
Dans les années 1960, la France, déchue de son statut de grande puissance, se dote d’une doctrine relative à l’exportation de ses matériels militaires. En 1953, l’Inde et Israël avaient acheté plusieurs dizaines d’exemplaires du tout premier avion de combat à réaction de conception hexagonale : le chasseur Ouragan produit par Dassault Aviation. Mais ce relatif succès commercial n’a pas eu de suite : en 1958 et 1959, la République fédérale allemande, puis, successivement, les Pays-Bas, la Belgique, l’Italie, le Canada et le Japon ont préféré un appareil conçu et fabriqué aux États-Unis, le F-104 Starfighter, au tout nouveau Mirage III du groupe aéronautique français. Car déjà, comme le note le chercheur Jean-Paul Hébert, « les pays développés, spécialement ceux de l’Alliance atlantique, sont une chasse gardée des États-Unis en ce qui concerne les matériels majeurs »1.
Par conséquent, la France doit trouver pour sa production de nouveaux débouchés. Elle va alors se constituer une clientèle très particulière, composée notamment de pays dirigés par des régimes despotiques - dont certains font l’objet de sanctions prises par l’Organisation des Nations-Unies (ONU).
Officiellement, ce commerce est ce qui permet à la France de garantir sa propre indépendance. Michel Debré, ministre de l’Intérieur de l’époque, l’exprime en ces termes en 1969 : « De nos jours, une grande industrie d’armement n’est concevable qu’à condition d’exporter. C’est un phénomène que l’on peut regretter, mais il est éclatant. Le coût des investissements pour certains matériels est si important qu’il faut qu’ils soient compétitifs sur les marchés extérieurs, de façon à exporter. Sinon, dans quelques années, leur coût sera tel que le budget de l’État ne pourra plus le supporter. »
Trois ans plus tard, dans le livre blanc sur la défense nationale de 1972, le gouvernement ajoute à cette première justification économique un prétexte politique un rien tortueux, selon lequel la France, lorsqu’elle vend des armes à des pays éventuellement soumis à des embargos, les aide en réalité à s’émanciper en « assurant librement leur défense sans avoir recours aux puissances dominantes de chacun des deux blocs », atlantique et soviétique.
« Fournisseur attitré de nombreux régimes fascistes »
Cette stratégie est de quelque effet, puisque la France, pour la première fois de son histoire – nous verrons qu’elle renouvellera plusieurs fois cette si douteuse prouesse -, devient alors le troisième plus important marchand d’armes du monde, avec, en 1970, un montant d’exportations s’élevant à un peu plus de sept milliards de francs de l’époque (soit l’équivalent de 7,8 milliards d’euros). La droite au pouvoir se félicite bruyamment d’une telle performance : dans les semaines qui précèdent les élections législatives de 1973, ses députés, qui se sont vu remettre une fiche technique énumérant ces éléments de langage, font campagne en proclamant que ces ventes « assurent le plein emploi et la rentabilité de nombreuses entreprises » et « facilitent l’équipement de nos forces armées »2.
Tout le monde ne partage cependant pas ce bel enthousiasme : Edmond Maire, alors secrétaire général de l’un de principaux syndicats de l’Hexagone, la Confédération française démocratique du travail (CFDT), constate quant à lui, et sans précaution langagière, que si « la France est le troisième exportateur mondial d’armes », c’est « parce qu’elle s’est faite le fournisseur attitré de nombreux régimes fascistes, dictatoriaux, racistes ou colonialistes à travers le monde ». Et non des moindres, puisqu’il s’agit notamment des juntes argentine et brésilienne, de l’Espagne franquiste, de la Grèce des colonels, et du Portugal du dictateur Antonio de Olivieira Salazar, qui mène alors de sanglantes guerres coloniales en Angola, en Guinée-Bissau et au Mozambique - où les avions de chasse et les hélicoptères made in France qui équipent son armée pilonnent les forces indépendantistes.
Comme l’explique alors Michel Debré : « si la France est souvent sollicitée » par ces clients si particuliers, « c’est parce qu’elle ne met pas de conditions politiques, comme le font certaines puissances, à ses ventes d’armes ».
Sous l’aune d’une si radicale adhésion à l’énoncé selon lequel l’argent n’a pas d’odeur – quand bien même il exhalerait de très sanglants remugles -, la République française devient aussi le premier fournisseur d’armes de l’Afrique du Sud, où l’apartheid a été instauré en 1948 puis condamné par l’ONU après l’abominable massacre de Sharpeville, en mars 1960 dans le Transvaal, au cours duquel soixante-neuf manifestant es noir es ont été assassiné es, et près de deux-cent blessé.e.s, par la police blanche du régime. Cette tuerie a consterné le monde entier. Pas la France, puisque le gouvernement sud-africain est resté après cela, et en dépit d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU demandant en août 1968 la cessation de toute vente d’équipements militaires à Pretoria, un client privilégié auquel Paris continue d’accorder un crédit annuel de 120 millions de dollars, renouvelable chaque année, pour l’aider à s’acheter des avions de transport militaire, des hélicoptères de combat et des sous-marins – tous français, il va de soi3.
