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L’Afrique dans le Mondial. Des places gagnées, une place à se faire

Avec dix équipes qualifiées, le continent africain n’a jamais été aussi visible que lors de la plus prestigieuse compétition de football. Mais plus encore que lors des précédentes éditions, la Coupe du monde 2026 a généré son lot de commentaires ouvertement racistes et de traitements dégradants de la part des autorités.

Des supporters sénégalais, le 12 juin 2026, aux États-Unis.
© Fédération sénégalaise de football

Des supporters lancés en l’air aux cris de « Quiere volar !1 », d’autres qui plongent sous la pluie, des locaux et des visiteurs qui communient : et si le meilleur de la dernière Coupe du monde masculine de football s’était déroulé dans la rue, en particulier au Mexique ? Du moins pour celles et ceux qui n’avaient pas été exclues de la fête...

Mardi 23 juin 2026, le centre-ville de Guadalajara (Mexique), l’une des seize villes hôtes de la compétition coorganisée par les États-Unis, le Mexique et le Canada, se colore de jaune à la veille de la rencontre entre la Colombie et la République démocratique du Congo. Le lendemain, le stade sera tout acquis à la cause des « Cafeteros », le surnom de l’équipe sud-américaine. Et les fans congolais ? « On n’en a pas vu, on ne sait même pas leurs couleurs », témoignent ce jour-là trois amies venues de Bogotá.

Sur le terrain, les sélections africaines ont quasiment toutes réussi à passer le premier tour de la Coupe du monde. Mais au-delà du rectangle vert, supporters, journalistes et même un arbitre du continent africain ont été largement exclus de l’événement, entre prix des places exorbitants, restrictions dans les délivrances de visas et même retours forcés.

La ligue Fifa-Trump

Ancien défenseur international marocain devenu entraîneur du club sud-africain des Orlando Pirates, Abdeslam Ouaddou observe la compétition avec un regard ambivalent. « Le continent africain a toujours été sous-estimé », rappelle-t-il, en référence à la présence tardive, puis faible, des sélections africaines dans l’histoire presque centenaire du tournoi organisé par la Fédération internationale de football association (Fifa).

En 1966, un peu plus de trois décennies après la première participation de l’Égypte à la Coupe du monde, la Confédération africaine de football (CAF, première organisation panafricaine née en 1957) décidait de boycotter l’édition en Angleterre pour protester contre la décision de la Fifa de n’attribuer aucune place qualificative à l’Afrique – seulement un ticket d’entrée à se disputer entre trois continents : l’Afrique, l’Asie et l’Océanie. La quasi-intégralité des places étaient alors réservées à l’Europe et à l’Amérique du Sud (14 sur 16).

Soixante ans et plusieurs élargissements du format plus tard, l’Afrique comptait en 2026 dix représentants, soit deux fois plus qu’au Qatar en 2022. « Je suis heureux que ce nouveau format rétablisse une certaine équité sportive. D’un autre côté, on assiste toujours à des discriminations. La preuve la plus flagrante, c’est qu’un arbitre international désigné pour officier à ce tournoi s’est vu refuser l’entrée sur le territoire des États-Unis », souligne Abdeslam Ouaddou.

En effet, le Somalien Omar Abdulkadir Artan, 34 ans, désigné meilleur arbitre africain en 2025 par la CAF, a été refoulé à son arrivée à l’aéroport de Miami. Il disposait pourtant d’un visa valide. Un responsable du département d’État – l’équivalent du ministère des Affaires étrangères – des États-Unis a justifié cette mesure en déclarant à l’Agence France-Presse que l’arbitre serait « lié à des personnes soupçonnées d’appartenir à des organisations terroristes », sans apporter plus d’éléments.

La Fifa s’est couchée devant la décision états-unienne. Une habitude pour son président, Gianni Infantino, qui avait décerné un « prix de la paix » à Donald Trump lors de la cérémonie du tirage au sort de la Coupe du monde, en décembre 2025. Cet été, l’organisation a même cédé à l’ingérence du locataire de la Maison-Blanche en annulant la suspension d’un attaquant de « Team USA ».

« La Coupe du monde est devenue un miroir des rapports de force de notre époque. Elle continue de faire rêver des milliards de personnes, mais elle révèle aussi les inégalités d’accès, les frontières qui persistent et les intérêts qui dépassent largement le simple jeu… C’est précisément cette tension entre l’universalisme du football et les réalités du monde qui a marqué cette édition », souligne le professeur marocain de sociologie du sport Abderrahim Bourkia.

Un racisme décompléxé à tous niveaux

Quelques années après que le président des États-Unis avait qualifié plusieurs nations africaines ainsi qu’Haïti de « pays de merde » lors d’une réunion avec des parlementaires au cours de son premier mandat (2017-2021), et à l’heure où son gouvernement intensifie les mesures de répression des personnes migrantes, un constat s’impose : la parole raciste s’est intensifiée autour de la Coupe du monde.

