Au Cameroun, le « Më Sing » au service de la lutte

Analyse · Les longues absences de Paul Biya, les luttes intestines pour sa succession, la prévarication de l’État, le rétrécissement des libertés fondamentales... Face à un système politique moribond et dangereux, les Camerounais ont appris à utiliser les frasques du pouvoir pour y additionner leur force, notamment en les amplifiant sur les réseaux sociaux.

Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la Présidence, accueille Paul Biya, le 20 août, à l’aéroport de Yaoundé.
© Présidence du Cameroun (capture d’écran)

Depuis le mois de juin 2026, plusieurs personnalités camerounaises se sont retrouvées visées, coup sur coup, par des accusations relayées par la presse et par des lanceurs d’alerte influents. Oswald Baboke, directeur adjoint du cabinet civil de la présidence de la République, en est la cible la plus récente et la plus spectaculaire1. Il est soupçonné d’avoir tenté de s’emparer du pouvoir en imposant le 12 juin, par la voie d’un inconnu introduit à la télévision nationale, un remaniement ministériel et la nomination tant attendue d’un vice-président2. Rien, dans cette séquence, n’est sujet à étonnement dans un pays qui vit depuis plus de quarante ans sous le règne de Paul Biya3, 93 ans, au pouvoir depuis 1982 et réélu en octobre 2025 pour un nouveau mandat de sept ans4. Ce qui mérite qu’on s’y arrête, en revanche, c’est la manière dont une importante partie des Camerounais qui semblait ne plus rien attendre de la politique de ce pays, s’est emparée de cette querelle de palais pour en faire le théâtre d’une lutte qui n’est déjà plus tout à fait celle des puissants.

À défaut de pouvoir combattre en leur nom propre, les internautes camerounais redeviennent partie prenante du combat. C’est ce que j’appelle le Më Sing, cette technique de lutte propre aux sociétés traditionnelles des sociétés forestières d’Afrique centrale, dont le principe n’est pas de dévier la force de l’autre, mais de s’y ajouter pour le faire tomber. Ce Më Sing social camerounais est déjà davantage qu’un sport de combat. Il est une self-défense, la seule dont dispose un peuple qui a progressivement été retiré, depuis plusieurs décennies, de toute arène de combat démocratique5.

Après soixante-quinze jours d’absence, Paul Biya est fugacement réapparu au Cameroun le 20 août. Rien d’extraordinaire, la présence continue du président camerounais sur le territoire pendant une durée assez longue est l’exception et non la règle. Sa présence à l’hôtel Intercontinental de Genève a été largement documentée6. Chaque fois, des rumeurs ont suivi son absence du Cameroun, comme pour l’accompagner dans ce qu’une bonne partie de l’opinion semble attendre autant qu’elle le redoute, sa disparition7.

Sept ans sans remaniement ministériel

Quelquefois, son absence a donné lieu à des mises en scène spectaculaires de sa mort, comme l’année dernière, lorsque des funérailles virtuelles ont été organisées sur internet et que des centaines d’internautes se sont connectés pour pleurer la mort imaginaire de Paul Biya, les uns la trouvant précipitée, les autres estimant qu’elle laissait un vide. D’autres fois, son absence a donné lieu à des appels pour son retour, la rumeur venant plutôt exprimer un désir du « père » et une peur de son absence face à la fragilité des processus de transition. Les rumeurs avaient alors pour habitude de renforcer sa présence et de le relégitimer8. La fragilité du processus de transition est devenue la principale crainte et aussi le principal enjeu de la lutte des groupes qui espèrent et s’apprêtent à lui succéder.

Cette fois pourtant, ce ne sont pas les rumeurs qui ont rappelé son absence, mais une tentative de coup d’État, pour reprendre ce que la presse a relaté. C’est que, las d’attendre le remaniement annoncé par Paul Biya lors de son discours d’investiture de décembre 2025, un individu a cru bon de précipiter les choses et de combler un vide, dans ce qui semble être devenu une véritable impasse. Cela fait en effet sept ans que Paul Biya n’a pas remanié le gouvernement. Il y a pourtant eu entre-temps une modification de la Constitution et l’imposition d’un poste de vice-président, successeur constitutionnel.