Les promesses oubliées du Parti socialiste
Quelques voix s’élèvent alors pour dénoncer l’ignominie d’un tel commerce : en 1972, le Parti socialiste (PS) promet que l’une des toutes « premières mesures » que prendra son candidat de l’époque, François Mitterrand, s’il remporte l’élection présidentielle de 1974, sera de suspendre immédiatement les exportations de matériels militaires français vers l’Afrique du Sud, la Grèce et le Portugal. Et d’insister : « Dès son arrivée au pouvoir, le gouvernement de la gauche prescrira l’établissement d’un bilan objectif de la politique néo-colonialiste de la Ve République », qui a, toujours selon le PS, trop longtemps apporté son « soutien, notamment par des livraisons d’armes », aux « pires régimes racistes et colonialistes » de la planète, « comme l’Afrique du Sud ».
Finalement, ce n’est qu’en 1981 que François Mitterrand, battu par Valéry Giscard d’Estaing en 1974, sera élu président. Et dans l’intervalle il a, semble-t-il, complètement oublié les belles promesses formulées dans le programme de son parti. De sorte que, tout au long de son mandat, la France, redevenue après une brève éclipse le troisième plus important exportateur mondial d’armements, continue à vendre des armes à Pretoria : un livre paru en 2017 dévoilera des années plus tard l’ampleur de cette sinistre compromission.
Son auteur, le chercheur Hennie Van Vuuren, qui a dépouillé nombre d’archives sud-africaines ayant échappé à la destruction, juge « probable » que Dulcie September, représentante du Congrès national africain (ANC) de Nelson Mandela, assassinée en 1988 à Paris, où elle enquêtait sur le « soutien fourni » à Pretoria « par l’armée française » depuis de si longues années, ait été « éliminée » par le régime sud-africain de l’époque, « avec la participation ou l’accord des services secrets français »…
Après la fin du long règne mitterrandien, c’est l’Allemagne qui devient le troisième plus grand marchand d’armes du monde, reléguant la France, repassée à droite avec l’élection de Jacques Chirac puis celle de Nicolas Sarkozy, au quatrième rang de ce triste classement. François Hollande, candidat socialiste à l’élection présidentielle de 2012, prend alors quelques engagements, certes moins radicalement subversifs que celui défendu par son parti dans les années 1970, mais qui laissent tout de même entrevoir la possibilité d’un sursaut : il promet d’œuvrer, s’il est élu, à ce que les politiques françaises d’exportations d’armes soient « plus rigoureuses », et se dit même prêt à faire en sorte qu’elles « s’adaptent » aux « réalités éthiques des contractants ».
Hollande comme Mitterrand
Qualifié pour le second tour, il ajoute alors, dans un courrier adressé à trois organisations non gouvernementales - Amnesty International France, le CCFD-Terre solidaire et Oxfam France - qu’il s’engage personnellement « à ce que la France joue un rôle moteur pour que soit adopté un traité ambitieux et robuste sur le commerce des armes, centré sur le respect des droits de l’homme, du droit international humanitaire et des droits économiques et sociaux nécessaires aux politiques de développement ».
Et de fait, lorsqu’un an après l’élection de François Hollande l’ONU adopte, en avril 2013, le Traité sur le commerce des armes (TCA) stipulant notamment qu’un État signataire ne doit autoriser aucune vente de matériels militaires « s’il a connaissance (qu’ils) pourraient servir à commettre un génocide, des crimes contre l’humanité, [...] des attaques dirigées contre des civils ou des biens de caractère civil et protégés comme tels, ou d’autres crimes de guerre », la France, qui se targue d’avoir puissamment contribué à cette adoption, applaudit, par la voix de son ministre des Affaires étrangères de l’époque, Laurent Fabius, ce « premier instrument juridiquement contraignant encadrant le commerce international des armes », qui « devrait permettre » de « limiter la fourniture d’armes et de munitions dans les zones d’instabilité » et « d’éviter les violations du droit international humanitaire et des droits de l’homme ».
Las : il apparaît assez rapidement que les pratiques du président Hollande sont, comme en leur temps celles de François Mitterrand, beaucoup moins irréprochables que ne le laissait présager ce vertueux préambule. Car très vite, il inscrit son action dans la longue et triste tradition qui voit la Ve République vendre des armes depuis un demi-siècle à des régimes criminels - comme le montre par exemple son attitude à l’égard du nouveau maître du Caire.
