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En Afrique du Sud, la colère sociale se trompe d’ennemi

Derrière les attaques contre les migrantes africaines en Afrique du Sud se lit l’épuisement d’une promesse démocratique. La fin de l’apartheid a ouvert les droits politiques, mais n’a pas aboli la géographie de la pauvreté, la concentration des richesses ni la précarité des townships. C’est dans cette faille que prospère une xénophobie qui transforme les plus vulnérables en responsables d’un ordre social qu’ils subissent eux aussi.

Marche contre la xénophobie, Afrique du Sud, 2015.
© DR

À Kleinmond, petite ville côtière de la province du Cap-Occidental, la xénophobie n’a pas commencé par un discours politique, mais par un coup frappé à une porte. Lado Amido, migrant mozambicain venu chercher du travail en Afrique du Sud, a raconté à Reuters1 qu’une foule s’était présentée devant son domicile pour lui ordonner de partir. Ses biens ont été emportés. Lui a fui dans les montagnes avant de trouver refuge dans une salle municipale, avec d’autres migrantes mozambicaines et malawiennes.

Dans le même secteur, Michael Markson, ressortissant malawien, a également dû fuir l’habitation précaire où il vivait. Son propriétaire l’avait prévenu : s’il restait, sa vie pouvait être menacée. Autour de lui, certains manifestants étaient armés de couteaux et de bâtons. Beaucoup de ces migrantes n’étaient pas de passage. Certaines travaillaient, d’autres avaient des enfants scolarisés, d’autres encore vivaient légalement dans le pays. Mais, dans la logique de la foule, le statut administratif importe peu. Ce qui expose, c’est d’abord le fait d’être perçu comme étranger.

Dans les townships sud-africains, la colère sociale a souvent un visage : celui du migrant africain. Il peut être zimbabwéen, mozambicain, malawite, nigérian, congolais, somalien, éthiopien ou ghanéen. Il tient une petite échoppe, travaille dans le bâtiment, vend dans la rue, cherche un emploi journalier, loue une chambre précaire ou tente simplement de survivre dans l’un des pays les plus inégalitaires du monde. À intervalles réguliers, il devient la cible d’une fureur collective qui le désigne comme responsable du chômage, de la criminalité, de la saturation des services publics, de la concurrence dans le petit commerce ou de l’appauvrissement des nationaux.

Une société traversée par des fractures massives

Les violences xénophobes en Afrique du Sud ne sont pourtant pas de simples accès d’hostilité contre l’étranger. Elles expriment une crise plus profonde : celle d’un ordre post-apartheid qui a démocratisé l’État sans transformer suffisamment les structures économiques et sociales héritées de la domination raciale. Trente ans après les premières élections multiraciales de 1994, la « nation arc-en-ciel » demeure traversée par des fractures massives : chômage de masse, pauvreté urbaine, ségrégation spatiale persistante, crise du logement, services publics sous pression, insécurité quotidienne et défiance envers les institutions.

L’Afrique du Sud a changé de régime politique, mais elle n’a pas rompu avec toutes les logiques d’exclusion qui structuraient son économie. La fin de l’apartheid a ouvert l’espace civique, permis l’ascension d’une élite noire, consacré des droits politiques et redonné au pays une légitimité internationale considérable. Mais la propriété, le patrimoine, l’accès au capital, la qualité des infrastructures et la distribution effective des opportunités restent profondément inégaux. Dans les quartiers populaires, la liberté politique n’a pas toujours produit l’émancipation matérielle promise. Beaucoup de Sud-Africains pauvres ont obtenu la citoyenneté pleine sans obtenir la sécurité sociale, économique et résidentielle qui devait l’accompagner.

C’est dans cet écart entre l’espérance démocratique et la réalité sociale que prospère la xénophobie. Le migrant africain devient l’explication simple d’un désastre complexe. Il est plus visible que les mécanismes de concentration de la richesse. Il est plus accessible que les grandes entreprises, les propriétaires fonciers, les intermédiaires politiques, les réseaux de corruption ou les bénéficiaires discrets de l’ordre économique. Dans une rue pauvre, le commerçant étranger installé au coin du marché apparaît comme un concurrent immédiat. Les causes structurelles du chômage, elles, demeurent abstraites, lointaines, difficiles à nommer.