Le poste en question est convoité, et la presse comme l’opinion publique camerounaise sont tous les jours témoins des batailles que se livrent les proches de Paul Biya pour hériter de cette position privilégiée, considérée comme celle qui aura le dernier mot sur l’alternance. Il est en effet prévu que le vice-président nommé remplace le président en cas de vacance du pouvoir, jusqu’à la fin du mandat en cours, en 2032. L’apparition de cet inconnu à la télévision nationale, le 12 juin, a alors été considérée comme la tentative de l’une des parties en conflit pour la succession de prendre le pouvoir afin d’agir sur les autres.

La mort de tout idéal démocratique

Une partie de la presse a annoncé qu’une enquête était ouverte et que le directeur adjoint du cabinet civil, Oswald Baboke, était celui qui avait conçu la note et tenté de prendre le pouvoir9. Or quiconque voit un camp incriminer en voit un autre manœuvrer. Ferdinand Ngoh Ngoh, le secrétaire général de la présidence, qui a cristallisé ces dernières années la colère des Camerounais du fait de son implication dans les scandales de pillage systématique des ressources de l’État, est considéré par une partie de la presse comme le manœuvrier de la mise en accusation d’Oswald Baboke10. Le Cameroun est alors le théâtre d’une lutte entre acteurs qui ont la particularité d’être dans l’antichambre de la décision d’État, du pouvoir et du commandement. Leur proximité avec le pouvoir, voire leur implication dans le commandement sans partage qui s’exerce sur le Cameroun, met en débat la place de l’État dans une telle lutte.

Vraisemblablement, l’État est à la fois l’otage de cette lutte, son champ de bataille et son instrument de bataille. Otage et instrument, dans la mesure où ceux qui sont en lutte occupent les positions les plus décisives, qui leur permettent d’instrumentaliser les institutions pour servir leurs intérêts. Il y a d’abord eu la mise à mort de tout projet démocratique émancipateur. Les abus et l’instrumentalisation de la force et du patrimoine publics leur permettent de « patrimonialiser » des pans entiers de l’État pour se constituer une fortune personnelle. Des centaines de tonnes d’or de l’est du Cameroun sont vendues, alors que seulement quelques kilos sont déclarés11. De même, les assassinats et les menaces sont récurrents. En 2023, le journaliste Martinez Zogo, qui dénonçait l’épuisement de lignes entières des finances publiques pour financer des intérêts particuliers, était assassiné par les services secrets camerounais. À ce jour, le procès n’a toujours pas révélé les commanditaires. Mais de plus en plus d’observateurs et de lanceurs d’alerte crédibles y voient une main du palais présidentiel, et le nom de Ferdinand Ngoh Ngoh est cité12.

L’État dont ils se servent est aussi le terrain de la lutte. L’ensemble des acteurs essaient, chacun à leur tour, de déprendre des mains de leurs rivaux ses instruments d’accumulation et de sanction. En l’absence de Paul Biya, la lutte pour le contrôle du pétrole, qui avait jusqu’ici constitué la caisse de souveraineté permettant au président camerounais de garder la main sur le personnel politique, a donné lieu à des rivalités farouches. La SNH (Société nationale des hydrocarbures) est désormais dirigée par l’épouse d’Adolphe Moudiki, le vieux directeur général devenu incapable de s’occuper de l’entreprise13. Alors que le secrétaire général de la présidence et président du conseil d’administration essayait de reprendre le contrôle de l’entreprise, l’épouse du directeur général de la SNH lui a opposé une vive résistance, chaque partie justifiant son action par les prétendues hautes instructions du chef de l’État14.

Il en est de même pour la gestion du football, qui fait d’ordinaire office de banque pour financer les petits plaisirs de la bourgeoisie nationale, et qui est depuis quelques années contrôlée par la vedette mondiale, Samuel Eto’o. Là aussi, la lutte s’est faite sur fond de manipulations des hautes instructions présidentielles. Chaque partie voulant prendre le contrôle de l’association sportive croyait alors pouvoir instrumentaliser des « instructions » de Paul Biya en produisant des documents signés ou des accords verbaux du président. Chaque fois, les mêmes camps sont aux prises. L’État est donc désormais à qui peut le confisquer et en jouir seul, le plus longtemps possible.

Samuel Eto’o et Oswald Baboke allument la mèche

Jusqu’à aujourd’hui, les Camerounais ont échoué à faire partir ceux qui les oppressent et semblent désormais se résigner à un rôle de spectateurs de la lutte entre les clans. Mais le rôle de spectateur est lui-même déjà une position et une action, voire un kata de combat qui fait d’eux de fins tacticiens de ce corps-à-corps qui n’épargne plus aucun secteur d’activité.