En Égypte, « un très joli coup »
Au mois de juillet 2013, le président égyptien Mohamed Morsi, élu un an plus tôt, est chassé du pouvoir par les militaires, emmenés par le général - et futur maréchal - Abdel Fattah al-Sissi, qui prendra finalement sa place. Ce coup de force est d’une extraordinaire férocité : le 14 août, la répression par les forces de sécurité d’une manifestation pro-Morsi fait, selon le bilan qui en sera établi par Amnesty International, près de mille morts et plusieurs milliers de blessés. Dans les semaines suivantes, des milliers d’opposants et d’opposantes seront arrêté.e.s, incarcéré.e.s, torturé.e.s : l’Égypte devient - et restera - une gigantesque prison.
Cette cruauté provoque quelques réactions : les États-Unis, qui allouent chaque année plus d’un milliard de dollars d’aide à l’Égypte, au titre de leur assistance militaire, décident ainsi de geler leurs livraisons d’armes lourdes à ce pays4. Al-Sissi se trouve par conséquent contraint de trouver un nouveau fournisseur, moins sensible à sa brutalité : ce sera la France de François Hollande, qui décide bravement de passer outre la décision du Conseil des affaires étrangères de l’Union européenne de « réexaminer l’assistance » apportée au Caire « dans le domaine de la sécurité ».
Dès l’été 2014, Le Caire achète ainsi quatre corvettes françaises équipées de leur système de combat - et la presse hexagonale, extatique, salue « un très joli coup »5. Ce contrat marque le début d’un long partenariat, qui atteint son acmé un an plus tard, quand la France signe avec l’Égypte, le 16 février 2015, des contrats d’un montant total de 5,2 milliards d’euros, portant principalement sur la vente de vingt-quatre avions de chasse Rafale du groupe Dassault - un appareil qui ne s’était encore jamais vendu à l’étranger.
La sécurité avant tout
En l’espace d’une année, l’Égypte du maréchal Sissi, qui compte parmi les régimes les plus répressifs du monde, est ainsi devenue le principal client de l’industrie française de l’armement, doublant l’Arabie saoudite sur le fil. À Paris, les socialistes, que ce succès ravit, festoient ouvertement, et réussissent l’exploit de présenter cette consternante performance - qui a permis à la France de redevenir le troisième plus important marchand d’armes de la planète - comme une contribution à l’épanouissement à venir de la population égyptienne. Car, explique alors le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian - qu’une étroite complicité lie au président égyptien - « le développement et la démocratie, c’est postérieur à la sécurité. Il faut d’abord la sécurité, pour être sûr, ensuite, d’engager son pays dans une stratégie positive ».
Six ans plus tard, cet effet « positif » des ventes d’armes françaises se fait toujours attendre. Comme le constate Amnesty International dans un récent rapport, les autorités égyptiennes « ont continué », en 2020, « de punir toute opposition, qu’elle soit exprimée publiquement ou simplement supposée ». Partout dans le pays, « des milliers de personnes, notamment des défenseurs des droits humains, des journalistes, des responsables politiques, des avocats et des influenceurs et influenceuses sur les réseaux sociaux, se trouvaient toujours en détention provisoire prolongée », dans des « conditions cruelles et inhumaines » qui ont notamment provoqué la mort de trente-cinq personnes.
L’élection d’Emmanuel Macron en 2017 n’a aucunement interrompu l’idylle nouée par son prédécesseur avec le président Sissi. En mai 2021, Paris a vendu trente nouveaux exemplaires du Rafale au Caire, pour 3,7 milliards d’euros. Et comme ce fidèle acheteur est de santé fragile, ce sont des banques hexagonales qui lui ont consenti, pour payer cette emplette, un prêt garanti par l’État français. De sorte que si l’Égypte ne peut pas payer ces appareils, ce sont les contribuables français qui les lui offriront. La grandeur, décidément, n’a pas de prix.

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1Jean-Paul Hébert, « Les exportations françaises d’armement au début de la Ve République : la mise en place des éléments d’une politique », in Armement et Ve République, CNRS éditions, 2002.
2Lire Jean-François Dubos, Ventes d’armes : une politique, Gallimard, 1974.
3« L’alliance de la France avec le régime d’apartheid se concrétise également par la mise au point à partir de 1964 d’un missile sol-air, conçu en France par Thomson-CSF et Matra, mais financé à 85 % par l’Afrique du Sud », dont les premiers exemplaires seront livrés à l’armée sud-africaine en 1971, relèvent Thomas Borrel, Amzat Boukari-Yabara, Benoît Collombat et Thomas Deltombe (membre du comité de rédaction d’Afrique XXI), les auteurs de L’empire qui ne veut pas mourir. Une histoire de la Françafrique, paru au Seuil en octobre 2021.
4Le président Barack Obama reviendra finalement sur cette décision en 2015.
5Michel Cabirol, « DCNS : les quatre corvettes en Égypte, c’est fait ! », La Tribune, 10 juillet 2014.