Les chiffres battent en brèche l’idée d’une invasion migratoire

La xénophobie est ainsi une politique de déplacement de la colère. Elle détourne les frustrations sociales de ceux qui possèdent vers ceux qui survivent. Elle organise une guerre entre pauvres, une concurrence brutale entre exclus, une bataille de voisinage dans laquelle le migrant africain est transformé en ennemi de proximité. La violence ne remonte pas vers les structures qui produisent la précarité ; elle descend vers les corps les plus vulnérables, ceux qui n’ont ni protection administrative solide, ni relais politiques puissants, ni capacité réelle de défense. Cette mécanique n’est pas nouvelle. Dans de nombreuses sociétés travaillées par la crise sociale, l’étranger devient le réceptacle commode des angoisses collectives. Mais le cas sud-africain a une portée particulière.

Le pays qui fut longtemps le symbole mondial de la lutte contre l’oppression raciale voit aujourd’hui des Africaines pourchasser d’autres Africaines au nom d’une préférence nationale populaire. Les États voisins qui accueillirent, soutinrent ou protégèrent les militantes anti-apartheid voient certaines de leurs ressortissantes accusées de menacer la survie économique des Sud-Africaines. La mémoire de la solidarité continentale se heurte à la brutalité des files d’attente, des logements surpeuplés, des dispensaires débordés et des emplois introuvables.

Les chiffres permettent pourtant de relativiser l’idée d’une invasion migratoire. Selon le recensement sud-africain de 2022, le pays comptait environ 2,4 millions de personnes nées à l’étranger. Rapporté à une population de plus de 60 millions d’habitants, ce chiffre reste très éloigné des représentations alarmistes qui circulent dans le débat public. En revanche, la crise sociale, elle, est massive. Statistics South Africa a évalué le chômage officiel à 32,7 % au premier trimestre 2026, avec un taux particulièrement élevé chez les jeunes de 15 à 24 ans. La rareté de l’emploi est donc bien réelle. Mais elle ne peut être sérieusement imputée à la seule présence des migrantes africaines.

Le paradoxe est d’autant plus fort que Pretoria continue de revendiquer un rôle de puissance africaine. Membre des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), actrice majeure de la Communauté de développement de l’Afrique australe, économie la plus industrialisée du continent pendant une longue période, l’Afrique du Sud aime se présenter comme l’une des voix du Sud global. Elle invoque la solidarité africaine dans les enceintes internationales, plaide pour une réforme de l’ordre mondial et entend peser sur les grands équilibres diplomatiques. Mais ce discours se fissure lorsque, dans ses villes, des migrantes africaines sont pillées, chassées ou contraintes de chercher refuge devant des bâtiments administratifs.

Des discours officiels ambigus

Le langage de l’État sud-africain reste lui-même traversé par une ambiguïté. Le président, Cyril Ramaphosa, a récemment mis en garde contre la tentation de faire des migrantes les boucs émissaires des difficultés économiques du pays. Il a reconnu la frustration des Sud-Africaines, notamment des jeunes confrontés au chômage, à l’insécurité et à la persistance des inégalités raciales. Mais il a aussi rappelé que les problèmes de l’Afrique du Sud sont d’abord des problèmes internes, qui doivent être résolus par les Sud-Africaines eux-mêmes. Dans le même temps, le ministère de l’Intérieur durcit son discours sur l’immigration irrégulière. En avril, le ministre Leon Schreiber s’est félicité de la hausse des expulsions et a appelé les personnes en situation irrégulière à quitter le pays avant d’être arrêtées et interdites de retour. Cette parole relève de la souveraineté d’un État qui entend contrôler ses frontières. Mais, dans un climat de violence, elle peut aussi être reçue comme une validation indirecte de l’idée selon laquelle l’étranger serait au cœur du désordre national.

C’est dans cette zone grise que prospèrent les mouvements anti-migrantes. Des groupes comme Operation Dudula ou March and March prétendent faire ce que l’État ne ferait plus : contrôler les papiers, chasser les étrangers en situation irrégulière, libérer les commerces, défendre les services publics, protéger les emplois nationaux. Ils donnent à la frustration sociale une forme militante et punitive. Leur succès ne vient pas seulement de leur discours ; il vient aussi de la faiblesse de l’État social, de l’épuisement de la confiance publique et de l’impression, dans les quartiers pauvres, que personne ne répond aux souffrances ordinaires.