« Les injures racistes sont en hausse et sont devenues une menace persistante pour le bien-être des joueurs », a indiqué à l’issue du premier tour le service de modération pour les réseaux sociaux de la Fifa (un service lancé lors de la précédente édition au Qatar, en 2022). Trois joueurs afro-descendants des Pays-Bas – Justin Kluivert, Quinten Timber et Crysencio Summerville – ont subi une vague d’insultes en raison de leur couleur de peau après des tirs au but manqués lors du seizième de finale perdu par leur équipe face au Maroc, le 30 juin.

« Ce qui est particulièrement préoccupant, c’est que ces propos ne viennent pas uniquement d’utilisateurs anonymes des réseaux sociaux, note le sociologue Abderrahim Bourkia. Lorsqu’ils sont tenus par des responsables politiques ou d’anciens dirigeants, ils acquièrent une forme de légitimité symbolique et participent à normaliser des stéréotypes raciaux. »

Ainsi, un ex-Premier ministre espagnol et une élue paraguayenne ont ciblé les joueurs de l’équipe de France avec des saillies racistes. Mariano Rajoy (Parti populaire, droite) a écrit dans une tribune publiée par le quotidien El Debate, dans la soirée du 10 juillet, que l’effectif tricolore était « de très haut niveau », qu’il jouait « un excellent football », avant d’ajouter : « Cela dit, il n’y a pas de Français. »

Quelques jours plus tôt, la sénatrice Celeste Amarilla, membre du Parti libéral radical authentique (droite) au Paraguay, vomissait sa négrophobie en insultant l’attaquant français Kylian Mbappé sur X : « Cet abruti n’a même pas appris à écrire. Au lieu de téter le lait maternel, il tétait des noix de coco, et les êtres les plus instruits qu’il ait jamais entendus étaient des chimpanzés. »

Plus ou moins subtils dans leurs propos, des commentateurs (de l’ancien joueur serbe Rade Bogdanović à l’ex-champion du monde allemand Bastian Schweinsteiger) ont aussi laissé transpirer dans les médias un sentiment de supériorité européen vis-à-vis des équipes africaines et des joueurs afro-descendants. Le « football africain » serait, paraît-il, « un peu sauvage »… Et tant pis si de nombreux binationaux formés en Europe choisissent aujourd’hui de représenter leur pays d’origine, à l’instar du Franco-Marocain Ayyoub Bouaddi ou du Belgo-Congolais Noah Sadiki.

Ce « vieux fond de mépris colonial »

Sélectionneur français de la Belgique, Rudi Garcia a lâché ces mots au micro de la radio-télévision belge, la RTBF, après une victoire face au Sénégal au bout d’un scénario renversant (de 0-2 à 3-2) en seizième de finale, le 1er juillet : « On connaît ces équipes, elles perdent leur structure tactique vers la fin du match. » La polémique n’a pas tardé.

« En parlant de “ces équipes-là”, je sous-entendais : les équipes qui n’ont pas l’habitude de gérer un avantage dans [des matchs] de ce niveau en Coupe du monde », s’est ensuite justifié Rudi Garcia. Il n’a pas précisé sur quels critères il caractérisait « ces équipes-là », alors que le Sénégal avait remporté la dernière Coupe d’Afrique des nations2 et avait atteint les huitièmes de finale de l’édition 2022 du Mondial… contrairement à la Belgique.

« Cette remarque de Rudi Garcia est emblématique d’une humeur qui a toujours existé, véhiculant l’idée que les équipes africaines seraient naïves, qu’elles n’auraient pas de culture tactique. Il y a un vieux fond de mépris colonial », pointe Nicolas Kssis-Martov, journaliste, historien du football et auteur de Latéral gauche. Figures du foot politique (Libertalia, 2026). « Ce type de discours essentialise des comportements qui relèvent en réalité de choix de jeu, du contexte du match ou de la qualité de l’adversaire », poursuit le sociologue Abderrahim Bourkia.

Un nouveau format favorable au continent

Comme le Sénégal, la République démocratique du Congo et l’Égypte ont subi des remontées en seizièmes et en huitièmes de finale. « Les grandes nations gagnent parce qu’elles savent souffrir, gérer les temps faibles et tuer leurs adversaires lorsque l’occasion se présente. C’est précisément ce qui a souvent manqué à plusieurs sélections africaines », a conclu le quotidien burkinabè Le Pays3.

Sauf que cette logique pourrait tout aussi bien s’appliquer à l’Angleterre, assommée en demi-finale par l’Argentine après s’être recroquevillée dans sa surface alors qu’elle menait 1-0 en seconde période. En outre, les « grandes nations » du football sont nombreuses à traverser des crises. Le Brésil et l’Allemagne cumulent les éliminations précoces depuis 2018 tandis que l’Italie ne s’est plus qualifiée pour la phase finale depuis 2014. Au contraire, le Maroc vient d’enchaîner les demi-finales en 2022 et les quarts de finale en 2026.

