’il fallait la cultiver et la transmettre dans le projet de toute une vie. La sienne, depuis Bandiagara sur le plateau dogon au Mali, où il est né en 1900, jusqu’à son dernier souffle en 1991 à Abidjan (Côte d’Ivoire), sera consacrée à l’étude et à la diffusion de ce patrimoine essentiellement oral.

Arpentant aussi bien les villages que les palais présidentiels, dans les assemblées de l’Unesco et les conférences internationales, dans ses correspondances et publications, il ne cesse de valoriser sa culture et sa religion. Immense poète et conteur, il a exploré tous les genres littéraires, depuis les livres pour enfants jusqu’aux essais. Parmi son œuvre foisonnante, L’Étrange destin de Wangrin (1973) a reçu le Grand prix littéraire d’Afrique noire en 1974 et Vie et enseignement de Tierno Bokar, le sage de Bandiagara (1957, réécrit en 1980), a été adapté au théâtre par Peter Brook en 2003.

Pour incarner cette figure totémique, le comédien et acteur Habib Dembélé partage le plateau avec Tom Diakité, chanteur et musicien multi-instrumentiste dans le dispositif sobre d’une place de village. L’un et l’autre portent le récit avec poésie, humour et musicalité, se renvoyant la parole et la mémoire. Un écran convoque des images de la terre malienne et des archives. On est frappé par les traits du visage d’Hampâté Bâ, tout entier illuminé de la puissance de son œuvre.

Cette forme simple, conçue pour être déclinée en de multiples espaces, parvient à une symbiose entre pédagogie et poésie totalement réussie. Elle avait été inaugurée par la pièce Sony Congo ou la chouette petite vie bien osée de Sony Labou Tansi, et est appelée à faire connaître et vivre Kateb Yacine, Ahmadou Kourouma et Frantz Fanon.

1A Narrative of the Life of Frederick Douglass : An American Slave, récit de la vie de Frederick Douglass écrit par lui-même, 1845  ; traduit en français en 2006 chez Gallimard Éducation sous le titre : La vie de Frederick Douglass, esclave américain, écrite par lui-même.