Tout commence, en effet, très loin de la présidence, par une déception sportive liée à la non-qualification du Cameroun à la Coupe du monde américaine. La colère qui suit cette absence se porte, selon les sensibilités politiques des acteurs, tantôt sur Narcisse Mouelle Kombi, le ministre des Sports et de l’Éducation physique, tantôt sur le président de la Fecafoot, Samuel Eto’o, et bientôt sur des clans qui se battent pour la succession de Paul Biya. L’affaire prend un tournant nouveau lorsqu’un universitaire met frontalement en cause le président de la fédération, qui réplique aussitôt par une note officielle. La querelle est ouverte mais elle reste, à ce stade, sportive, comme de nombreuses autres depuis des années. Puis une publication du président de la Fecafoot, dans laquelle il se félicite de son amitié avec le directeur adjoint du cabinet civil de la présidence, le pasteur Oswald Baboke, la fait basculer et entrer dans le registre d’une lutte de succession.

Le post est repris en un instant, et avec lui entre en scène un acteur jusque-là étranger aux affaires de football. Des lanceurs d’alerte s’emparent de ces épisodes, surtout de celui du décret présidentiel, et y voient la preuve d’un complot de Baboke pour s’emparer du pouvoir. La mise en accusation est ouverte et la cible toute trouvée. Ce qui n’était, une semaine plus tôt, qu’une déception sportive parmi d’autres est devenu, en l’espace de quelques jours, le point de départ d’un affrontement pour le pouvoir d’État dans une mécanique que plus rien, dans les institutions officielles, ne semble pouvoir arbitrer.

Lutte sociale et sport de combat

Face à cette spirale généralisée de la violence, dans laquelle le discours officiel a perdu toute crédibilité, et alors que les capacités constitutionnelles d’arbitrage sont devenues obsolètes, que peut faire le peuple, sinon regarder ? Il faut pourtant questionner ce qu’un tel regard met en œuvre. Michel de Certeau parlait des tactiques dans l’un de ses classiques, L’invention du quotidien. 1. Arts de faire (Gallimard, 1990)15, et les distinguait des stratégies émanant des puissants pour maintenir l’emprise sur les faibles. Il y a clairement ici la récupération desdites tactiques pour faire corps et organiser la lutte sociale.

Les tactiques sont un travail de détournement des stratégies pour agir sur et à travers elles. Agir sur elles revient à se les approprier et à en faire un soi, pour déprendre les instruments de la domination. Agir par elles et à travers elles, c’est l’ensemble des manières de les retravailler pour que, sans se réclamer de l’un ou de l’autre, ou en faisant semblant d’être d’un camp plutôt que d’un autre, l’objectif du renversement de la domination ne soit pas perdu de vue. Dans ces arts de faire, il y a un autre outillage théorique à rechercher dans Pierre Bourdieu, qui comparait la sociologie à un sport de combat. Le sport de combat, au sens de Bourdieu, revient à doter ceux qui luttent d’instruments de compréhension du social, afin de ne plus le subir et d’agir sur lui.

Mais le sport de combat, à la différence de la self-défense, suppose des règles arbitrées, une arène et un public. Il faut alors se demander quelles règles, si elles existent, gouvernent la self-défense que mènent les Camerounais dans ce corps-à-corps en cours. La discipline connue se rapprochant le plus de ce qui est en jeu est l’aïkido japonais. Il repose sur une économie de la déviation, celui qui esquive ne faisant que rediriger une force qui n’est jamais sienne, il reste étranger à ce qu’il retourne contre l’assaillant. Il s’agit d’un art de la distance et du contournement ; l’adversaire se bat contre lui-même, l’aïkidoka ne fait que s’effacer devant lui pour le laisser trébucher sur sa propre poussée. Si les internautes camerounais pratiquaient l’aïkido, ils se contenteraient de se tenir à l’écart des deux clans en lutte, de les regarder s’épuiser l’un l’autre, à bonne distance, sans jamais ajouter la moindre once de force à ce corps-à-corps.