À l’automne 2025, le sélectionneur des Azzurri, Gennaro Gattuso, avait associé la galère italienne au cours de la phase éliminatoire aux « critères » de qualification, en les jugeant trop profitables aux équipes africaines : « En 1990, il y avait deux équipes africaines [sur 24, NDLR] […] à notre époque, le meilleur deuxième [des groupes de qualification de la zone Europe] se qualifiait directement pour la Coupe du monde. » Pourtant, le nouveau format à 48 équipes profite à tous les continents, y compris à l’Europe, passée de 13 à 16 participants entre 2022 et 2026.

Un énorme gâteau à se partager

Cette année, l’élargissement du format offre une compétition plus universelle qu’elle ne l’était auparavant. Mais l’objectif de la Fifa a moins à voir avec la recherche de l’équité sportive qu’avec celle de l’augmentation des profits. « Si l’objectif était l’équité, la solution aurait été de diminuer le nombre de places pour les pays européens », note l’historien du sport Nicolas Kssis-Martov.

Avec l’augmentation du nombre de tickets d’entrée, de nombreuses fédérations ont pu atteindre la compétition reine pour la première fois, à l’instar du Cap-Vert, de la Jordanie, de l’Ouzbékistan ou de Curaçao en 2026. Or chacune des 211 associations membres dispose d’une voix au Congrès de la Fifa. En cherchant à satisfaire le plus grand nombre, Gianni Infantino séduit son électorat avant de briguer un nouveau mandat en 2027. « C’est du pur clientélisme », conclut Nicolas Kssis-Martov.

Malgré la série de scandales depuis l’élection d’Infantino, en 2016, la Confédération africaine de football a déjà annoncé en avril 2026 soutenir « à l’unanimité » la réélection du dirigeant hélvético-italo-libanais. En revanche, silence radio du côté des fédérations africaines – mais aussi du reste du monde – devant les tarifs exorbitants des places du Mondial, les listes noires dans l’attribution des visas et l’exclusion de l’arbitre somalien.

Selon le quotidien britannique The Guardian4, les recettes de la Coupe du monde vont doubler par rapport à l’édition 2022. La Fifa va faire rentrer dans ses caisses 15 milliards de dollars. Les fédérations participantes en seront les grandes bénéficiaires.

En 2030, la Coupe du monde se jouera sur trois continents, entre l’Amérique du Sud (Uruguay, Argentine, Paraguay), l’Europe (Espagne et Portugal) et l’Afrique (Maroc). La Fifa envisagerait encore un nouvel élargissement du tournoi, à 64 équipes. « La vraie question, estimait Miguel Maduro, ex-patron du comité de gouvernance de la Fifa cité par le quotidien français Le Monde, n’est pas de savoir si [Gianni] Infantino va changer les choses, mais si les autorités gouvernementales, institutions politiques, vont s’intéresser à lui. »5

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1«  Il/Elle veut voler  !  »

2Le Sénégal a remporté une finale face au Maroc 1-0 après prolongation et plusieurs incidents le 18 janvier 2026 à Rabat. Après un recours déposé par le Maroc, un jury d’appel de la Confédération africaine de football a réattribué le titre au Maroc sur tapis vert, en attendant une décision prochaine rendue par le tribunal arbitral du sport.

3«  Le parcours des équipes africaines en Coupe du monde, “de l’euphorie à la désillusion”  », publié le 6 juillet 2026 par Courrier international.

4Nick Ames et Matt Hugues, «  Fifa to announce record $15bn World Cup revenue, smashing expectations  », The Guardian, 19 juillet 2026.

5Rémi Dupré, «  Le “prix de la paix” remis à Donald Trump par Gianni Infantino provoque des remous au sein de la FIFA  », Le Monde, 18 juin 2026.

6«  Il/Elle veut voler  !  »

7Le Sénégal a remporté une finale face au Maroc 1-0 après prolongation et plusieurs incidents le 18 janvier 2026 à Rabat. Après un recours déposé par le Maroc, un jury d’appel de la Confédération africaine de football a réattribué le titre au Maroc sur tapis vert, en attendant une décision prochaine rendue par le tribunal arbitral du sport.

8«  Le parcours des équipes africaines en Coupe du monde, “de l’euphorie à la désillusion”  », publié le 6 juillet 2026 par Courrier international.

9Nick Ames et Matt Hugues, «  Fifa to announce record $15bn World Cup revenue, smashing expectations  », The Guardian, 19 juillet 2026.

10Rémi Dupré, «  Le “prix de la paix” remis à Donald Trump par Gianni Infantino provoque des remous au sein de la FIFA  », Le Monde, 18 juin 2026.