Les organisations de défense des droits humains alertent depuis plusieurs années sur cette dérive. Human Rights Watch a documenté de nouvelles vagues d’attaques visant des ressortissants étrangers africains et asiatiques, ainsi que la faiblesse de la réponse policière dans certains cas. L’organisation rappelle que l’Afrique du Sud connaît, depuis 2008, des épisodes récurrents de violences xénophobes. Cette année-là, plus de soixante personnes avaient été tuées, parmi lesquelles des Sud-Africainse, des Mozambicaines, des Zimbabwéennes et des Somaliennes. Depuis, les flambées de 2015, 2019, 2021-2022 et 2026 dessinent une continuité inquiétante.

La violence ne se limite pas aux commerces ou aux logements. Elle peut aussi atteindre l’accès aux services essentiels. Médecins sans frontières a dénoncé le blocage physique de patients étrangers devant certains établissements de santé, notamment dans les provinces du Gauteng et du KwaZulu-Natal. Des femmes enceintes, des enfants, des personnes vivant avec le VIH ou souffrant de maladies chroniques se sont ainsi retrouvées exposées à une forme de « xénophobie médicale ». Ici encore, l’étranger est accusé de saturer des services publics déjà fragilisés.

Des formes nouvelles de hiérarchisation

Mais la crise du système de santé ne naît pas de sa présence. Elle est le produit d’années de sous-investissements, d’inégalités territoriales, de dysfonctionnements administratifs et de tensions sociales accumulées. L’argument de l’irrégularité migratoire joue ici un rôle décisif. Il permet de transformer une question sociale en problème policier. Bien sûr, aucun État ne peut ignorer la question de ses frontières, de ses documents administratifs et de la régulation des mobilités. Mais, en Afrique du Sud, la focalisation sur l’irrégularité sert souvent à masquer la fonction économique réelle des migrantes. Beaucoup travaillent dans les segments les plus précaires de l’économie : commerce informel, bâtiment, sécurité privée, services domestiques, restauration, agriculture, petits métiers urbains. Leur vulnérabilité les expose à l’exploitation, aux bas salaires, aux abus patronaux et à la peur constante de l’expulsion.

Le migrant est donc placé dans une contradiction redoutable. L’économie l’utilise comme main-d’œuvre flexible ; la politique le présente comme une menace. Il est utile lorsqu’il travaille à bas coût, coupable lorsque monte la colère sociale. Il est intégré silencieusement aux circuits de survie du capitalisme urbain, mais rejeté publiquement dès que le mécontentement populaire cherche un responsable. Cette contradiction dit beaucoup du capitalisme post-apartheid : il n’a pas seulement maintenu des inégalités massives ; il a aussi produit des formes nouvelles de hiérarchisation entre pauvres, entre nationaux et étrangers, entre citoyens et non-citoyens, entre travailleurs protégés et travailleurs exposés. La citoyenneté sud-africaine elle-même s’en trouve fragilisée.

Après 1994, elle devait signifier la dignité retrouvée, l’égalité politique, l’accès aux droits, la réparation historique. Pour une partie des classes populaires, elle est devenue une promesse inachevée. On peut voter sans avoir de travail. On peut posséder des droits constitutionnels sans disposer d’un logement digne. On peut appartenir à une démocratie célébrée dans le monde entier et continuer à vivre dans une économie de pénurie. Lorsque la citoyenneté ne garantit plus l’accès à une vie décente, elle risque de se replier sur une revendication exclusive : si l’État ne peut pas satisfaire tout le monde, qu’il réserve au moins le peu disponible aux nationaux.

La fin de l’apartheid n’a pas supprimé la géographie de la pauvreté

C’est là que le panafricanisme trouve sa limite matérielle. La solidarité africaine ne se décrète pas seulement dans les discours diplomatiques. Elle suppose des conditions sociales capables de la rendre vivable. Dans les quartiers où l’on manque d’eau, de logements, d’emplois, de soins et de sécurité, l’appel abstrait à la fraternité continentale se heurte à l’expérience quotidienne de la rareté. Demander aux pauvres de rester panafricains pendant que les inégalités se reproduisent exige plus qu’un sermon moral : cela exige une politique de redistribution, de services publics, de logement, d’emploi et de justice sociale.