L’amplification est une force propre

Or ce qui se joue au Cameroun se rapporte, à bien y regarder, au Më Sing (de l’Eton et des langues voisines, sing signifie lutter, haïr, et désigne une technique de combat précise), cette technique de combat proche de la lutte gréco-romaine, dont le but est de renverser l’adversaire16. Son principe n’est pas d’esquiver la force de l’autre pour la retourner telle quelle, contre lui ; il consiste plutôt à aller au-delà de la force mécanique de l’adversaire, en additionnant à cette force la sienne propre et sa propre technique pour le faire chuter. En somme, le Më Sing est une addition, il épouse le corps de l’autre, s’y agrippe, et de cette triple jonction naît un renversement. Plus concrètement, les internautes restent moins à distance qu’ils n’entrent dans la prise. Ils engagent leur propre force, et cet ajout de force décide, en partie, du sens de la chute.

La tactique suppose un travail d’éveil et des dispositifs de vigilance à toute épreuve. Quand une preuve d’enrichissement illicite circule, une image, une vidéo, un document, une note administrative qui fuite comme celles qui accusent Baboke de détournement de l’or dans l’est du Cameroun, les Camerounais qui s’en emparent sur les réseaux sociaux ne l’ont ni produite ni volée. De même, ils n’ont pas enrichi les ministres, les secrétaires généraux ou les directeurs d’entreprises publiques accusés de vénalité. Mais dès qu’ils tiennent entre les mains les images de ces enrichissements, ils ne se contentent pas de les retourner, telles quelles, contre ceux qu’elles accablent. Ils y ajoutent du leur : ils extrapolent, ils recoupent avec d’autres scandales, ils commentent, ils martèlent, ils harcèlent, ils diffusent sans relâche, ils font vivre l’accusation. Le travail d’amplification, de mise en circulation, d’acharnement parfois, n’est contenu ni dans la preuve elle-même, ni dans l’intention du camp qui est accusé d’avoir lancé la polémique pour affaiblir son rival. L’amplification est une force ajoutée à celle du clan dit diffamant, une énergie qui n’appartenait à personne avant que les internautes décident de la fournir.

Ce travail se laisse observer presque en temps réel. En quatre jours, N’Zui Manto, un activiste suivi par 1,3 million de personnes sur un célèbre réseau social, démultiplie les accusations contre Baboke, chacune partagée et commentée à son tour. D’autres relais suivent, chacun avec son propre poids d’audience. Le rappeur Valsero et ses 1 100 000 abonnés, les journalistes exilés Paul Chouta et Boris Bertolt, forts respectivement de 545 000 et 169 000 followers. À eux seuls, ces comptes suffisent à transformer un soupçon en affaire nationale. Dès le 30 juin, il n’est plus question de football : les internautes lisent la séquence comme un affrontement pour la prise du pouvoir, et les vidéos du parc automobile et du patrimoine immobilier du directeur adjoint et de sa famille leur fournissent des arguments. Ce parc automobile frappe les esprits par son ostentation. Personne, dans les commentaires qui l’accompagnent, ne comprend l’origine d’une telle fortune chez un simple agent de l’État. Que Baboke soit aussi pasteur ajoute de la sidération à l’accusation, qui glisse du pillage supposé17 vers un manque de modestie qu’on attend d’un homme d’Église.

Valsero entre dans la danse

Voici comment les internautes ajoutent à la force du camp qui diffame l’autre l’énergie nécessaire pour élargir la portée de l’action. Ils ne détournent pas plus un coup déjà donné, ainsi que le voudrait la logique de l’aïkido, qu’ils ne rallongent le bras qui le porte ; ils prolongent sa trajectoire, ils décident, par leur travail de reprise, jusqu’où portera le coup. Mouvement par excellence du Më Sing, dont l’esthétique accompagne la force de l’adversaire et la dextérité du geste cinétique. Pure addition de la technique et de la force propres à celles de l’adversaire déjà engagées, non pour l’esquiver, mais pour faire basculer, avec lui et au-delà de lui, l’ensemble du corps-à-corps.

