
C’est à la fin des années 1950 qu’ouvrent en France les premiers foyers de travailleurs migrants (FTM). Ils logent des travailleurs masculins dans un contexte de forte industrialisation : ce sont les Trente Glorieuses, la France se construit, elle a besoin de main-d’œuvre – en nombre et bon marché.
Transformés au fil des décennies en résidences sociales, les foyers de travailleurs, qui portent le nom de leur rue, demeurent traversés par une mémoire collective parfois douloureuse, liée au passé colonial de la France. Ils concentrent aujourd’hui des enjeux liés notamment à la précarité des conditions de vie et à une gestion conflictuelle.
« Le combat entre dans une nouvelle phase. Le combat continue ! » s’exclame Mamadou Baradji, vice-président du Collectif pour l’avenir des foyers (Copaf), sous les applaudissements des quelques membres réunis ce 23 juin 2026 pour l’assemblée générale annuelle du collectif. L’association défend depuis 1996 les droits des résidents des foyers et porte des propositions pour améliorer leurs conditions de vie et renforcer leur représentation auprès des pouvoirs publics.
Ce jour-là, l’ambiance est joyeuse mais les visages trahissent des inquiétudes profondes. Assis en cercle sur quelques chaises en plastique, les bénévoles discutent des prochaines actions à mener. « En vue de la présidentielle, il faut inscrire la défense des droits des travailleurs migrants vivant dans les foyers dans le débat public », souligne de son accent britannique Michael Hoare, président du Copaf. « Les meetings publics et les fêtes des foyers seront l’occasion d’attirer l’attention médiatique sur la marginalisation, la ségrégation et l’invisibilisation des travailleurs migrants », poursuit celui qui milite depuis quarante ans sur ce sujet.
Répression, expulsions, liquidation
Sur des feuilles agrafées, le rapport d’activité 2025 du Copaf détaille les événements marquants survenus dans plusieurs FTM d’Île-de-France. La liste est longue. « Environ 150 résidents de foyers par an nous demandent de l’aide administrative et juridique suite à des affaires d’expulsion de la part des gestionnaires, nous explique plus tard Michael d’un air froissé. Et cette tendance vient à s’accroître, malheureusement… » Dans son livre, La Transformation des foyers de travailleurs immigrés en résidences sociales (L’Harmattan, 2024), le Copaf indiquait que, depuis 2023, « les tendances à la répression, à l’expulsion […] et à la liquidation de la vie collective dans les anciens foyers de travailleurs se sont accentuées ».
L’année 2026 marque le trentième anniversaire de la publication du rapport Cuq (du nom du député chiraquien Henri Cuq qui en fut à son initiative), particulièrement virulent à l’égard des FTM : il prônait la répression et la destruction de ces « zones de non-droit » où régneraient le « communautarisme » et les « trafics en tout genre ». Ce rapport est symptomatique d’un regard politique stigmatisant sur la vie collective de ces lieux et les histoires singulières des résidents.
« Pourtant, depuis la publication de ce rapport qui dénonçait aussi l’état des bâtis, les conditions de vie n’ont cessé de se dégrader, insiste Michael. Allez donc voir l’insalubrité de la résidence des Sorbiers, à Nanterre, ou alors les plafonds qui s’effondrent dans les douches de la résidence Tillier, dans le 12e [arrondissement de Paris, NDLR] ! », alerte le président du Copaf, mains sur ses bretelles.
« Le dialogue est quasiment rompu »
Mamadou K. rentre de sa journée de travail dans sa camionnette, qu’il gare au pied de la résidence Concorde à Vitry-sur-Seine, en région parisienne. Plusieurs résidents allongés sur des tapis en paille tressée profitent de l’ombre d’un arbre en cette période de canicule. Rencontré à l’assemblée générale, il tenait à nous faire visiter son foyer. Le quadragénaire est arrivé de Bamako en 2005 et travaille dans le nettoyage d’habitats collectifs. Il habite à Concorde depuis seize ans et a vu la situation se dégrader progressivement : « Les échanges avec l’organisme gestionnaire sont vraiment mauvais maintenant. Les gérants du foyer ont changé, les relations se sont détériorées et le dialogue est quasiment rompu », assure Mamadou. « On nous a fermé la cuisine collective et la salle de prière. On vit dans des conditions indignes, c’est une honte ! » lance, furieux, un autre résident.
Le foyer Concorde, aujourd’hui entre les mains de l’organisme Coallia (anciennement Aftam), l’un des principaux acteurs de ce marché, est passé par plusieurs gestionnaires. Comme une patate chaude. Car les problèmes, ici comme dans de nombreux FTM, sont multiples.