Il ne s’agit pas pour autant d’excuser la violence xénophobe par la pauvreté. Les migrantes africaines tuées, dépouillées, chassées ou humiliées ne sont pas responsables de l’échec social sud-africain. Ils et elles en sont les révélateurs. Comprendre les conditions qui rendent possible leur persécution ne revient pas à l’absoudre. Au contraire, cela permet de montrer ce que la condamnation morale ne suffit pas toujours à dire : la xénophobie est une faillite politique organisée par l’abandon social. Elle prospère lorsque les institutions se retirent, lorsque les partis cherchent des dérivatifs, lorsque les inégalités deviennent insupportables et lorsque les victimes du système sont invitées à se suspecter mutuellement.

Cette violence affaiblit aussi les luttes populaires sud-africaines. En désignant le migrant comme ennemi, elle empêche la constitution d’un front social plus large contre les véritables mécanismes d’exploitation. Elle divise les travailleurs, fragmente les quartiers, détruit les solidarités de classe et transforme la demande de justice en chasse au pauvre étranger. À ce titre, la xénophobie est l’un des meilleurs alliés de l’ordre établi. Elle laisse intactes les structures de pouvoir tout en donnant aux plus démunis l’illusion d’une revanche. La crise sud-africaine renvoie ainsi à une question plus vaste : que devient une démocratie lorsque la promesse d’égalité politique n’est pas prolongée par une transformation sociale réelle ? La fin de l’apartheid a mis un terme à un régime juridique de domination raciale, mais elle n’a pas supprimé la géographie de la pauvreté, la concentration de la richesse, la violence urbaine et l’humiliation économique. Les townships, les zones informelles et les périphéries continuent de porter les traces d’un système qui avait organisé l’espace pour séparer, discipliner et exploiter. Dans ces lieux, la démocratie reste souvent vécue comme une conquête incomplète.

La xénophobie est un choix politique

La question migratoire devient alors le miroir grossissant de cette incomplétude. Elle révèle l’incapacité de l’État à articuler souveraineté, hospitalité, sécurité sociale et justice économique. Elle met à nu le décalage entre l’Afrique du Sud puissance continentale et l’Afrique du Sud société fracturée. Elle montre enfin comment une nation née d’une lutte contre l’exclusion peut produire, à son tour, des pratiques d’exclusion contre ceux qui viennent d’ailleurs sur le même continent. Il serait trop simple de réduire ces violences à l’ignorance des foules ou à la manipulation de quelques entrepreneurs politiques. Elles s’enracinent dans un terrain social travaillé par la peur du déclassement et l’expérience de l’abandon. Mais il serait tout aussi dangereux de les banaliser comme une simple réaction de survie. La xénophobie est un choix politique, même lorsqu’elle surgit dans les marges. Elle suppose des discours, des silences, des complicités, des lâchetés institutionnelles. Elle suppose aussi une économie morale dans laquelle certaines pauvres sont jugées plus légitimes que d’autres à souffrir, à travailler, à vendre, à circuler ou à espérer.

L’Afrique du Sud ne résoudra pas cette crise en opposant mécaniquement contrôle migratoire et dénonciation morale. Elle devra affronter ce que la violence contre les migrantes révèle d’elle-même : l’épuisement d’un compromis post-apartheid qui a accordé la citoyenneté politique sans réaliser la justice économique attendue ; l’affaiblissement du projet panafricain dans les conditions concrètes de la rareté ; la tentation croissante de transformer les étrangers africains en variable d’ajustement d’une crise nationale. Le migrant africain n’est pas la cause du chômage sud-africain. Il n’est pas la cause de la corruption, de la criminalité, des inégalités, de la crise du logement ou de l’effondrement de certains services publics.

Il est celui que l’on accuse quand il devient trop difficile de nommer les vrais responsables. Il apparaît à l’endroit précis où le rêve post-apartheid s’est fissuré : dans les marges urbaines, dans l’économie informelle, dans les files d’attente, dans les commerces de survie, dans les espaces où les pauvres se disputent les restes d’une promesse démocratique non tenue. C’est pourquoi la xénophobie sud-africaine n’est pas seulement une crise migratoire. Elle est une crise du modèle social issu de la transition. Elle montre ce qui arrive lorsqu’une démocratie politique cohabite durablement avec une économie d’exclusion. Tant que la justice sociale restera différée, tant que l’État social demeurera insuffisant, tant que les inégalités produiront une telle masse de vaincus, l’étranger africain restera exposé à la colère de ceux qui cherchent des coupables parmi les victimes plutôt que parmi les bénéficiaires de l’ordre établi.

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