Paris-Bamako, les non-dits de la passe d’armes

Depuis plusieurs semaines, les exécutifs malien et français s’écharpent, dans des discours officiels ou par voie de presse, en des termes fort peu diplomatiques. Si la brouille entre le Mali et l’ancienne puissance coloniale a des causes profondes, elle répond aussi à des enjeux politiques de court terme : la prolongation de la transition d’un côté, l’élection présidentielle de l’autre.

Un soldat français à proximité de Kidal, en octobre 2018. La ville du Nord-Mali est l’un des sujets de contentieux entre Bamako et Paris.
MDL Bardenet / Ministère de la Défense

Le 25 septembre 2021, à la tribune de l’ONU, le premier ministre malien de transition, Choguel Kokalla Maïga, a déclenché une crise diplomatique avec la France, en l’accusant explicitement d’avoir « abandonné le Mali en plein vol ». Cette déclaration a été suivie, de part et d’autre, d’échanges verbaux très peu diplomatiques et d’une rare ampleur. Le casus belli invoqué ? La transformation de l’opération Barkhane en cours, qui devrait se traduire par la réduction du nombre de soldats français – qui passera de 5 100 à environ 2 500 ou 3 000 – et qui s’accompagnera de la fermeture de trois des cinq bases françaises au Mali (Tessalit, Tombouctou et Kidal). Les autorités maliennes, avec le premier ministre Maïga en première ligne, se sont servies de ce prétexte pour agiter l’éventualité d’un recours à la société militaire privée russe Wagner, qui viendrait ainsi combler le vide que créerait le départ de Barkhane.

On peut d’emblée dire que le président français, Emmanuel Macron, a lui-même fourni un tremplin au premier ministre malien, qui a multiplié les logorrhées hostiles à la France. Son annonce du 10 juin 2021, au cours de laquelle il a proclamé « la fin de Barkhane en tant qu’opération extérieure », a semble-t-il contribué à entretenir le flou, et était avant tout destinée à l’opinion publique française dans un contexte préélectoral. L’opération Barkhane pourrait être un des enjeux de la campagne présidentielle à venir, en raison de sa durée (il s’agit de la plus longue opération extérieure de l’armée française), de son coût humain (52 soldats sont « morts pour la France » depuis 2013), de son coût financier (au moins 800 millions d’euros par an, selon les chiffres officiels), et enfin de son relatif échec. L’insécurité s’est généralisée pour atteindre des zones qui en étaient épargnées au commencement de l’opération Barkhane. Les groupes armés se sont multipliés. Et les violences se sont nettement dirigées vers les populations civiles.

Pour reprendre l’argumentaire de Michel Goya, ancien colonel de l’armée de Terre spécialisé dans l’histoire militaire, l’opinion française semble être arrivée à la limite de ce qui est acceptable en termes de coûts humain et financier1.

Tout ceci – en sus des accusations de collusion avec les groupes armés irrédentistes portées contre la France par plusieurs dirigeants politiques2 – a contribué à ternir l’image de la France en général, et des forces armées françaises opérant au Mali en particulier. Cela explique aussi pourquoi l’option Wagner envisagée par les autorités maliennes a suscité l’engouement d’une partie des Maliens.

Le spectre Wagner

En réalité, l’hypothèse Wagner, loin d’être une réponse à la fin annoncée de Barkhane, semble relever de l’instrumentalisation à des fins de politique interne. Elle est un moyen de pression pour la junte, voire un levier de négociations face à la France et la communauté internationale dans la perspective d’une prolongation de la transition, censée s’achever en mars 2022. Elle a ainsi permis de déplacer les priorités pendant un moment, en faisant perdre de vue la question des élections et de la remise du pouvoir à un gouvernement civil. Elle a aussi permis à la junte de s’assurer un soutien populaire qui pourrait sans doute peser - dans cette même perspective de prolongation de la transition - face à la Cédéao (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest). Une mobilisation forte et visible en faveur de la prolongation rendrait la tâche de l’organisation régionale très compliquée : elle a déjà été, par le passé, comparée à un syndicat des chefs d’Etat au détriment des peuples.

On peut penser qu’à la source des diverses dynamiques actuellement à l’œuvre au Mali, présentées (mais aussi vues par beaucoup de Maliens) comme contribuant à la « refondation du Mali » (Mali kura en langue bamanan), il y a avant tout le dessein des autorités de prolonger la transition. Une partie de l’opinion malienne – en tout état de cause celle qui est la plus audible, notamment sur les réseaux sociaux – semble y être favorable. Dans ce contexte, à l’éventualité Wagner – qui semble s’éloigner peu à peu –, et aux discours anti-France, s’ajoute la lutte contre la corruption qui a déjà donné lieu à de nombreuses arrestations parmi les opérateurs économiques, les acteurs politiques et même les militaires. Car là aussi, il s’agit d’une mesure populaire.