Le bâti est fortement dégradé. Les parties communes sont sales car « l’association gestionnaire n’assure plus le nettoyage », affirme Mamadou. « Une situation due à la sous-traitance des services mise en place par les gestionnaires. Au final, personne n’assume ses responsabilités », expliquait plus tôt Michael Hoare. Sollicitée, Coallia n’a pas souhaité donner suite.
Le prix d’un lit, dans ce foyer de 270 chambres, est de 426 euros par mois. Tous les résidents rencontrés dénoncent une inflation graduelle qui ronge leurs économies. Un aller-retour pour Bamako pouvant coûter 1 800 euros, explique Konaté, l’un des doyens à la retraite, « les temps ne sont pas faciles » pour eux. La cohabitation entre les générations est aussi source de discorde. Les doyens regrettent un manque d’investissement dans la vie du foyer de la part des nouveaux arrivants.
Des espaces individualisés
Concorde existe depuis plus de cinquante ans et a vu défiler nombre de caristes, ouvriers, cuisiniers et manutentionnaires, venus pour la plupart du Mali et parfois du Maghreb. Certains d’entre eux n’ont pas bougé depuis sa création. Bien que les doyens dénoncent de mauvaises conditions de vie, ils sont souvent plus indulgents que les nouveaux arrivants. « Quand je suis arrivé, en 1987, le foyer était organisé en dortoirs. La suroccupation rendait la vie impossible. Mais dix ans plus tard, il a été réorganisé en chambres individuelles et on a pu avoir un peu plus de vie privée. C’était une avancée extraordinaire ! » témoigne Soumaré.
La circulaire n° 2006-45 du 4 juillet 2006, qui vise notamment à améliorer les conditions de vie des résidents, acte avant tout la transformation des foyers en résidences sociales, avec une forte réduction des espaces communs, comme les cuisines collectives et les salles de réunion, au profit d’une individualisation de l’espace.
Autre ambition de la circulaire : réduire le sureffectif et rationaliser les coûts. « Depuis 2011, la réglementation prévoit un compteur d’eau individuel et fixe à 165 litres par jour et par personne la norme au-delà de laquelle une facturation peut être établie. Cette mesure permet de détecter d’éventuels cas d’hébergement non déclarés, le compteur servant in fine de mouchard », peut-on lire dans la revue Plein droit1.
Au foyer Concorde de Vitry-sur-Seine, tous les résidents rencontrés dénoncent la fermeture de la cuisine collective, devenue l’un des principaux sujets de tension lors des réhabilitations. Grâce à une caisse commune, ils pouvaient partager des repas à faible coût, cuisinés sur place par des cantinières, tout en accueillant une clientèle populaire autour de plats africains. « Avant, on se retrouvait pour partager tous ensemble les plats du pays, maintenant chacun prépare pour soi dans son coin », déplore Mamadou.
Le poids de l’extrême droite
Si la disparition progressive de ces cuisines est souvent justifiée par des objectifs d’hygiène et d’amélioration des conditions de travail, elle entraîne aussi la disparition d’espaces de solidarité et d’entraide qui structuraient historiquement la vie sociale des foyers. Dans Des espaces et des hommes. La Transformation des foyers de migrants en résidences sociales (Presses universitaires de Lyon, 2026), Laura Guérin, maîtresse de conférences en sociologie à l’université Paris-Nanterre, estime que ces fermetures visent avant tout à « contraindre les pratiques collectives ».
Ces transformations favorisent une conception du résident comme un occupant individuel d’un logement plutôt que comme le membre d’une communauté organisée. Laure Guérin nous explique que « cette transformation est actée en 1998 par la création de la Commission interministérielle pour le logement des populations immigrées (Cilpi) ». Elle « s’inscrit dans une histoire politique dès 1974 par l’évolution du droit d’entrée sur le territoire français et la présence de plus en plus forte d’un discours d’extrême droite sur la main-d’œuvre immigrée ».
Au début des années 1970, le gouvernement Chirac suspend en effet l’immigration de travail en réponse au choc pétrolier et à la montée du chômage. Puis à partir des années 1980, la progression électorale du Front national contribue à faire de l’immigration un thème central du débat public et à renforcer les politiques de contrôle qui pèsent sur les travailleurs étrangers.
Une série de préoccupations concerne aussi la question du bâti, fortement dégradé, et les conditions de vie indécentes dans ces lieux, dénoncées par les habitants au cours de grèves des loyers fortement relayées au milieu des années 1970. À cette époque, la mobilisation se mue en lutte pour l’égalité des droits des travailleurs.