De toute manière, l’énergie ajoutée se moque de la neutralité qu’elle méprise. À chaque relais, à chaque partage, à chaque commentaire qui prolonge l’accusation, les internautes choisissent, même sans le déclarer ni même le savoir toujours pleinement, où pèsera leur poids. Le spectateur du Më Sing n’est donc jamais un arbitre équidistant qui se contenterait de regarder deux camps s’affronter en silence. Dans ce corps-à-corps, il est lui-même un lutteur sans prise propre, sans terrain à lui, contraint, à chaque instant, de décider dans quel bras déjà engagé il va investir sa force. Le rôle de spectateur y prend la forme d’une tactique, au sens le plus plein que Certeau donne à ce mot : « la tactique n’a pour lieu que celui de l’autre »18. La tactique n’a pas de lieu propre, elle opère dans l’espace de l’autre, précisément parce qu’elle n’a pas la force de posséder son propre terrain ; elle doit se glisser dans le corps-à-corps même de l’adversaire pour agir.

Tout ce qui précède reste cependant un regard porté du dehors, celui d’un observateur qui nomme une action qu’il n’exécute pas lui-même. Il existe pourtant, dans cette séquence, un témoignage venu de l’intérieur même de la lutte, qui donne à cette description toute sa confirmation. Le rappeur Valsero, autrement appelé le « général », donne à ce désordre apparent une cohérence tactique. Le 5 juillet, dans une vidéo recueillant plusieurs milliers de mentions « j’aime », il avance que le faux décret pourrait tout aussi bien venir du secrétariat général de la présidence lui-même qui chercherait à se ménager un sacrifice expiatoire pour « faire retomber la pression »19.

Il élabore ensuite, avec ses propres mots et sans en faire une proposition conceptuelle, exactement le geste que ce texte tente de décrire depuis le dehors. Peu importe, dit-il en substance, lequel des deux hommes est le plus coupable, peu importe lequel finira en prison ou, dit-il, « dans les flammes de l’enfer » ; ce qui compte, c’est de vérifier qu’ils jouent bien dans le même camp, puisque l’opposition classique, elle, a déjà été neutralisée depuis longtemps et que la vraie bataille se joue désormais à l’intérieur du parti au pouvoir lui-même. Il proclame enfin, de façon plus frontale encore, le principe même de l’addition de forces. Le peuple, dit-il, n’a pas à se montrer plus scrupuleux que ceux qui le gouvernent par des moyens illégaux et il ira chercher, pour les « désarçonner », tout ce qu’il pourra trouver contre eux. Peu après l’exposition par Valsero du Kata du Më Sing, de nombreux lanceurs d’alerte reprennent la logique de dénonciation et accusent le SGPR d’assassinat, de corruption et de tentative de coup d’État. Le plus célèbre est le capitaine Romuald Effoudou, ancien chef du service des renseignements de Paul Biya exilé en France, qui enchaîne des émissions avec le journaliste Morgan Palmer où il dénonce les dérives de celui qu’il désigne comme la plus grosse menace à l’intégrité du Cameroun.

Un art typiquement camerounais

Le Më Sing n’est pas un jugement moral sur la vérité de chaque accusation reprise et amplifiée. À plusieurs moments, Valsero et les autres acteurs dénonçant la violence et l’autoritarisme du régime camerounais ont rappelé la pourriture d’un système dans lequel ils peinaient à trouver quelque vertueuse personne. En fait, la tactique n’est que la description d’une technique par laquelle une force sans terrain propre, sans reconnaissance institutionnelle et dont les acteurs sont divers parvient malgré tout à agir sur un rapport de force qui, autrement, lui échapperait entièrement. Que certaines attaques lancées dans ce corps-à-corps soient injustes, exagérées, ou même parfois fausses, ne change rien au fait que c’est par cette technique-là, et par nulle autre, que les internautes camerounais parviennent aujourd’hui à peser sur une lutte dont ils étaient, hier encore, au mieux témoins et au pire exclus.

La légitimité politique de cette technique ne se juge donc pas à l’exactitude ou à la justesse de chaque pierre lancée, mais à l’aune du renversement qu’elle contribue à produire. Un Më Sing bien mené peut faire chuter un adversaire sans que chaque prise, chaque appui, chaque déplacement du corps ait été, en soi, d’une élégance irréprochable ; comme dans le judo et la lutte gréco-romaine, la beauté du geste compte moins que la manière dont l’adversaire chute et est reconnu vaincu. Reste que cette technique, comme toute autre, connaît ses excès et ses ratés : le harcèlement qui s’égare, la rumeur qui se venge sur un innocent, l’extrapolation qui glisse vers la pure calomnie… La technique, à ce moment précis, ne s’embarrasse plus de discernement. Il faut affronter un défi central : comment discipliner un Më Sing pour qu’il continue de renverser sans se retourner, lui aussi, contre ceux qu’il devait libérer.