La corruption se trouve au cœur de toutes les crises qui frappent le Mali – à commencer par celle qui touche l’armée, laquelle se trouve dans un état lamentable en grande partie à cause des détournements de fonds. Aucun secteur n’est épargné, ni la santé, ni même l’éducation, à cause de l’impunité ordinaire vis-à-vis des fautifs. Or nombre de Maliens, qui ont toujours été dubitatifs quant à la volonté des régimes successifs de lutter contre ce phénomène, semblent aujourd’hui croire en la bonne foi de la transition en la matière. La question qui se pose est de savoir si cette lutte anti-corruption n’est pas instrumentalisée par la junte pour écarter toute personne qui pourrait représenter une entrave au projet de prolongation de la transition.

Des milliards détournés

Pour comprendre comment ces différentes dynamiques se sont invitées dans l’actualité politique malienne, il faut remonter au dernier coup d’État - celui du 24 mai 2021. Les partisans de la junte avaient alors présenté ce nouveau putsch comme l’aboutissement d’une confrontation de points de vue divergents entre le couple exécutif déchu (Bah N’daw et Moctar Ouane) et les colonels de « l’ex »-CNSP (Comité national pour le salut du peuple, nom choisi par la junte). Les premiers n’auraient obéi qu’aux injonctions de la France, tandis que les seconds, eux, s’opposeraient à l’impérialisme de l’ancienne puissance coloniale en promouvant un rapprochement avec la Russie3.

Si ce coup d’Etat n’a pas suscité beaucoup d’émotions (et très peu de réactions) au sein de la population, c’est surtout en raison des justifications officielles qui avaient été explicitement avancées – notamment à la télévision nationale – par la junte à l’égard du président de la transition Bah N’Daw : sa trop grande proximité avec la France ; son blocage des tentatives de rapprochement avec la Russie initiées par le ministre de la défense, le colonel Sadio Camara (ce qui aurait conduit au limogeage de ce dernier du gouvernement éphémère) ; son refus d’engager une action judiciaire contre les dignitaires de l’ancien pouvoir impliqués dans plusieurs affaires de corruption et de détournement de fonds, relatifs notamment à la Loi d’Orientation et de programmation militaire (LOPM)4. Plusieurs rapports du Bureau du vérificateur général ont démontré qu’une grande partie de ce financement a été détourné.

Pris à leur propre piège ?

Dans la perspective d’une prolongation de la transition, la junte fait face à de fortes pressions de la classe politique malienne, mais aussi de la communauté internationale. Le soutien du peuple lui est donc fortement utile, voire vital. Ses dirigeants se doivent donc de poser des actes (ou du moins d’en donner l’impression) qui conforteraient les reproches précédemment formulés à l’endroit de Bah N’Daw, et de Paris.

Cette stratégie semble fonctionner car elle fait passer les autorités – aux yeux des populations – comme les meilleurs défenseurs de la cause malienne. Cette démarche fonctionne d’autant plus qu’on n’a pas l’habitude, dans ce pays, de voir des politiques, auparavant vus comme de simples laquais de la France, s’opposer ainsi frontalement et publiquement à l’ancienne puissance coloniale.

Reste à savoir si la junte n’est pas elle-même tombée dans le piège de la stratégie anti-France affichée du Premier ministre. Très loquace, ce dernier apparaît constamment en première ligne. C’est lui qui semble dicter la cadence, d’autant plus que le président de la transition, Assimi Goïta, ainsi que les autres ténors de « l’ex »-CNSP, ont fait le choix du mutisme. Ses sorties récentes, qui semblent tout à fait calculées, plaisent aux plus chauvinistes des Maliens. Dans l’éventualité où la junte en viendrait à le remplacer, lui et ses partisans ne manqueraient pas d’y voir une implication de la France, et pourraient ainsi dire que cette dernière a finalement eu raison des militaires.

1Lire « Opération Barkhane : “On arrive à la limite de ce qui acceptable en coût humain et financier” », une interview de Michel Goya publiée le 11 janvier 2021, ladepeche.fr.

2Début octobre, le Premier ministre a notamment accusé à de multiples reprises la France d’avoir « créé une enclave » à Kidal, et même d’avoir « formé et entraîné une organisation terroriste ». Il faisait référence à la collaboration, sur le terrain, entre la force Serval et les combattants du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) en 2013 et 2014 - notamment dans le but de traquer les djihadistes et de retrouver les otages français qu’ils détenaient -, et au fait que l’armée française avait empêché l’armée malienne de l’accompagner lors de la reconquête de la ville de Kidal, début 2013. Ces deux épisodes sont avérés. Seulement si le MNLA était à l’époque perçu, par un certain nombre de Maliens, comme une organisation terroriste, il n’était pas considéré comme tel par la plupart des partenaires du Mali, dont la France.

3Lire « Mali : un coup d’État dans le coup d’État ? », Boubacar Haidara, 26 mai 2021, theconversation.com.

4La Loi d’Orientation et de programmation militaire représente un plan d’investissement massif de 1 230 milliards de francs CFA (1,8 milliard d’euros) sur cinq ans – 2014-2019.