Une histoire coloniale
Dans les années 1990, deux rapports ministériels viennent poser les bases d’une restructuration « nécessaire » des foyers. Face aux dysfonctionnements massifs soulevés par les gestionnaires et les habitants, de nombreux foyers vont ainsi connaître restructuration, rénovation, réhabilitation, et parfois déménagement. Lancé en 1997, le Plan national de traitement des foyers de travailleurs migrants (PTFTM) définit le cadre de ces réhabilitations. En 2020, d’après le dernier rapport d’activité de la Cilpi, 68 % des foyers avaient été traités, 13 % démolis, et 19 % étaient en attente de traitement.
À l’origine, « le foyer est pensé comme une préoccupation ou une solution à l’insalubrité, dans un souci principalement hygiéniste », avance Laura Guérin, car en région parisienne, on ne comptait plus le nombre de bidonvilles où s’entassaient les travailleurs migrants, issus des colonies françaises. La Société nationale de construction de logements pour les travailleurs algériens (Sonacotral, devenue Sonacotra en 1963 puis Adoma en 2006) construit le premier foyer du Parc à Argenteuil, inauguré en 1959. Il visait à loger les travailleurs algériens vivant dans des conditions précaires.
Dès leur création, les foyers sont surveillés de près : les autorités craignaient le développement d’un front intérieur pendant la guerre d’Algérie et veillaient à empêcher le prélèvement de cotisations par le Front de libération nationale (FLN).
Guillaume Normand, archiviste au Centre d’action sociale de la ville de Paris (CASVP), nous indique que « la plupart des gérants de foyers avaient un passé militaire dans un pays d’Afrique ». Le CASVP a en effet géré de nombreux foyers aux côtés des principaux organismes gestionnaires, comme l’Association pour la formation technique de base des travailleurs africains et malgaches (Aftam), créée en 1962 par Stéphane Hessel et André Postel-Vinay, devenue Coallia en 2012, ou encore la Sonacotra.
Une logique ségrégationniste
En 2006, Fathia Lounici soulignait que « tout projet est présenté systématiquement comme une main tendue, un signe fraternel envers ces “nouveaux frères” entrés dans la nation française. Concrètement, chacune de ces initiatives, amalgamant “le social et le policier”, se transforme en main protectrice, infantilisante et ségrégationniste2 ». Cette même année, le centre d’action sociale cède l’ensemble de son parc aux associations et se retire définitivement de la gestion des foyers. « Ce désengagement est aussi un aveu d’échec », souligne l’archiviste.
« Les années 1970 marquent un crash du modèle du foyer », explique Guillaume Normand. Le mythe du retour au pays s’évapore et la figure emblématique du « chibani » émerge. Toute une génération de migrants, venus comme travailleurs temporaires mais qui ont vieilli en France, est marquée par des parcours professionnels difficiles et des liens complexes avec leur pays d’origine. Avec eux se développe une question centrale : comment vieillir dans ces lieux de vie prévus à l’origine comme des hébergements transitoires ?
C’est le cas de Konaté, l’un des doyens de la résidence Concorde. Après plus de quarante ans passés dans le secteur du nettoyage, il continue d’effectuer des allers-retours entre la France et le Mali. Barbe blanche et bracelet de prière à la main, il confie que ses problèmes de santé le poussent à conserver sa chambre au foyer. Une situation que partagent de nombreux doyens par nécessité administrative, pour se soigner ou tout simplement parce que le foyer reste leur point d’attache. La retraite ou la perte d’un emploi n’entraîne pas automatiquement celle du logement. « Tant qu’on paie, a priori, on peut rester », résume-t-il.
Dans son article « “Family values”. La dépendance aux transferts de fonds et le dilemme du retour au pays à un âge avancé3 », Alistair Hunter constate que la majorité des travailleurs immigrés originaires d’Afrique du Nord et d’Afrique de l’Ouest logés dans les foyers ne retournent pas nécessairement dans leur pays d’origine une fois parvenus à la retraite : « Qu’ils affirment leur rôle de chef de famille à distance ou, au contraire, que l’évolution des structures familiales en leur absence vienne à diminuer leur influence, ces hommes sont contraints d’habiter un entre-deux ». Ni tout à fait d’ici, ni tout à fait de là-bas.
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1Claire Lévy-Vroelant, Aïssatou Mbodj-Pouye, et. al., « Lexique critique de la transformation des foyers », Plein droit n° 132, 2022.
2Fathia Lounici, « Les foyers de travailleurs nord-africains en banlieue parisienne : une politique de logement social d’exception (1945-1962) », Cahiers d’histoire, 98, 2006.
3Hommes et migrations n°1309, 2015.
4Claire Lévy-Vroelant, Aïssatou Mbodj-Pouye, et. al., « Lexique critique de la transformation des foyers », Plein droit n° 132, 2022.
5Fathia Lounici, « Les foyers de travailleurs nord-africains en banlieue parisienne : une politique de logement social d’exception (1945-1962) », Cahiers d’histoire, 98, 2006.
6Hommes et migrations n°1309, 2015.