Il faut alors reprendre ce que j’appelais il y a deux ans le régime d’attente20. Ce régime avait une phase que le Më Sing permet de mieux nommer, celle de l’accrochage du corps, engagé mais encore immobile, cherchant, sans agir encore, le moindre déséquilibre chez l’adversaire. Il s’agit de l’attente elle-même, cette longue patience imposée aux Camerounais par presque un demi-siècle de pouvoir sans partage, de violence et d’ostracisation dans la continuité la plus perverse du régime colonial tardif. L’attente qui servait alors à dominer, en habituant tout un peuple à ne rien attendre de rapide, ni changement de gouvernement, ni alternance, ni justice, a débouché sur une lutte interne. Tous les signes montrent aujourd’hui que celle-ci pourrait emporter aussi bien l’État que la société si aucune légitime défense de cette dernière ne se déployait vite et avec une inventivité qui reste à explorer. Mais un accrochage n’est jamais un état stable et, malgré ses fluctuations, il porte en lui la promesse ou la menace du combat qui viendra.

La guerre ouverte des clans, l’absence prolongée de Paul Biya ou même son retour controversé, la tentative de coup d’État à la radio nationale, la lutte pour la SNH, pour le football, pour les entreprises publiques, etc., tous ces évènements ouvrent la phase de la prise, de l’attente qui, enfin, devient une phase de la lutte parce qu’elle commence à jouer contre le régime qui la porte. L’attente qui avait si longtemps servi à dominer sert désormais à se libérer ; il faut ajouter qu’elle ne s’est pas transformée en entreprise de libération par miracle, mais parce que des acteurs, en reprenant, en amplifiant, en diffusant les coups que se portent les puissants, ont esquissé une des seules techniques qui leur permettait d’agir sans terrain propre. Voilà une esquisse de phénoménologie du Më Sing, un art de la lutte sociale, et qui vient du Cameroun.

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1Armand Djaleu, «  Un journal français revient sur les coulisses de la convocation d’Oswald Baboke au TCS  », Actu Cameroun, 2 juillet 2026.

2Yves Plumey Bobo, «  Faux décret au Cameroun : dans les coulisses de l’affaire Baboke  », Jeune Afrique, 8 juillet 2026.

3Fred Eboko et Patrick Awondo, «  L’État stationnaire, entre chaos et renaissance  », Politique africaine, 150(2), 2018, 5-27.

5Achille Mbembe, «  Au Cameroun, le crépuscule d’une dictature à huis clos  », Le Monde Afrique, octobre 2017.

6Richard Etienne, Camille Pagella, «  Le président controversé du Cameroun, Paul Biya, est de retour à Genève  », Le Temps, septembre 2025.

15Michel de Certeau, L’Invention du quotidien. 1. Arts de faire, Gallimard, 1990.

16Olivier P. Nguema Akwe, «  Arts Martiaux et Sorcellerie chez les Fang du Gabon  », Mémoire de Master en Anthropologie, Université de Lyon 2, 2007.

18De Certeau, op.cit., p. XLVI.

19[La vidéo de Valsero est disponible ici

21Armand Djaleu, «  Un journal français revient sur les coulisses de la convocation d’Oswald Baboke au TCS  », Actu Cameroun, 2 juillet 2026.

22Yves Plumey Bobo, «  Faux décret au Cameroun : dans les coulisses de l’affaire Baboke  », Jeune Afrique, 8 juillet 2026.

23Fred Eboko et Patrick Awondo, «  L’État stationnaire, entre chaos et renaissance  », Politique africaine, 150(2), 2018, 5-27.

25Achille Mbembe, «  Au Cameroun, le crépuscule d’une dictature à huis clos  », Le Monde Afrique, octobre 2017.

26Richard Etienne, Camille Pagella, «  Le président controversé du Cameroun, Paul Biya, est de retour à Genève  », Le Temps, septembre 2025.

35Michel de Certeau, L’Invention du quotidien. 1. Arts de faire, Gallimard, 1990.

36Olivier P. Nguema Akwe, «  Arts Martiaux et Sorcellerie chez les Fang du Gabon  », Mémoire de Master en Anthropologie, Université de Lyon 2, 2007.

38De Certeau, op.cit., p. XLVI.

39[La vidéo de Valsero est disponible ici